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Livres : la chronique de François Degrande

14/04/2022 20:00:00

Les deux coups de coeur de l'auteur de Scy François Degrande : "L’A.A.F.L.A. L’Appareil à Fabriquer Les Aphorismes" de Jean-Louis Massot et "Le guerrier de porcelaine" de Mathias Malzieu.


- "L'A.A.F.L.A. L'Appareil à Fabriquer Les Aphorismes"  de Jean-Louis Massot (2020). Cactus Inébranlable éditions. 


Jean-Louis Massot, poète et aphoriste , et animateur de la maison d'édition « Les carnets du dessert de lune » entre 1995 et 2020, a publié au "Cactus inébranlable" en 2020 un livre que j'ai adoré. Le titre est énigmatique : L'A.A.F.L.A. L'Appareil à Fabriquer Les Aphorismes.  Je crois que la personnalité de l'auteur est résumée dans ce titre pas spécialement vendeur. Qui achèterait un livre qui s'appelle L'A.Á.F.L.A ? Ce n'est pas du tout vendeur, comme titre, et bizarrement, c'est ça qui attire l'attention.  


Un  aphorisme c'est une  « Proposition énoncée sous une forme très concise, formule ou prescription, qui résume une théorie, une série d'observations ou renferme un précepte » (Le Grand Robert). Pour faire bref, parce que c'est un genre bref, c'est un adage, une maxime, une sentence, un proverbe. C'est l'art de tout dire en peu de mots, en fait, c'est le tweet avant l'heure. 

 

L'aphorisme, on le sait, c'est un art dont la littérature française n'a pas le monopole. Les très belles maximes et sentences morales de La Rochefoucauld ont parfois un côté plombant. Dans les lettres espagnoles, il faut lire, si on aime, les aphorismes Baltasar Gracian. Nietzsche en a de terribles, Cioran aussi… Ici, ce que j'aime chez Massot, c'est l'humour, le détachement par rapport au réel, l'apologie de l'inutilité, la gratuité du jeu.

 

Quand on regarde la trajectoire de l'auteur, on se rend compte que son expérience de vie le prédisposait à l'observation… « J'ai une formation de tourneur/fraiseur sur métaux que je n'ai exercé que durant mon apprentissage en usine, puis j'ai pratiqué divers métiers » :  […]Chauffeur livreur, Ouvrier dans le bâtiment,  vendeur de glaces, Régisseur son,  Animateur socio-culturel, Ouvrier dans l'industrie alimentaire et Editeur bien sûr. Il a même été barman dans un camping naturiste…Jean-Louis Massot  a fait tous les métiers et ça lui donne un sens de l'observation assez intéressant…Il relève les paradoxes de l'homme avec art, ses jeux de mots ne sont pas toujours gratuits, comme quand il dit « La désespérance de vie augmente d'année en année ».

 

Le livre est composé de plusieurs parties :  « Manuel de montage et de démontage avant utilisation ». En gros, l'auteur dans cette partie, nous explique comment créer des aphorismes. La première partie est donc  un mode d'emploi pour créer des petites phrases qui font mouche. Rapidement, on se rend compte que Jean-Louis Massot tourne le mode d'emploi en dérision, car c'est un mode d'emploi qui en fait ne sert à rien. 

 

Ça ne plairait sans doute pas à l'auteur que je dise ça, mais pour moi, Massot est devenu un vrai Belge. Après un certain nombre d'années passées en Belgique, on devrait diplômer les gens…  A la base il est Français, mais je ne crois pas qu'il aurait écrit un livre pareil s'il n'avait pas vécu de longues années au pays du surréalisme. Je lui ai posé la question. Je lui ai demandé si son livre était surréaliste, il m'a répondu : « Je ne l'ai pas voulu ainsi mais peut-être - le fait de vivre en Belgique où j'ai l'impression, et c'est plus qu'une impression que le surréalisme est un art de vivre - que ça pourrait flirter avec le surréalisme ». «  Mais je le vois plus comme un exercice se rapprochant de l'absurde à la Raymond Devos. Mais Devos n'est-il pas l'exemple parfait du surréalisme »… Pour résumer, ce livre, pour moi, c'est une déclaration d'amour à quelque chose qui ne sert à rien. C'est vraiment un gros délire. 

