Vresse, sa liste unique, son éloignement géographique, ses moyens budgétaires limités. Et malgré tout, l’exemple d’une démocratie (quasi) directe.
La politique, à Vresse, c'est singulier. Il y a une liste unique qui a raflé tous les sièges en 2012. Depuis, les rangs se sont clairsemés. Le 1er échevin André Pirson a quitté le Collège sans attendre de remplaçant, ce qui a eu deux conséquences. D'une part, il n'y a plus que dix conseillers alors qu'il en faut onze. D'autre part, le Collège est en défaut: le Code de démocratie locale interdit le départ d'un échevin sans que son remplaçant ne soit nommé, mais le législateur n'avait pas prévu ce cas de figure unique où les dix élus restants ne parviennent pas à se mettre d'accord sur le nom du remplaçant. Résultat : officiellement, sur le site de la commune, André Pirson est toujours échevin, mais sans attribution (ni salaire, soit dit en passant).
« Le bourgmestre ne pourrait-il pas trancher ? » avons-nous demandé à Albert Leduc. Partout ailleurs, le bourgmestre aurait décidé depuis longtemps. Pas à Vresse. « Je ne vais pas forcer quelqu'un à changer d'avis. » Il est vrai que les Ardennais sont réputés opiniâtres : le blocage peut durer jusqu'aux élections qu'on n'en serait pas autrement surpris. « Et puis les débats restent satisfaisants puisqu'on a vu aucun blocage sur un dossier où il fallait décider », affirme Albert Leduc. « Il ne faut pas non plus se précipiter », glisse l'échevin Barthel. La rédaction s'étonne : « Cela fait cinq mois ! » Réponse : « Hé bien ça viendra ». Vresse... Singulier, on vous dit.
Les règles normales ne s'appliquent pas ici
Autre singularité qui frappe l'observateur : la tenue du conseil communal. On s'attendrait à des conseils vite expédiés, sans réelle discussion, puisque tous les élus sont de la même liste. Or c'est l'inverse qui se passe : le Collège vient avec les points à l'ordre du jour et tout est discuté en séance publique, les conseillers posent des questions, les dissensions se font jour, tout le monde est potentiellement de la minorité. Déroutant, mais vivifiant. Plus étonnant encore : les élus s'adressent au public pour connaître son avis. Et les habitants peuvent venir au conseil interpeller directement leurs élus et discuter avec eux. C'est le système Vresse : entre démocratie directe et représentative. Les règles normales ne s'appliquent pas ici.
Cela vient peut-être de leur sentiment d'isolement. En 2014, le bourgmestre avait menacé de ne pas organiser les élections fédérales dans sa commune. « On n'est pas une réserve d'Indiens », avait-il lâché. La petite phrase avait eu du succès, remontant jusqu'aux médias nationaux. Opération réussie : Proximus a investi dans la fibre optique, IDEG a injecté 600.000 euros dans le réseau électrique. « Il y a encore deux ans, on aurait eu des coupures de courant dès la première neige. Pas cette année. » On mesure l'humilité (et la grandeur) de la tâche d'être bourgmestre d'une commune de 2.650 habitants à ce genre de motif de réjouissance.
Autre exemple ? La responsable du bureau local de Natagora interpelle le Collège : « Il faudrait un dispensaire pour les animaux sauvages blessés. » Réponse d'Albert Leduc : « Que Natagora le fasse, ils ont plus de moyens que nous. » Interpellant. Vérification. Et c'est exact : le budget annuel de Natagora, avec ses 17.000 membres, est 7,2 millions d'euros, celui de la commune de Vresse, est de 6,6 millions. Ça rend modeste. Et réaliste.
Vresse doit être la seule commune wallonne qui ait diminué si puissamment son impôt : de 8 à 6% d'impôt sur le revenu. Pour attirer de nouveaux habitants. Des jeunes. Cela n'a pas marché. En cinq ans, les écoles ont perdu 50 élèves. Ce qui maintient in extremis certaines implantations, ce sont les enfants des réfugiés du centre Fedasil. Oui, cela rend modeste.
Quelques mâchoires sont tombées
Alors quand David Clarinval, député-bourgmestre de Bièvre, a proposé Vresse pour construire une nouvelle prison fédérale, quelques mâchoires sont tombées. Si Willy Borsus avait annoncé qu'il briguait le mayorat de Vresse, les gens auraient été limite moins étonnés. Albert Leduc : « C'est une aubaine qui ne repassera pas deux fois. » Evelyne Nicolaï : « Il y aura 300 emplois directs mais aussi des retombées sur l'emploi dans la police, sur l'Horeca. C'est une dynamique qui pourrait relancer l'économie. » Joël Barthel n'est pas en reste : « Cela pourrait aussi relancer la mobilité et les transports. » Philippe Felten : « J'habite Sugny, je n'ai que des retours positifs de la population. » Albert Leduc conclut : « Tout le sud namurois pourrait être redynamisé. »
La prison et ses 300 emplois fait rêver les élus locaux, ce qui se comprend. Au point qu'elle constitue désormais une sorte de bouée de sauvetage pour d'autres dossiers. Des maisons délabrées à Bohan ? Albert Leduc balaie:
« J'en reviens à la prison. Si nous avions 50 ou 100 habitants en plus, il y aurait moins de maisons inoccupées. C'est toujours le même problème : nous assurons une multitude de services à Vresse mais la population n'est pas suffisante. »
Population en baisse, écoles désertées, conseil communal sans quorum: la politique se vit en vase clos à Vresse. La prison pourrait enrayer le lent déclin de cette commune. Le destin de 2.650 habitants (dont dix élus) tient à des équilibres wallons-flamands qui se décideront...à huis-clos. Etrange paradoxe.