À Achêne, le poste haute tension d'Elia attire les investisseurs. Six projets de parcs à batteries ont été déposés ou sont en préparation. Décryptage avec Elia et Wattelse, société porteuse d’un projet.
Deux projets de parcs à batteries ont déjà été acceptés à Achêne, deux autres sont en cours de procédure et deux supplémentaires pourraient être déposés prochainement. Tout cela à quelques encablures du poste haute tension d'Elia et du tracé de la ligne 380.000 volts entre Lonny (France) et Gramme, qui sera prochainement renforcée.
Pourquoi un tel engouement pour ce coin du Condroz ? Qu'y trouve-t-on aujourd'hui, et à quoi ressemblera le site demain ? Avec quelles conséquences pour les Cinaciens ? Pour répondre à ces questions, nous recevons Julien Madani, Manager Communication de Proximité chez Elia, et Mathieu Van Gehuchten, Administrateur et CEO de WattElse, une société spécialisée en gestion et développement de projets d'énergie renouvelable et l'une des six sociétés qui a déposé un projet de parcs de batteries.

Mathieu Van Gehuchten et Julien Madani
Avant de parler des projets de batteries, intéressons-nous d'abord à ce qui existe déjà à Achêne. Qu'est-ce qu'un poste haute tension et qu'est-ce qu'Elia fait actuellement à Achêne ?
Julien Madani : Elia est opérateur sur l'ensemble du territoire belge et dispose de différents postes à haute tension, qui sont des infrastructures stratégiques. Pourquoi stratégiques ? Parce qu'elles permettent de modifier le niveau de tension. Dans le transport de l'électricité, on opère en haute tension, et ces postes permettent de transformer l'électricité vers la distribution, qui peut alors alimenter les entreprises et les ménages.
Pourquoi avoir choisi d'installer ce poste précisément à Achêne ?
J. M. : Ce poste nous permet d'alimenter la poche qui se trouve ici, au niveau de la province. C'est un endroit qui a été historiquement considéré comme stratégique, car il nous permettait, sur base du maillage du réseau, d'avoir un emplacement capable d'alimenter différentes zones du réseau électrique et de communiquer avec les pays voisins. Nous avons un réseau interconnecté, et les derniers renforcements vont d'ailleurs dans ce sens.
C'est un carrefour, finalement, Achêne ? On peut simplifier comme ça ?
J. M. : C'est davantage un nœud stratégique du réseau électrique qu'un carrefour, terme qui pourrait paraître un peu péjoratif. Mais c'est vrai que c'est un nœud vraiment stratégique. Le poste d'Achêne est très important pour le réseau électrique : il permet d'avoir une alimentation qui répond aux besoins en électricité des entreprises et des ménages, et il permet aussi, grâce aux investissements déjà en cours, d'avoir une vision énergétique tournée vers l'avenir.
En octobre 2025, des images impressionnantes montraient de deux énormes transformateurs arriver par la Meuse et être acheminés jusqu'à Achêne à vitesse réduite. C'était quoi, ces transformateurs ? À quoi servent-ils ?
J. M. : Ce sont des transformateurs déphaseurs qui permettent de contrôler les flux de puissance au niveau de la haute tension. En résumé, ils envoient l'électricité là où elle est utile, ils permettent de diminuer les surcharges sur certaines liaisons et d'améliorer l'équilibre du réseau. Et c'est également important parce que nous avons un réseau interconnecté avec les pays voisins, notamment la France. Ces transformateurs permettent de gérer au mieux les flux d'importation et d'exportation.
Une façon de réguler les flux, en somme.
J. M. : Exactement. Ils font un peu office de robinet pour mieux gérer les électrons selon les moments où ils doivent être utilisés.
Les parcs à batteries : comment ça fonctionne ?
A Achêne, il y a 6 projets de parcs à batteries qui sont à différents stades de la procédure. Celui de WattElse a été accepté. Pouvez-vous nous expliquer simplement comment fonctionne un parc à batteries ?
Mathieu Van Gehuchten : Un parc à batteries est composé de conteneurs. Le parc que nous avons développé comprendra 22 conteneurs et occupera une superficie d'environ 3 000 m². Son fonctionnement est le suivant : il prend l'électricité lorsqu'il y a un surplus sur le réseau, il la stocke dans les batteries le temps nécessaire, et lorsque le réseau en a besoin, par exemple lors de la recharge des véhicules électriques, les batteries se déchargent pour approvisionner le réseau correctement.
Il y a des applications orientées vers le marché, et d'autres orientées vers les services rendus au réseau d'Elia. Par exemple, Elia a l'obligation de maintenir une bonne fréquence sur le réseau, et elle fait appel, notamment, aux parcs de batteries pour cela.
