Notre enquête sur l’étonnante histoire des infirmiers indiens à l’IMS de Ciney

publié le:21/02/2014 18:00:00 - mis à jour: 27/02/2014 16:52:58

Six infirmiers de nationalité indienne travaillent depuis 2013 au sein d’un IMS à Ciney comptant 320 résidents. Ils y sont détachés par leur employeur, la société PNS, une PME montoise cotée en Bourse. Leur arrivée ne s’est pas déroulée sans mal, mais un audit de l’AWIPH juge à présent leur intégration satisfaisante.

La présence d'infirmiers indiens dans l'IMS Enfant-Jésus de Ciney a été rapportée fin janvier à la rédaction de MAtélé accompagnée d'échos négatifs sur une maîtrise problématique du français. La multiplication des intervenants dans ce dossier, ainsi qu'une réticence initiale à communiquer de la part de certains d'entre eux, ont nécessité un travail d'enquête de la part de la rédaction avant de pouvoir faire ce reportage diffusé sur notre antenne:


"Des collègues qui ne sont pas des collègues"

Quatre de ces infirmiers travaillent à l'Institut Médico-Social (IMS) de Ciney depuis mai 2013. Ils ont été rejoints fin d'année par deux infirmières supplémentaires. Leur présence répond à une pénurie globale d'infirmiers belges qui nécessite de plus en plus souvent de faire appel à une main-d'œuvre étrangère. Cette situation de pénurie favorise l'activité de sociétés privées qui assurent un « contingent » régulier d'infirmiers aux institutions qui en manquent. C'est dans ce contexte que la firme PNS a remporté il y a deux ans un appel d'offres lancé par l'IMS de Ciney.

Vingt-cinq infirmiers de PNS travaillent désormais à Ciney. Dont six Indiens, depuis 2013, qui ont entre vingt-cinq et vingt-sept ans. Tous ces infirmiers travaillent au sein de l'IMS mais leur employeur reste PNS, une situation que la directrice, Myriam Hubinon reconnaît comme étant « pas optimale » et à laquelle elle voudrait remédier en envisageant de créer à terme sa propre équipe d'infirmiers.

Le syndicat CNE, seul représenté au sein de l'institution, est plus clair. Louis Lambert, permanent :

« C'est un problème pour le personnel d'avoir des collègues qui ne sont pas des collègues. Il y a un problème d'articulation pédagogique et d'organisation du travail. Le personnel de l'IMS ne peut s'adresser directement aux infirmiers de PNS, il y a une double hiérarchie, deux organigrammes qui se chevauchent ». 

Leur employeur ? Une société cotée en Bourse

PNS a en outre la spécificité d'être cotée en Bourse, ce qui est mal vu dans le secteur des soins de santé et met plus d'un intervenant mal à l'aise dans ce dossier. Disons que la promesse de dividendes aux actionnaires payés in fine par l'INAMI est de nature à susciter des interrogations, comme en témoigne cette carte blanche signée par l'ex-directeur de la Croix Jaune et Blanche dans Le Soir. Néanmoins, la situation est légale et bien connue de l'INAMI qui a déjà réalisé un contrôle – négatif - à l'IMS pour vérifier s'il n'y avait pas de surfacturation de la part de PNS.

Quand on interroge Nicola D'Aniello, le patron de PNS, sur son business model, il explique que la clé de son succès réside dans « l'optimisation » :

« A la Croix Jaune et Blanche, où j'ai débuté, 40% du personnel est constitué d'administratifs. Chez PNS, nous ne sommes que cinq administratifs sur cent employés. »

Par ailleurs, les infirmiers disposent d'un contrat de travail de salarié en bonne et due forme et sont payés aux barèmes belges. PNS tire ses bénéfices d'actes de soins remboursés par l'INAMI. Tout est correct. Certes étonnant dans un secteur dominé par le non-marchand, mais correct.

« Quand un médecin a deux villas et une Porsche, souligne M.D'Aniello, le fait qu'il gagne bien sa vie grâce à notre système de sécurité sociale ne pose pas de problème. Et puis je dégage une petite marge, quand je dégage 10% avant impôts, je suis content. »

Speak slowly

Dans un premier temps, face à un refus de l'IMS de nous ouvrir ses portes, nous avons rencontré deux de ces infirmiers indiens, George Binu et Surendran Sooraj, dans leur appartement où ils vivent à quatre, à quelques kilomètres du centre de Ciney.

