Le 23 août 1914, Dinant n'a pas seulement connu le massacre de civils mais aussi un combat acharné autour d'un point stratégique pour l'avancée allemande : le pont. Cent ans après les faits, MAtélé publie en intégralité le récit du sous-lieutenant français, Maxime Delloue, chargé de tenir la barricade du pont.
Le 23 août 1914. La date est célèbre à Dinant, elle fait référence au massacre de 674 civils par les Allemands. On oublie parfois un peu vite que ce jour-là, ce fut aussi une bataille militaire qui opposa Français et Allemands. Nous avons pu nous procurer le récit du sous-lieutenant français Maxime Delloue qui était en première ligne puisqu'il était chargé de tenir la barricade érigée devant le pont.
Petit rappel historique
Le soir du 22 août, à Dinant, les positions sont claires.
Sur la rive droite de la Meuse, la troisième armée allemande est bloquée sur le plateau depuis plusieurs jours. Elle a un objectif assigné depuis le début de la guerre, prendre Dinant et passer la Meuse pour attaquer la France.
Sur la rive gauche, l'armée française a pour mission de tenir tous les ponts de la Haute-Meuse. Depuis le 6 août, c'est la France qui défend cette partie du territoire belge. La Belgique a une trop petite armée et ne peut se déployer sur tout le territoire. Le Roi Albert a donc fait appel à nos voisins pour l'aider à défendre la Meuse.
"Vous résisterez jusqu'à la mort"
Maxime Delloue arrive à Dinant avec ses hommes dans la soirée du 22 août. Il reçoit l'ordre de tenir la barricade construite face au pont. Le Général Franchet d'Esperey lui définit très clairement sa mission : « Je tiens à ce pont, vous ne le ferez pas sauter sans mon ordre ; il est miné, mais je veux le garder coûte que coûte ; vous résisterez ici jusqu'à la mort. »
Pendant la nuit du 22 au 23 août, les Français repoussent une première attaque allemande.
Les hommes ne dormaient plus maintenant, et tous les yeux étaient fixés sur le pont, par les créneaux de la barricade, les fusils braqués sur les fils de fer... Viendraient-ils ou non ?... En tous cas, on les attendait... Tout à coup, on voit des ombres se diriger vers le pont, mon capitaine me donne l'ordre de commander le feu... « Attention, visez le réseau, tous ensemble... joue... Feu... » Ces feux par salves eurent tôt fait de me donner les hommes en main... Ils étaient là tout vibrants, on sentaient leurs poitrines haletantes, mais les Boches, avaient riposté, nos salves se croisaient maintenant sur le pont, leurs balles venaient claquer contre les pierres de nos barricades. Le bruit des vitres qui tombaient dans les rues ajoutait une note sinistre à ce colloque peu sentimental. J'avais commandé : « Cessez le feu... » Tout s'arrête, plus rien... On attend, comme dans une prise de lutte, quand les deux adversaires se séparent un instant pour s'observer et se ressaisir à nouveau...
Finalement, les Allemands abandonnent leur tentative et la section du sous-lieutenant Delloue passe le reste de la nuit à guetter le moindre bruit. Le répit sera de courte durée et les Français passeront la journée du 23 août sous les bombes.
A 11 heures et demie, l'hôtel des Postes est évacué, nous sommes au milieu du plus grandiose incendie qu'on puisse imaginer... la ville tout entière est en feu ; les maisons s'écrasent en un fracas épouvantable... Dans notre rue, toutes les maisons, brûlent et des poutres enflammées encombrent déjà le passage.
Première page du récit de Maxime Delloue (Collection Famille Bribosia)
Dans les rangs français, les pertes sont nombreuses.
Le caporal TETURGIS de sa section arrive blessé d'une balle dans la jambe, il se traîne difficilement, il nous annonce la mort du caporal PESEZ, tombé de trois balles dans la poitrine.
Bientôt d'ailleurs, on l'apporte sur un brancard, il est encore chaud, et sur sa capote maculée de sang, on distingue trois petits trous. Pauvre petit... 19 ans à peine, malade au moment du départ du 73ème, il avait voulu partir avec le 273ème. Caché derrière un matelas à une fenêtre de l'hôtel des Postes, il avait descendu une dizaine de Boches, avant d'être frappé lui-même... Tous les hommes se découvrent, et je l'embrasse pour tous les camarades.
J'ai pensé que sa mère dans son chagrin serait contente de savoir qu'il soit ainsi parti, avec cette ultime caresse, et que l'âme de ce gosse héroïque aura tressailli de joie un suprême baiser de son officier.
Le pont explose
Finalement, à 18h30, l'ordre de faire sauter le pont de Dinant arrive. La section de Maxime Delloue a l'ordre de se replier vers Gérin. Les Allemands viennent de remporter une bataille stratégique. Très rapidement, ils construisent des ponts provisoires et passent sur l'autre rive, direction la France.
Maxime Delloue a été décoré pour sa bravoure pendant la bataille. Il est cité à l'Ordre du régiment "Les 22 et 23 août 1914, chargé de la défense du pont de Dinant, a pu grâce à son attitude énergique, maintenir sa section sous un violent bombardement et un fusillade intense donnent à tous le plus bel exemple de sang-froid et de courage".
La décoration de Maxime Delloue dédicacée en 1927 (Collection Famille Bribosia)