L'auteur de Scy nous présente "Tout est sous contrôle", le dernier recueil de nouvelles de Françoise Pirart ainsi que "L'automne en juillet", des poèmes et impromptus de son comparse Olivier Terwagne.
François Degrande connait Olivier Terwagne depuis bien longtemps. Ce sont des amis. Tous deux auteurs et musiciens, ils ont notamment monté ensemble le spectacle "Ode à Bacchus". Par contre, il n'a rencontré Françoise Pirart que l'année dernière : j'ai découvert les textes de l'auteure Françoise Pirart en même temps que la personne, en février 2023, lors de son discours prononcé à l'Association des Écrivains belges à Bruxelles (AEB), où elle venait de recevoir un prix pour l'ensemble de son œuvre, ce qui n'est pas rien dans les lettres belges.
Je me souviens de deux choses qu'elle a dites en ces circonstances. Elle a souligné le fait que les écrivains passaient beaucoup de temps à imaginer des lieux qui n'existaient pas, dans la solitude, et qu'elle n'écrivait pas de poésie. Je me suis penché sur les lieux imaginés par l'autrice dans son dernier recueil de nouvelles "Tout est sous contrôle" et j'ai trouvé une forme de poésie singulière dans cette prose où les personnages, haut perchés, ont souvent un grain attachant.
"Tout est sous contrôle", publié en 2022 chez MEO, illustre bien un point fort de l'autrice. De la même façon que l'on peut être ambidextre, il faut reconnaitre que certaines plumes ont plus de science que d'autres pour pouvoir épouser avec justesse des points de vue masculin et féminin, dans un même réseau de textes. Françoise Pirart possède ce talent-là. Elle sait dessiner des personnages en les colorant de point de vue d'hommes ou de femmes. Mais là où elle fait fort, c'est qu'elle est capable de penser comme un objet, de le remettre à sa place au quotidien, sans que la touche surréaliste du portrait ruine la linéarité et la fluidité de sa prose.
L'autrice joue sur une double identité de la voix narratrice en poussant le matérialisme de la personnification dans ses derniers retranchements. La couverture du livre, donc sa superficialité affichée, reflète à merveille la profondeur du texte : le primat est profondément donné à l'apparence. On a l'impression que le sujet est stable, mais en réalité, les personnages, hauts en couleurs surréalistes, sont tous perchés dans le bon sens du terme. Tout semble aller dans le meilleur des mondes, tout semble « sous contrôle », sauf, évidemment que rien ne l'est...
On voit qu'un des thèmes qui inspire l'autrice, c'est clairement les relations de voisinage… Un des textes ne s'appelle pas « Voisins » pour rien. Texte touchant où beaucoup de lectrices et de lecteurs devraient retrouver les grands classiques de la mésentente avec le voisinage, que l'on choisit d'ailleurs aussi rarement que l'on choisit sa famille. Avec beaucoup d'humour, Johnny Hallyday fait épisodiquement office de liant textuel. On y trouve, condensée, une image chiffrée de la vie politique française, sous le prisme d'une refonte unique des empreintes laissées par les différents présidents de la République.
J'ai beaucoup aimé le texte « Le choix », qui égratigne magnifiquement bien le monde de l'édition. On peut voir la nouvelle comme un roman avorté ou comme un roman en germe. L'idée de départ mériterait d'être amplifiée en roman. Il est question d'un voyage au pays des stratégies mises en place par les maisons d'édition pour faire croire que les romans envoyés sont parcourus effectivement. Il s'agit de donner « l'apparence » que les livres « auraient pu avoir s'ils avaient été étudiés en profondeur.
Françoise Pirart est friande de situations cocasses et sait se saisir d'anecdotes du quotidien pour créer des situations absurdes où l'on retrouve le souffle de certaines plaisanteries, chères à Kundera. On mesurera l'antiphrase de « Tout est sous contrôle » une fois la lecture finie. L'art du conte tel que le manie Françoise Pirart est un savant dosage de romans avortés dont on attend magiquement la renaissance et de microfictions qui chercheraient à s'étendre.
- "L'automne en juillet. Poèmes et impromptus" d'Olivier Terwagne. Editions Traverse. Collection Carambole, 2023.
Il s'agit du quatrième livre de l'auteur, dans la prolongation de "Momentanément absent", où les questions de mémoire et d'étirement du temps étaient déjà bien présentes. Si l'on confronte le titre de ce nouveau recueil avec sa date de publication, on s'aperçoit que, comme dans ses précédents livres, l'auteur joue avec le temps, puisque le livre, dans un automne fictif d'avant l'heure, est précisément publié en automne.
On sait l'auteur capable de jongler avec les instruments et on retrouve cette même aisance dans la polygraphie (poèmes, contes, aphorismes,…). La musique des mots est à l'honneur dans cet ouvrage où l'on apprécie l'alternance de textes courts et de nappes de notes qui viennent garnir le propos, un peu à la mode des « impromptus » de Schubert. Enfin, et c'est une belle qualité, on apprend nombre de choses, en se distrayant par la poésie et de l'esprit qui habite ce texte. Ce n'est évidemment pas une poésie didactique, mais l'auteur se sert de l'histoire, de la philosophie et de l'Antiquité pour donner la sensation au lecteur qu'il apprend tout en suivant le fil des saisons choisies.
Les amateurs de bons mots seront ravis. Car la magie du mot est bien la seule qui soit chroniquement ponctuelle dans ce texte : « Les gares orphelines attendent les voyageurs en voie d'adoption mais le train trace sans crier gare à quoi pensent ces arrêts où plus personne ne descend ? »
On y apprécie de nombreux jeux de mots, et l'on voyage ainsi en « pays en voie de développement personnel durable ». La mode du développement personnel amuse l'auteur qui l'attaque encore dans la deuxième partie de son ouvrage "Episodes II- impromptus générationnels" : « Ils vécurent en harmonie avec eux-mêmes, pleinement développés personnellement dans une relation non toxique / Jusqu'à la fin de leur prochaine déconstruction/ Ils eurent beaucoup d'enfants fluides du genre.»
En définitive, un livre brillant, qui repose sur l'unité, que l'art du paradoxe, si cher à l'auteur, attaque, dans ses derniers vers, au nom d'un amour pour le ou plutôt les pluriels.