Le film « Dimanche 23 » retrace l'invasion du sud de la province de Namur par les IIIème et IVème armées allemandes en août 1914. Face à elles, se trouve l'armée française venue aider la petite armée belge. Le 15 août et surtout le 23 août 1914, la bataille fait rage autour du fleuve.Au-delà de l'aspect militaire, le documentaire s'attarde surtout sur les conséquences pour les civils.
Il est des jours dont le souvenir ne s'éteint jamais, des jours où la folie des hommes n'a pas de mesure, des jours qui font basculer l'histoire. Le dimanche 23 août 1914 est un de ces jours-là.
2 août 1914, l'Allemagne lance un ultimatum à la Belgique : elle demande le libre passage pour ses troupes. La Belgique refuse et le 4, les armées allemandes pénètrent sur le territoire belge. En Haute-Meuse, se trouvent non pas des soldats belges mais bien des Français. Dès le début de la guerre, la Belgique, consciente qu'elle ne ferait pas le poids face à l'Allemagne, a appelé à l'aide la France, la Grande-Bretagne et la Russie, toutes trois garantes de la neutralité belge.
15 août : le premier choc
A Dinant, les premiers véritables combats entre Allemands et Français se déroulent le samedi 15 août. A l'aube, les Français occupent les deux rives de la Meuse et la Citadelle.
Toute la matinée, l'artillerie allemande pilonne les positions françaises sur la Citadelle. Les Français sont finalement obligés de se replier et d'évacuer par l'escalier qui descend en ville.
A midi, le drapeau allemand flotte sur la Citadelle.
Depuis les meurtrières, les Allemands tirent sur les positions françaises. Parmi les blessés, se trouve un certain Charles De Gaulle qui vit son baptême du feu. Pour les Français, la position est, en ce début d'après-midi, plus que critique.
Dans l'après-midi, le général qui dirige les troupes françaises, Louis Franchet d'Esperey, se ressaisit et ordonne une contre-attaque. L'artillerie française entre en action. Les Français reprennent l'avantage et s'emparent à nouveau de la citadelle. Ils ne pousseront pas leur avantage dans la soirée, les Allemands se replient de 10 km et prennent position à Sorinnes.
Les pertes sont très difficiles à chiffrer. Du côté allemand, on estime que 2000 à 3000 soldats sont hors de combat. Le chiffre est moins lourd du côté français, on parle de 1000 hommes hors de combat, ce qui reste une perte considérable au regard des effectifs engagés. Côté dinantais, seuls deux civils perdent la vie lors de cette journée : un ambulancier, Léon Moussoux et un facteur, Narcisse Pirson.
Ces deux décès n'empêchent pas les habitants de fêter la victoire française.
La bataille des frontières : le choc des géants
Pour tous, il paraît évident que la retraite n'est que temporaire et que les soldats allemands vont revenir à la charge. Le weekend suivant, la région s'embrase à nouveau. La Haute-Meuse, comme Bièvre, est l'un des théâtres d'opération de la bataille des frontières.
Celle-ci voit s'opposer autour du samedi 22 août 1914, sept armées allemandes aux armées belge, française et britannique sur un front allant de Mons à la Lorraine française.
Partout l'Allemagne est victorieuse mais à aucun endroit, elle ne parvient à battre de manière définitive les Alliés qui réussissent à se replier plus ou moins en bon ordre. Une victoire nette de l'Allemagne à ce moment-là aurait pu lui permettre de mettre en œuvre son plan et d'encercler l'armée française.
Autour de la botte de Givet, les combats se concentrent le dimanche 23 août. Du sud au nord, on distingue trois affrontements à Bièvre, à Hastière et Waulsort et bien sûr à Dinant.
Bièvre
La IVème armée allemande arrive à proximité de Bièvre le 22 août. La bataille, proprement dite, s'engage dans la nuit. Dans la soirée du 22, Allemands et Français se sont déjà violemment opposés à Porcheresse. A l'issue du combat remporté par l'armée allemande, les Français se sont repliés vers Graide et Bièvre. Les Allemands se sont vengés de leurs pertes en incendiant pratiquement tout le village.
A minuit, le dimanche 23 août, les positions sont claires. Les Allemands sont à Wellin et à Haut-Fays où les hommes ont été pris en otage.
De leur côté, les Français se sont établis à l'intérieur même du village de Bièvre. Ils ont creusé des tranchées le long de la voie de chemin de fer et sur la route d'Houdremont. Ils dorment dans les étables des villageois. Là, un aumônier les confesse et leur donne la communion.
