Et si nos campagnes wallonnes détenaient une partie de la réponse à la crise énergétique ? Biométhanisation, bois-énergie, biocarburants… tour d'horizon d'une filière qui cherche à s'imposer.
Le conflit au Moyen-Orient a provoqué une spectaculaire augmentation des prix du pétrole. Carburants mais aussi chauffage, la facture s'annonce salée, de là, à se poser une question : et si une partie de la solution se trouvait ici, dans nos campagnes ? Parce qu'en Wallonie, on n'a pas de pétrole mais on a du bois, des déchets verts, des effluents d'élevage et bien d'autres ressources qui peuvent produire de l'énergie.
Ces énergies produites à partir de matière organique, s'appellent des bioénergies, tout comme l'énergie solaire ou éolienne, sont des énergies renouvelables. Pour comprendre ce secteur, on accueille Michel Warzée, un agriculteur d'Hamois qui possède une unité de biométhanisation et Aurélien Bardellin de Valbiom. Valbiom pour valorisation de la biomasse, est le centre de référence wallon qui travaille sur les différentes filières de valorisation de la biomasse, avec comme dénominateur commun de ne pas valoriser ces matières de manière alimentaire.

Michel Warzée et Aurélien Bardellin
Qu'est-ce qu'une bioénergie ? Celle à laquelle on pense le plus souvent, c'est le bois, celui qu'on peut mettre dans son poêle, dans sa cheminée pour se chauffer.
Aurélien Bardellin : Oui, tout à fait. Il y a le bois, il y a toutes les matières qui peuvent être utilisées pour produire du bioéthanol, qui peut ensuite être utilisé pour faire des biocarburants. Il y a des matières organiques qui vont être utilisées pour être fermentées et produire du biogaz. Tout cela constitue donc des bioénergies.
Est-ce que la crise au Moyen-Orient amène vers Valbiom, des gens plus intéressés ? Est-ce que vous sentez l'impact de cette crise aujourd'hui ?
A. B. : Oui, je pense que si on est là, ce n'est pas pour rien. C'est déjà un constat qu'on avait fait en 2022-2023. Évidemment, quand il y a des crises énergétiques, il y a une effervescence concernant des solutions qui pourraient aller vers une meilleure résilience. Malheureusement, ce n'est que temporaire mais j'espère qu'on pourra continuer à aller vers de nouvelles planifications et une meilleure vision de la production de bioénergie ici en Wallonie.
Au-delà de cette crise, il y a l'objectif en Europe d'en finir avec les énergies fossiles. Les bioénergies sont-elles une partie de la solution ?
A. B. : C'est une partie de la solution, avec l'éolien et le photovoltaïque. Il ne faut pas opposer ces énergies-là, ce sont des énergies complémentaires. L'avantage de la biomasse, c'est qu'on peut produire de l'énergie pilotable, c'est-à-dire qu'on va pouvoir la produire quand on en a besoin. Si on produit du biogaz et qu'on l'injecte ensuite sur le réseau de gaz, on peut le piloter et ne pas être dépendant de l'intermittence, des moments où le vent souffle. C'est l'avantage par rapport au solaire et à l'éolien.
Il y a quelques années, on parlait beaucoup de biocarburant, on imaginait les champs de colza remplir nos réservoirs. Est-ce que c'est toujours d'actualité ?
A. B. : Oui, c'est toujours d'actualité. Il y a toujours des obligations qui émanent de la directive européenne, qui nous oblige à aller vers plus de biocarburant. Depuis le 1er janvier 2025, on est passé à une obligation de 12,2 % d'incorporation et d'ici 2030, on ira vers 29 % de cette incorporation. Donc c'est toujours d'actualité. La question, c'est comment est-ce qu'on le produit et c'est vraiment ça, l'enjeu.
La biométhanisation dans les fermes
Dans toutes ces bioénergies, il y a aussi la biométhanisation. Michel Warzée, vous avez un système de ce type dans votre ferme. Comment réagissez-vous à la crise actuelle ?
