Michel Coleau, l'un des spécialistes des événements de 1914 à Dinant, sort un nouvel ouvrage "Le Martyre des Prémontrés de Leffe – Une Abbaye sous haute tension". Nous avons évoqué avec lui le sort de la Communauté de Leffe pendant les mois d'août à novembre 1914. Nous en avons également profité pour tirer un premier bilan de cette année de commémorations à Dinant.
Dans "Le Martyre des Prémontrés de Leffe – Une Abbaye sous haute tension", Michel Coleau aborde deux thèmes qui s'entrecroisent. Le premier, c'est la destinée d'une communauté de moines Prémontrés au travers de cas individuels. Les Pères de l'Abbaye de Leffe étaient aux premières loges lors des fusillades collectives le 23 août dans le quartier de Leffe. Dans les jours qui suivent, ils sont déportés avec d'autres membres du clergé. Ils sont emmenés à pied à la gare de Hotton en passant par Sorinnes, Leignon, Haversin et Marche-en-Famenne.
Les soldats allemands, trouvant leurs sacs trop lourds, s'en déchargent sur les captifs. La marche en direction de Leignon, via Achêne, qui dure quatre heures, est pénible. Les gardiens livrés à eux-mêmes, sans la moindre surveillance d'un officier supérieur, recommencent leurs mauvais traitements. Les injures, les coups de crosse dans le dos pour nous obliger parfois à courir nous furent prodigues a souhait. Trouvant sans doute que ce n'était pas encore assez, des postes de soldats que nous rencontrions faisaient chorus avec leurs camarades et nous frappaient avec tout ce qui leur tombait sous la main. C'était vraiment la montée du calvaire.

La communauté en février 1914
Second thème exploré par l'historien : la destinée des femmes et des enfants prisonniers dans l'Abbaye dans les jours qui suivent les massacres. « Souvent, on s'arrête au 23 août mais les jours qui suivent sont intéressants également ». Les Allemands séquestrent femmes et enfants dans l'Abbaye mais n'organisent pas le ravitaillement ou les soins. « On ne sait pas si c'est de la désorganisation parce que les Allemands n'avaient pas envisagé de devoir gérer cela ou si c'est une stratégie délibérée ». Michel Coleau raconte les petits groupes qui s'organisent pour se nourrir ou simplement disposer d'un espace suffisant pour pouvoir s'étendre. Entre les rescapées, il existe des tensions, parfois très dures.
Comme le manque de provisions est criant, et que des cris de protestation s'élèvent, les Allemands autorisent les captives à arracher les légumes dans le potager situé entre le couvent et l'école des Soeurs de la Doctrine Chrétienne. Ce fut une poussée, tout le monde essayait de se procurer, soit des carottes ou des pommes de terre et en quelques instants le jardin fut mis à sac et les légumes mangés tout crus.
Dans la semaine qui suit les massacres, Dinant compte plusieurs lieux de détention comme l'Abbaye de Leffe : l'église des Rivages, celle de Leffe, l'école régimentaire (l'actuel Athénée) et un bâtiment près du passage à niveaux de Bouvignes. Selon les sources, l'Abbaye de Leffe a accueilli jusqu'à 1800 personnes originaires de toute la ville. « Quand les Prémontrés récupèrent les lieux, il y a deux mètres d'ordures dans le cloître », explique Michel Coleau.
Un historien conteur
Michel Coleau est historien (il enseigne l'histoire dans une école gembloutoise) mais il est aussi un conteur, il est notamment l'un des auteurs du spectacle 674. Dans la préface, Axel Tixhon revient sur le côté presque romanesque d'un tel récit : « Au fil de la lecture, une réelle proximité s'installe avec ces grands témoins et acteurs du mois d'août 1914. Les interventions répétées des Guigue, Vedel, Borrelly, Ellis, etc… dessinent des silhouettes que le lecteur se surprend à imaginer. Le récit s'éloigne ainsi de l'analyse historique abstraite pour incarner celle-ci dans des êtres de chairs et d'os. Le destin de ces êtres balayés par la violence de la guerre ne semble alors plus aussi éloigné. Leurs pérégrinations se suivent avec de moins en moins de distance. À la fin du récit, le lecteur peut imaginer que ces témoins lui sont proches. Il peut alors ressentir une certaine frustration à quitter ces personnages attachants et bouleversants. »

Michel Coleau
L'ouvrage que l'historien veut à la portée de tous, est né d'une conversation avec le curé de Bouvignes, Jean-Baptise Raty, lui-même Prémontré. Il possédait des papiers écrits en anglais par Norbert Ellis, novice à l'Abbaye en 1914. Plutôt que de les publier in extenso, Michel Coleau s'est proposé de partir de ces écrits, de les contextualiser et d'élargir le propos à tous ceux qui ont vécu dans cette Abbaye pendant ces terribles semaines.
Bilan de l'année de commémorations
Michel Coleau est l'une des chevilles ouvrières des commémorations du centenaire à Dinant. Il trouve que la cité mosane n'a pas à rougir de ce qui a été entrepris. « Dinant, dans différents registres, a largement contribué au souvenir, rappelle-t-il, il y a eu des actions dans le domaine scientifique mais aussi plus émotionnelles et sur des supports différents ». Il cite les conférences, les publications, l'exposition des Territoires de la Mémoire, le spectacle 674, les traces pérennes (le Mémorial, la statue du Général De Gaule, le carillon ou la stèle à Foqueux) mais aussi le film d'André Dartevelle, « les Murs de Dinant » ou celui de MAtélé, « Dimanche 23 » ou encore les grandes photos aux quatre coins de Dinant. « Je crois qu'on a donné la plus belle leçon d'histoire sur l'invasion de 1914. En plus, cela a eu un impact sur toutes les générations et pas seulement les familles des fusillés ».
Si l'année des commémorations des massacres s'achève, l'équipe scientifique dont fait partie Michel Coleau ne compte pas en rester là. Elle prépare pour 2016 un deuxième tome au livre « Rives sanglantes » sorti cette année. Vincent Scarniet devrait écrire sur la reconstruction des ponts par le génie allemand pendant la guerre puis par les autorités belges dans les années 20. Axel Tixhon se penchera sur la vie quotidienne pendant l'occupation. Michel Coleau, quant à lui, travaillera sur les déportés de 1914 vers Cassel et sur la reconstruction du bâti dans les années 20.
L'ouvrage est en vente à la Maison du Patrimoine médiéval mosan à Bouvignes.