A 5h30, l'artillerie allemande positionnée à Haut-Fays commence son pilonnage.
Après l'artillerie, c'est au tour de l'infanterie allemande d'engager le combat. Devant elle, se dresse la ligne de chemin de fer, défendue par l'armée française. Entre Bièvre et Graide Station, c'est un talus où les soldats seraient très exposés. Ils choisissent donc de passer plus au nord, sous les ponts.
Les deux bataillons français sont assez vite débordés et à 10h30, ils reçoivent l'ordre de quitter le village. Ils se replient vers Petit-Fays et Vresse.
Bièvre tombe aux mains de l'armée allemande. Le combat aura duré un peu plus de deux heures et d'un côté comme de l'autre, les pertes sont lourdes.
Si les soldats français ont pu se replier, pour les habitants de Bièvre, le cauchemar ne fait que commencer. Les Allemands croyaient traverser la région sans encombre, ils vont se venger sur la population civile du retard accumulé. Pendant deux jours et deux nuits, le 23 et le 24 août, l'armée allemande va terroriser le village. Au total, 17 personnes ont été assassinées et 72 bâtiments détruits. Des habitants ont également été contraints d'enterrer les soldats français tués lors des combats.
Waulsort et Hastière-par-Delà
Dans le même temps, un peu plus au nord, la IIIème armée allemande tente de passer la Meuse à hauteur de Waulsort.
Dans la soirée du 22 août, les Allemands ont fait une première tentative en barque. Cette tentative a facilement été repoussée par les Français mais un événement va complètement changer la donne...
Les Français font sauter le pont de chemin de fer d'Anseremme quelques kilomètres en aval. L'opération ne réussit pas totalement mais elle endommage l'écluse située juste en-dessous. Le fleuve baisse alors de 1,5 mètre ce qui facilite grandement la tâche des Allemands à Waulsort.
A 6 heures du matin, ils passent à gué et à la nage à hauteur de l'écluse de Waulsort. Les Allemands ont atteint leur objectif : ils sont sur la rive gauche. A 14h, le dispositif se renforce encore avec la construction d'un pont à hauteur du Colébi.
La résistance française n'aura duré que quelques heures mais là encore, c'est sur la population civile que les Allemands vont se venger. Dans le quartier de l'écluse, ils tuent 13 hommes et incendient 11 habitations. Dans ce quartier, un seul homme aura la vie sauve, Joseph Defrenne, le boulanger. Les Allemands vont l'obliger à cuire du pain pendant toute la guerre.
Aujourd'hui encore, on se demande pourquoi le reste du village a été épargné. A l'époque, Waulsort est une station balnéaire haut de gamme. Certains pensent que l'armée allemande savait dès le 23 août qu'elle aurait besoin de ces infrastructures pour soigner et pour loger ses troupes.
Sur la rive droite, Hastière-par-Delà ne sera, quant à elle, pas du tout épargnée. Sur 114 bâtiments, il en reste 16 debout le soir du 23 août. L'église abbatiale romane a échappé aux flammes mais elle a servi d'écuries aux troupes allemandes et a été systématiquement vandalisée.
Les Allemands ne se sont pas contentés de réduire l'habitat à néant, ils s'en sont également pris aux hommes. 19 personnes ont été assassinées à Hastière-par-Delà.
Dinant : la première ville martyre de Belgique
Le paroxysme de la violence envers les civils est atteint à Dinant, qui devient ce dimanche 23 août la première ville martyre de Belgique. L'attaque là-aussi commence à l'aube. Les Allemands pénètrent dans la ville par quatre axes de pénétration : d'abord les Fonds de Leffe puis la rue Saint-Jacques ainsi que la Montagne de la Croix et plus tardivement le Froidevaux.
A Leffe, les soldats arrivent avec l'idée préconçue qu'ils vont se heurter à des civils armés. Ils ont un seul mot d'ordre en tête : « Pas de pitié pour les hommes ! ». Ils entrent dans les maisons, délogent les habitants qui s'étaient, le plus souvent, réfugiés dans les caves ou dans la colline et les poussent vers l'Abbaye. Certains ne l''atteindront pas. Ils sont tués chez eux, parfois même devant toute leur famille.