M. W. : On est très content d'avoir fait la biométhanisation. Je ne dirais pas que c'est une solution miracle, mais c'est une très bonne solution. D'une part, tous les effluents sont utilisés à bon escient pour produire du biogaz, qui peut ensuite générer de l'électricité ou être injecté sur le réseau après purification. D'autre part, nous travaillons selon un modèle d'économie circulaire : le digestat est utilisé comme engrais et valorisé à 100 % par les plantes, contrairement au lisier ou au fumier initial. Nous fonctionnons en circuit fermé : tous les déchets sont valorisés et le digestat retourne sur nos cultures.
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Que représente la biométhanisation en Wallonie en termes de nombre d'unités et de production d'électricité ?
A. B. : Il y a actuellement 87 installations en Wallonie, avec différents niveaux de puissance. Elles produisent annuellement 279 GWh d'électricité, ce qui représente environ 79.700 ménages. Il y a également une production de chaleur de 177 GWh alimentant 10.000 ménages, ainsi qu'une production de biométhane (du biogaz épuré de son CO2) pour le réseau de gaz, cela correspond à 10.000 foyers.
Il n'y a pas que des agriculteurs qui investissent dans la biométhanisation. Il existe des usines qui traitent aussi les déchets organiques des ménages, comme à Tenneville.
A. B. : Tout à fait. Deux installations en Wallonie traitent ce type de matières. C'est une voie de valorisation bien plus intéressante que l'enfouissement technique pratiqué auparavant. Ici, la production de biométhane et de digestat pour fertiliser les sols est centralisée.
Quelles matières peut-on biométhaniser ?
A. B. : Pratiquement tout se biométhanise, sauf la matière ligneuse comme le bois. Cependant, toutes les matières ne se valent pas. Par exemple, le lisier bovin produit dix fois moins d'énergie au tonnage que le maïs ensilage issu d'une culture dédiée.
L'alimentation avant l'énergie ?
Ces cultures dédiées ne posent-elles pas question ? Ne risque-t-on pas de détourner les terres de leur fonction nourricière ? C'est une question apparaît aussi dans les projets liés l'agrivoltaïsme ?
M. W. : Il ne faut pas en faire une culture dédiée uniquement à la biométhanisation. Comme vous l'avez dit, avant tout l'agriculture nourricière, et en second plan, on peut produire du maïs ou d'autres cultures dédiées à la biométhanisation. Ce qui se développe assez bien ici, ce sont les intercultures. Les intercultures ne servent pas à l'alimentation proprement dite, ni pour les personnes ni pour le bétail. Et c'est intéressant de les utiliser pour la biométhanisation.
Entre deux cultures destinées à l'alimentation humaine ou animale, on peut avoir des cultures destinées à produire de l'énergie ?
M. W. : Oui, on fait des cultures dédiées, comme le seigle. Avec la PAC, on est quasi obligé de mettre des intercultures. Aujourd'hui, on ne peut pas laisser les terres nues entre des cultures, notamment après du maïs ou après des céréales. C'est donc une belle alternative.
A. B. : Il y a déjà une restriction concernant la quantité de cultures dédiées qui peut être utilisée en biométhanisation : il ne peut pas y avoir plus de 15 % de la ration représentée par la culture dédiée.
La seconde chose, c'est qu'il est intéressant de voir quel paysage se dessine concernant l'agriculture. Aujourd'hui, 68 % de notre SAU, notre surface agricole utile, est utilisée pour l'élevage, aussi bien au niveau du pâturage que de la production alimentaire pour l'élevage. On a 15 % qui est dédié à l'alimentation humaine. On a 12,5 % qui sert uniquement au secteur équin, donc vraiment pour du loisir. On a 8 % pour du bioéthanol, donc pour des biocarburants. Et la biométhanisation, dans tout ça, ne représente que 0,5 % de la SAU. C'est évidemment un débat sain, mais il faut remettre les choses dans leur contexte.
Vous voulez dire que ces cultures dédiées représentent très peu de surface agricole.