Elia est donc demandeuse que des entreprises privées installent ce genre d'infrastructure ?
J. M. : Notre rôle consiste à maintenir en permanence l'équilibre entre la production et la consommation. À chaque fois que quelqu'un allume la lumière, démarre un processus industriel ou fait fonctionner son commerce, il doit avoir l'électricité dont il a besoin. Toutes les sources de production sont importantes pour cet équilibre sur le réseau, et les parcs de batteries font partie de la solution.
Nous sommes dans une transition vers un système énergétique qui intègre de plus en plus d'énergies renouvelables. Le renouvelable coûte moins cher et est moins polluant, c'est positif. Mais au niveau du réseau, c'est plus volatile et plus variable : on ne sait pas prédire combien de temps le soleil va briller ou le vent souffler. Les parcs de batteries, qui peuvent capter des productions à un moment donné et les restituer lors des pics de consommation, nous aident à maintenir cet équilibre. Ils font entièrement partie de la solution.
Est-ce qu'il y a aussi une dimension spéculative : stocker l'électricité quand elle est bon marché et la revendre quand elle est plus chère ?
M. V. G. : C'est plutôt une solution à des enjeux actuels. Aujourd'hui, on observe en Belgique une énorme volatilité des prix, qui peuvent même devenir négatifs. Un producteur ne peut alors pas produire du tout, faute de quoi il s'expose à des amendes salées. Il faut vraiment voir les batteries comme une solution.
Cela répond à un enjeu réel pour le consommateur final, qu'il soit industriel ou résidentiel : avoir des prix plus stables. Plus on disposera d'outils de stabilisation et de stockage, plus le prix de l'énergie tendra vers un équilibre. Aujourd'hui, on n'y est pas encore, car nous sommes en pleine transition énergétique avec énormément de défis à relever. Les énergies renouvelables ont un impact lié à leur intermittence, et de l'autre côté, la demande évolue aussi de façon drastique avec l'électrification de la mobilité et le développement des pompes à chaleur.
C'est un arbitrage entre un marché apporteur de solutions et un réseau qui doit fonctionner avec une fréquence adéquate. Ce sont des solutions à la fois commerciales et techniques pour le bon fonctionnement du système.
Vous avez choisi Achêne parce qu'Elia y était déjà présente ?
M. V. G. : Oui, effectivement. Nous avions aussi nos bureaux dans la zone et nous connaissions bien les lieux. Mais évidemment, le poste d'Elia était à deux pas. Il fallait trouver un engagement foncier avec un acteur prêt à prendre le pari de ce développement de projet, ce que nous avons trouvé avec les Établissements Paquet. Nous avons pris le risque de développer ce dossier, de réaliser une notice d'études d'incidence sur l'environnement et de suivre toute la procédure administrative nécessaire pour présenter à la commune et à toute personne intéressée les tenants et aboutissants du dossier, les impacts potentiels et vérifier qu'ils sont acceptables.
La taxe communale de Ciney
Le Conseil communal de Ciney a voté lundi dernier une taxe de 250 euros par mégawattheure stocké pour les batteries de type industriel. Quelle est votre réaction ?
M. V. G. : Ce n'était pas prévu dans notre plan financier. Nous prenons acte de cette décision, mais il faut remettre les chiffres en perspective. Un projet de batteries reste aujourd'hui un investissement qui présente des risques. Sur un projet de 22 conteneurs d'une capacité de 30 mégawatts, on parle d'un investissement total de l'ordre de 18 à 22 millions d'euros, dans un contexte de forte volatilité des prix. Il est très difficile de déterminer un chiffre de rentabilité : les prix d'achat évoluent, mais les revenus générés par le projet vont également fluctuer au fil des années.
La taxe cinacienne est donc une variable de plus.
M. V. G. : C'est une variable de plus. Pour un projet comme le nôtre, elle représente environ 30.000 euros par an. Les bonnes années, elle sera facilement absorbée. Les mauvaises années, elle pourrait mettre le projet dans l'embarras. Mais autant le savoir le plus tôt possible pour l'intégrer dans les plans d'affaires.
La commune de Ciney invoque notamment de possibles nuisances paysagères et sonores pour justifier cette taxe. Est-ce qu'un parc à batteries génère vraiment des nuisances ?