Leur français nous a paru très laborieux. Le dialogue n'a pas été aisé malgré un accueil chaleureux. Nicola D'Aniello, le patron de PNS, leur employeur réel donc, à qui nous avons fait part de cette difficulté à communiquer avec les infirmiers, s'est dit surpris : « Personne à l'IMS ne m'a fait part du moindre problème de langue ».

Pourtant, nous avons contacté de manière anonyme une demi-douzaine de personnes travaillant à l'IMS et aucune d'entre elles n'a voulu affirmer que le français de ces infirmiers ne posait pas problème. Deux personnes nous ont confirmé au contraire « qu'ils ne parlaient pas bien français », et une autre, plus généreuse, nous a dit qu'ils comprenaient « quand on leur parlait lentement ».

La directrice de l'IMS elle-même, Myriam Hubinon, se dit consciente de ces problèmes de français mais insiste sur les efforts des infirmiers pour apprendre la langue et pour s'intégrer au mieux aux équipes de l'IMS. C'est ici qu'intervient Babu Abraham, l'intermédiaire qui recruté les infirmiers pour le compte de PNS et qui s'avère être une sorte de « tuteur » pour eux. Lui-même a fini par concéder qu'il existait un « problème de niveau » dans la maîtrise de la langue de certains d'entre eux, et qu'il venait d'exiger, suite à nos interrogations, qu'ils suivent des cours de français à raison de deux fois par semaine.

Cette mauvaise pratique du français a-t-elle une incidence sur leur travail avec des personnes handicapées ? Un témoin nous a affirmé qu'un infirmier s'était avéré incapable de lire correctement une fiche médicament et qu'il avait fallu préparer le médicament à sa place, mais c'est un témoignage isolé. L'AWIPH (Agence wallonne pour l'intégration de la personne handicapée) a réalisé un audit (annoncé à l'avance) le lundi 17 février à l'IMS et a conclu que le niveau de français des infirmiers présents ce jour-là était satisfaisant pour la communication avec les résidents. Affaire réglée.

« Corvéables »

La connaissance du droit du travail de ces infirmiers faisait partie des points à éclaircir. La CNE souligne qu'effectivement ce personnel est dépourvu de représentation syndicale au sein de l'IMS : « La délégation syndicale n'est pas compétente pour ce personnel. »

Nathalie Lionnet, permanente Setca, n'a pas de représentants au sein de l'IMS :

« De manière globale, car je ne connais pas la situation à l'IMS, je ne peux qu'imaginer que ces infirmiers indiens sont corvéables à merci, sans connaissance du monde du travail en Belgique et du travail d'équipe. Ils n'ont pas la même culture du travail, ils sont sans doute sans contraintes familiales, très disponibles en terme d'horaires, cela pose question. »

Babu Abraham confirme qu'il faut parfois leur expliquer qu'ils ne sont pas obligés de dire oui à tout.

« Récemment un infirmier a annulé une visite touristique qu'il avait déjà payée parce qu'on lui a demandé de faire un remplacement alors qu'il était en congé. Ils ne savent pas qu'ils peuvent dire non, c'est un problème. »

La docilité de ces infirmiers étrangers rend-elle service aux employeurs qui en tirent un avantage pratique ? C'est probable, mais c'est une observation générale. Probable, donc, mais pas démontré.

Un diplôme refusé par la Fédération Wallonie-Bruxelles

Une question qui s'est naturellement posée à la rédaction était celle de la validité des diplômes de ces infirmiers indiens. Une surprise de taille est apparue dans ce dossier : la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a refusé d'accorder l'équivalence de diplômes à deux d'entre eux, mais cette équivalence a été accordée par la Communauté germanophone.

Pourquoi introduire une demande dans deux organismes différents ? A ce stade, une explication s'imposait de la part de PNS. Elle est venue finalement de l'incontournable Babu Abraham. Ce dernier, affable et disponible, a joué la carte de la transparence totale avec nous. Faisons mieux connaissance avec ce personnage-clé.