A. B. : À ce jour, en effet. Il y a des alternatives pour aller vers des cultures qui ne vont pas entrer en concurrence. Par rapport à l'agrivoltaïsme, on est bien loin de déposséder l'agriculture de cet espace, puisque c'est une culture dans une rotation, comme on le fait habituellement. C'est juste que c'est une culture qui ne va pas aller en élevage, mais qui va aller en biométhanisation.
Quelle rentabilité ?
Est-ce que c'est un secteur rentable ? Chez vous, vous avez calculé une rentabilité en 7 ans.
M. W. : J'ai calculé sur 7 ans pour pouvoir rembourser, amortir. Oui, ça reste une solution rentable, mais qui doit être soutenue. Si on n'a pas les certificats verts, c'est impossible. À l'heure actuelle, on nous garantit 2 certificats verts et demi par mégawatt produit, mais le problème c'est qu'il y a des enveloppes fermées. Ce qui veut dire que si 2 ou 3 agriculteurs décident de faire une installation, ils ne savent pas, au moment de construire, s'ils vont réellement recevoir les certificats verts. Ça freine donc la filière, et de ce fait, il n'y a pas beaucoup de nouvelles installations. On voit des petites installations, des micro-stations de 10-20 kilowatts qui se construisent, mais des installations un peu plus importantes en milieu agricole, comme chez nous, qui tournent à 300 kilowatts, on n'en voit pas fleurir pour le moment.
Il y a plusieurs types de centrales de biométhanisation mais ce sont surtout les toutes petites qui se construisent aujourd'hui. Pour des raisons de rentabilité et d'impossibilité d'être rentable sans un soutien des pouvoirs publics ?
A. B. : Actuellement, il faut quand même dire qu'il y a des soutiens disponibles jusqu'en 2028. Il est donc possible de réserver des certificats verts pour un projet jusqu'en 2028. Après ça, on n'a aucune vision de l'avenir, ce qui est un autre problème.
2028, c'est demain.
A. B. : C'est demain, oui. Je veux dire qu'aujourd'hui, on pourrait monter un projet. La difficulté, c'est plutôt une difficulté au niveau administratif, au niveau du permis, de l'acceptation au niveau des citoyens, et donc des freins à la filière, puisque le montage d'un projet de biométhanisation est souvent quelque chose de compliqué pour tout un tas de raisons liées au syndrome NIMBY et à certaines sources de désinformation sur le sujet.
Quelle place dans le mix énergétique ?
Que représentent les bioénergies dans le mix énergétique de la Belgique ou de la Wallonie ? Est-ce encore assez anecdotique ou est-ce que ça pèse véritablement ?
A. B. : Je n'ai pas de chiffres aussi précis que tout à l'heure mais il faut savoir que le bois-énergie est la source d'énergie renouvelable la plus importante actuellement en Wallonie. Ça représente, si je me rappelle bien, à peu près 80 % de notre approvisionnement en énergie renouvelable, donc ce n'est pas du tout anecdotique. Et on parle évidemment beaucoup d'éolien et de photovoltaïque pour la partie électricité, mais il y a toute la partie chaleur, qui est finalement une part non négligeable et qui est la source de consommation la plus importante des foyers en Wallonie.
Le bois-énergie est-il toujours en progression ?
A. B. : Actuellement, toutes les forêts sont gérées de manière durable, puisque toute la législation wallonne implique de le faire, mais ce n'est en effet pas vers ce secteur qu'on pourrait s'attendre à un plus grand levier de développement.
Par contre, du côté de la biométhanisation, il y a encore un très gros levier de développement. On a réalisé une étude d'évaluation du potentiel de production de biométhane en Wallonie et on estime qu'on pourrait atteindre 30 % de notre consommation actuelle de gaz si on produisait l'ensemble du biométhane possible en Wallonie.
Quels sont les freins ? L'administratif, la rentabilité, c'est là que se situent les obstacles pour arriver à ce chiffre ?
A. B. : En partie, et également en partie sur l'absence d'une réelle stratégie au niveau de la région concernant la production d'énergie.