 

- "Le guerrier de porcelaine" de Mathias Malzieu, 2022, Albin Michel. 

 

Pourquoi ce livre ? 

Parce que j'avais déjà lu de lui "La mécanique du cœur" et que j'avais été impressionné par son style et la poésie de son écriture… Il a un style unique, facilement identifiable. Il est musicien, c'est le chanteur du groupe Dionysos. Ses autres livres, notamment, "Une sirène à Paris", ou "Métamorphose en bord de ciel" m'avaient donné envie de suivre cet auteur de près. Malzieu a vraiment le sens de la formule : « Les oiseaux, ça s'enterre en plein ciel. Même le plus élégant des nuages est truffé de leurs petits cadavres raidis. On raconte que 1 goutte de pluie sur 10 180 serait une larme d'oiseau mort et qu'1  flacon de neige sur 16474 serait un fantôme d'oiseau décroché du placenta céleste »…

Je crois que l'exergue de métamorphose en bord de ciel dit tout de l'auteur… 

 

"Le guerrier de porcelaine", c'est une tentative pour l'auteur de revenir sur l'enfance de son propre père, à partir du moment où celui-ci perd sa mère, en couches… On est en juin 1944, et Germain, le père de Mathias Malzieu, perd à la fois la petite sœur qu'il devait avoir et sa maman… L'histoire familiale a pour cadre la Seconde Guerre Mondiale, et le petit Mainou va trouver refuge, de l'autre côté de la ligne de démarcation, chez sa grand-mère où il va partir, caché dans une charrette à foin…. Là-bas, à la « Frohmüle »  il va  trouver du sens à la tragédie qu'il vit, grâce à des personnages de l'entourage familial assez intéressants…Comme l'oncle Emile, qui se fait passer pour un poète auprès de Rosalie, la femme dont il est amoureux. C'est la mystérieuse Sylvia, qui lui compose ses vers… Un thème bien présent dans Cyrano de Bergerac : l'écriture  utilisée à des fins de séduction pour d'autres personnes que soi-même.

L'histoire met en scène des amours permis par la poésie, et c'est peut-être là le dénominateur commun des livres dont je parle aujourd'hui. Un art d'écrire, des fausses ou vraies recettes pour les écrire, mais cela débouche sur une forme de sincérité, malgré le faux initial…

En tout cas, beaucoup d'humour dans ce livre, malgré la gravité du sujet et de l'époque,  et une vraie prouesse sur le plan de l'écriture du deuil, de la transformation de la perte en quelque chose d'autre…Les psychanalystes parleraient d'introjection couronnée de succès.
 

 

Mathias Malzieu a, au travers d'un processus d'écriture long de six ans, réussi à se mettre dans la peau de son père quand il avait une petite dizaine d'années. Du coup, ce qui est intéressant, c'est qu'il parle de son père comme d'un enfant, donc comme si c'était son fils, au bout du compte. On voit que les voix sont liées d'ailleurs à la fin de l'histoire, mais je n'en dis pas plus. Simplement, il fallait le faire, je trouve. Aller fouiller dans le passé de son père, lui récupérer ce que l'on appelle parfois dans certaines langues, « sa mémoire jeune », c'est-à-dire sa mémoire d'enfant. L'acte de rechercher la vérité est d'ailleurs bien présent dans le roman à travers une suite d'objets symboliques qui renvoient au jardin secret de chacun, etc. 

 

A mon avis, c'est un livre qui devrait bien plaire aux adolescents. Les adolescents sont souvent fatigués des lectures scolaires obligatoires  qui tournent autour de la guerre. Ici, l'histoire familiale prend le pas sur le contexte, on sort du manichéisme habituel, c'est très bien écrit, maintenant, on reconnait évidemment le style de Mathias Malzieu, donc pas sûr qu'il ait réussi à se faire oublier pour mettre l'histoire de son père en avant…

 

 

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Nicolas Debatty, Journaliste
nicolas.debatty@matele.be

 
 

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