Babu Abraham est un Indien qui a fait ses études et a travaillé en France, et a fondé une école privée en Inde, l'Institute of Professional Development. Bien qu'il se présente comme « docteur », il précise quand on lui demande qu'il n'est pas médecin mais docteur en gestion et en psychologie.

Cette école propose aux infirmiers diplômés de compléter leur formation par un apprentissage du français et une initiation à l'approche gériatrique et psychiatrique en Europe. Cette approche fait en effet complètement défaut en Inde : les handicapés sont gardés à domicile, ainsi que les personnes âgées. En d'autres termes, ces infirmiers arrivent en Europe sans réelle expérience du travail institutionnel avec des personnes handicapées. PNS leur assure néanmoins deux mois d'écolage en Belgique avant de les faire travailler de manière autonome.

La formation de l'Institute of Professional Development dure huit mois et coûte 2.000€ aux infirmiers, ce qui n'est pas une incongruité dans le système d'enseignement indien où les futurs diplômés s'endettent pour pouvoir payer des frais de scolarité s'élevant jusqu'à 15.000€ pour le bachelier infirmier. « Ce n'est pas un pays socialiste », souligne Babu Abraham. De fait.

L'institut de Babu Abraham offre une porte d'entrée vers une carrière internationale. En Belgique, le salaire d'un infirmier breveté débutant est de 1.600€ nets par mois, contre 300€ en Inde. Le calcul est vite fait. La petite affaire de M.Abraham marche bien : il revendique 70 infirmiers placés en Belgique depuis septembre 2012.

Pour son activité de recrutement, il fait payer à l'employeur belge 2.500€ TTC par infirmier. Pour être complet, M.Abraham ne nous a pas paru être un intermédiaire vénal. Son engagement pour les infirmiers indiens vivant en Belgique s'inscrit  dans la durée; d'après nos observations, il semble faire un maximum pour leur rendre la vie plus facile et contenter leurs employeurs.

Pour la somme de 2.500€, il s'occupe en tout cas de la paperasserie : les demandes de visas, les permis de travail, la recherche d'un logement et… la fameuse équivalence de diplôme.

L'harmonisation des diplômes ? Pas très bonne

Pourquoi s'est-il adressé dans un premier temps à la Fédération Wallonie-Bruxelles avant d'introduire une demande auprès de la Communauté germanophone ? C'est simple : au début, il ne savait pas que l'équivalence pouvait être accordée indifféremment par une institution ou l'autre. C'est tout naturellement qu'il s'est d'abord tourné vers la FWB, qu'il a jugée beaucoup trop lente et… onéreuse (200€ par dossier). La Communauté germanophone rend une décision en trois mois et la procédure est gratuite. Serait-elle également moins regardante sur les diplômes ? On pourrait le penser vu que la FWB a refusé l'équivalence.

Le fonctionnaire en charge de l'équivalence des diplômes à la Communauté germanophone s'en défend : « Nos critères sont très proches de ceux de la Communauté flamande, mais nos contacts avec la FWB pour harmoniser les critères ne sont pas très bons. » Après vérification, il apparaît qu'en effet la Communauté flamande a accordé aussi des équivalences à des infirmiers indiens.

En Belgique il est donc possible qu'une institution accorde le précieux sésame (rappelons qu'il s'agit quand même de soigner des handicapés) alors qu'une institution équivalente le refuse : dont acte.

Un dévoiement du système de santé ?

Rien ne permet au terme de notre enquête de mettre en doute la capacité professionnelle de ces infirmiers indiens, dont tout le monde s'accorde à souligner le dévouement envers les patients. Leur français laborieux n'est semble-t-il pas, ou plus, un obstacle à une bonne prise en charge du patient. Tous leurs documents, du diplôme jusqu'au visa infirmier délivré par la commission médicale provinciale, sont en ordre. Rien ne permet de penser que des résidents handicapés pâtissent de leur travail.

Néanmoins, leur apparition au sein d'un dispositif garantissant des bénéfices à de multiples intermédiaires pose question : assiste-t-on à un dévoiement du système de soins de santé belge ?

Diederick Legrain (avec la rédaction)

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