M. V. G. : Les nuisances pour les parcs de batteries peuvent être qualifiées d'extrêmement faibles. Sur la question du bruit, la réglementation wallonne est assez stricte en zone d'activité économique : le seuil est fixé à 45 décibels la nuit, ce qui est extrêmement faible. Ces contraintes sont évidemment respectées. Nous avons dû faire réaliser une analyse acoustique par un bureau d'études agréé, qui démontre qu'il n'y aura pas d'impact pour la moindre habitation. Le fait d'être situés en zone d'activité économique est évidemment aussi un avantage à cet égard.
Il y avait aussi une contrainte urbanistique particulière ?
M. V. G. : Oui, une contrainte que je trouvais assez pertinente : la commune, ou le BEP, nous a demandé de ne pas nous installer le long de la voirie, afin de laisser le foncier le plus intéressant disponible pour les entreprises locales.
L'un des reproches que l'on peut faire à ce type de projet, c'est d'utiliser de la terre en zone agricole ou en zone d'activité économique et ainsi de priver des entreprises créatrices d'emploi d'espace.
M. V. G. : La commune de Ciney était très attentive à ce point. Nous avons donc déplacé le parc à l'arrière de la parcelle, pour laisser à l'avant la possibilité d'accueillir un autre projet, notamment des bornes de recharge électrique pour camions et véhicules, vu notre proximité avec l'autoroute.
Y a-t-il des risques d'incendie sur ce type d'infrastructure ?
M. V. G. : Les statistiques fournies dans la notice d'études d'incidence montrent que les risques sont extrêmement faibles. Nous ne pouvions pas positionner les conteneurs sous les lignes haute tension d'Elia pour éviter la corrosion, ce qui nous a obligés à apporter une preuve technique par un bureau indépendant pour rassurer Elia.
Nous avons également eu des échanges avec Dinaphi, les pompiers de la zone, qui ont émis un avis favorable tout en imposant certaines contraintes. Nous n'allons donc pas prendre les premiers conteneurs de batterie disponibles parce qu'ils seraient les moins chers : il y a toute une série de spécifications techniques à respecter, notamment des exutoires automatiques. Le risque reste extrêmement faible au niveau statistique.
On parle de six projets potentiels à Achêne. C'est trop ou pas assez, du point de vue d'Elia ?
J. M. : À notre niveau, nous sommes neutres par rapport aux différentes solutions et nous n'avons pas à nous prononcer sur le nombre de projets ou l'opportunité de tel ou tel projet. Ce qui est important, c'est que l'ensemble des promoteurs informent Elia suffisamment tôt de leurs projets, pour vérifier la possibilité de bénéficier du réseau, de se raccorder et de voir comment ces projets peuvent être intégrés de façon à garantir l'équilibre du réseau. Il est vraiment crucial que ces contacts soient pris le plus tôt possible, ce qui est généralement le cas, pour anticiper les besoins et proposer des solutions pérennes dans le temps.
Le renforcement de la ligne 380 000 volts Lonny-Achêne-Gramme
Dernier point : la ligne haute tension entre Lonny, en France, et Gramme, du côté de Huy, qui passe par Achêne, va être renforcée. Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour les riverains ?
J. M. : Cette liaison à 380.000 volts constitue la colonne vertébrale du réseau électrique haute tension. C'est le niveau de voltage le plus élevé. Nous avons aujourd'hui des besoins d'électrification qui augmentent, et certains éléments de cette liaison arrivent en fin de vie. L'analyse à mener est donc la suivante : que fait-on de cette liaison ? Nous en avons besoin parce que le 380.000 volts permet, dans le maillage du réseau, d'envoyer l'électricité vers des niveaux de tension inférieurs. Dans la province, par exemple, nous avons du réseau à 70.000 volts. C'est la raison pour laquelle un transformateur doit être installé pour abaisser la tension de 380.000 à 70.000 volts. Le renforcement de cette liaison permettra donc d'améliorer l'alimentation dans les années à venir.
Renforcer, cela veut dire changer tous les pylônes et tous les câbles ?
J. M. : En effet, il y a 174 pylônes répartis sur 12 communes sur 72 km. C'est un projet assez dantesque. Comme une partie se trouve en France, il est mené en collaboration avec nos collègues de RTE. Nous allons retravailler sur l'ensemble des infrastructures, les emprises au sol et les câbles. C'est vraiment refaire la liaison, en tout cas la renforcer dans son ensemble. En privilégiant la liaison existante : l'idée est de ne pas créer une nouvelle liaison lorsque c'est possible, car le fait de retravailler sur le réseau existant permet aussi de minimiser les impacts pour les riverains et les communes concernées.
On est à quelle échéance ?
J. M. : La procédure administrative est en cours et, selon l'obtention du permis, nous espérons pouvoir débuter les travaux à partir de janvier 2027.