L’Europe est dans le collimateur des agriculteurs. Accusée de tous les maux, la politique agricole commune (PAC) a fait beaucoup parler d’elle au cœur des manifestations. A tort ou à raison ? Décodage.
Trop déconnectée des réalités du terrain, trop libérale, trop normative… l'Europe n'a pas bonne presse dans les manifs des agriculteurs. Entrée en vigueur en 1962 et réformée à de nombreuses reprises, la PAC (politique agricole commune) est-elle aujourd'hui responsable de la crise du monde agricole ?
Nous avons posé la question à Philippe Burny, professeur de la politique agricole à Gemboux Agro-Bio Tech et conseiller scientifique auprès du CRA-W (centre wallon de recherches agronomiques).
L'Europe édicte trop de normes.
PLUTÔT VRAI. Pour Philippe Burny, il est tout à fait justifié d'édicter des normes mais elles ont aujourd'hui atteint un tel niveau de complexité qu'elles deviennent inintelligibles. Elles créent dès lors un sentiment d'insécurité pour les agriculteurs qui craignent de « mal faire » et d'être contrôlés :
On peut dire que les objectifs de ces normes peuvent se justifier. Prendre des mesures en faveur de l'environnement peut se justifier mais il faut rester les pieds sur terre et se rendre compte des difficultés pratiques que cela peut amener pour les agriculteurs. Ils sont mis devant des impossibilités concrètes.
Le combat des agriculteurs contre cette multiplication des normes donne parfois l'image d'un antagonisme entre agriculture et écologie. Pour Philippe Burny, cette vision est réductrice : il y a moyen d'aller au-delà de l'opposition entre agriculture et écologie en recréant un contrat social entre les consommateurs d'un côté et des producteurs de l'autre.
Les producteurs ont les compétences et la volonté, j'en suis persuadé, de produire tout ce que demande la société de manière générale. On est de plus en plus exigeant, il y a de plus en plus de contrôles et d'un autre côté, il y a de moins en moins de garanties de revenus.
L'Europe ne distribue pas assez d'aides.
FAUX. Pour Philippe Burny, il faut surtout mieux répartir les aides distribuées.
Aujourd'hui 20% des agriculteurs touchent 80% des primes. Il y a une disparité extrême au niveau des revenus. Aujourd'hui, il y a un plafond concernant les primes à 160.000€/an, la moyenne est de 20.000€/an. A l'heure où nous parlons, certains agriculteurs ont 10.000€ de soutien à leurs revenus alors que d'autres en ont 150.000. On pourrait répartir ces aides de façon un peu plus équilibrées ou plus orientées. Par exemple, orienter les aides vers le bio, les mesures agro-environnementales. On pourrait aussi soutenir plus fortement les jeunes plutôt que des agriculteurs en fin de carrière. Mais cela nécessite une réforme et quand on dit rééquilibrage, cela veut dire que certains toucheraient moins.
Autre piste avancée par Philippe Burny, lier les aides aux unités de main d'œuvre plutôt qu'au nombre d'hectares cultivés.
Les agriculteurs sont les dindons de la farce de la mondialisation.
VRAI. Philippe Burny rejoint les agriculteurs sur ce point. Si l'Europe est globalement gagnante dans le cadre des accords de libre-échange, notamment avec l'Amérique du Sud (Mercosur), il faut constater que certains secteurs de notre économie sont pénalisés.
Bien souvent, ces pays sont des pays émergents et ce qu'ils ont à offrir, ce sont surtout des pays agricoles. Tandis que nous, nous cherchons à exporter des produits de haute technologie ou des services. Ce qu'il se passe, c'est que notre agriculture sert de monnaie d'échange en faveur d'autres secteurs de l'économie. On peut penser que c'est indélicat d'ouvrir les portes à l'importation, par exemple, de 100.000 tonnes de viande bovine en provenance du Mercosur alors que le marché bovin n'est pas très bon chez nous et que les éleveurs sont en grande difficulté financière. Cela paraît assez inopportun.
Quant à faire respecter nos propres normes aux pays qui souhaitent importer en Europe, Philippe Burny n'y croit pas, du moins pas tant qu'on n'aura pas réussi à les simplifier :
Il commence à y avoir dans les accords internationaux des clauses de respect des travailleurs mais aussi des règles environnementales. Mais comment voulez-vous que nous contrôlions tout ça ?
Pour revoir l'interview complète de Philippe Burny :