Lieu-dit "La Cliche de Bois", principal lieu des fusillades à Leffe
Les hommes emmenés à l'Abbaye n'auront pas plus de chance. Vers 10h, les Allemands séparent les hommes des femmes et des enfants. Les hommes sont alignés contre un mur à l'extérieur et fusillés. 43 personnes perdent la vie. A 10h, 135 hommes ont déjà été assassinés dans le seul quartier de Leffe. Les tueries se poursuivent toute la journée avec un deuxième point culminant lorsque Rémy Himmer le directeur de la manufacture de tissu et une partie de ses ouvriers qui étaient restés cachés dans l'usine se rendent. Rémy Himmer offre sa fortune pour sauver sa vie et celle de ses hommes, il lui est répondu : « On ne veut pas d'argent, on veut du sang ». Les hommes sont séparés des femmes et des enfants et fusillés.
Les Murs de Dinant
Fin d'après-midi, alors que l'armée française commence à perdre du terrain, paradoxalement la violence monte encore d'un cran. Les Allemands fusillent massivement contre le mur Tschoffen (à côté de la prison) et contre le mur Bourdon (au pied du Rocher Bayard).
Particularité au Mur Bourdon, les Allemands ne séparent pas les hommes des femmes et des enfants. Ils fusillent indistinctement sans tenir compte de l'age et du sexe. Parmi les victimes, 7 enfants de moins de 2 ans. La plus jeune Mariette Fivet avait seulement 3 semaines.
Félix Bourdon, 15 ans seul survivant de sa famille, se souvient : « Je vis les soldats charger leurs fusils et s'apprêtera tirer. Alors que les autres étaient encore debout, je me laissai tomber par terre et, à peine couché sur le sol, j'entendis les balles siffler et pleuvoir autour de nous. Aussitôt je sentis des corps lourdement retomber sur moi. Un d'abord, puis deux, puis trois. On criait, on pleurait, on gémissait, et dans tout ce tumulte j'ai distingué des voix de petits enfants. Pendant ce temps, les soldats chantaient... »
Le massacre du Mur Bourdon (collection Pierre Arcq)
Les Allemands finissent par atteindre leur objectif et passent la Meuse à divers endroits. Cela ne calme pas leur folie meurtrière. 23 civils sont assassinés à l'aqueduc de Neffe, rive gauche, vers 18h.
Une cinquantaine de personnes sera encore tuée dans les jours qui suivent le 23 août. Le bilan total atteint le chiffre effroyable de 674 civils tués. Les Allemands déportent aussi 416 hommes. Conduits à pied jusqu'à la gare de Hotton – Melreux, ils sont emmenés à Cassel en Allemagne. Ils y restent prisonniers dans des conditions très difficiles tant que les Allemands considèrent qu'il reste une menace dans la région dinantaise.
Les hommes rentreront à Dinant dans le courant du mois de novembre.
Pourquoi ?
Reste la question du pourquoi. Pourquoi des soldats d'une nation civilisée ont-ils commis des actes d'une telle horreur ? Pourquoi alors que les combats tournaient à leur avantage s'en sont-ils pris si violemment aux civils ? La réponse la plus souvent avancée est celle de la légende des francs tireurs.
En entrant en Belgique, les soldats allemands sont persuadés qu'ils vont être confrontés à une résistance civile. Les Belges vont prendre les armes et tirer dans le dos des soldats allemands. Cette conviction se renforce chaque fois que les hommes sont confrontés à un retard ou à un imprévu.
A cette peur des francs-tireurs s'ajoutent la fatigue et l'ivresse. Les hommes ont avancé à marche forcée pendant plusieurs jours pour atteindre la Haute-Meuse et comme ils craignent que l'eau n'ait été empoisonnée et ils se ruent sur les caves à vin.
Les civils vont même être malmenés dans des villages où il n'y pas de combat, c'est le cas notamment à Spontin et à Anthée.
Spontin et Anthée martyrisés
L'infanterie allemande arrive à Spontin les 21 et 22 août. Ces jours-là, aucun incident n'est à déplorer. Le dimanche 23 à 5h du matin, un coup de feu retentit et le destin du petit village bascule. Très vite et sans aucune preuve, les Allemands accusent les habitants de leur avoir tiré dessus. Ils arrêtent le bourgmestre, Antoine Lambert, et le curé, Justin Laisse. Ils les ligotent et les fusillent à proximité de la gare. Ils mettent alors le feu au village et abattent des habitants qui tentent de fuir. La fusillade dure jusque 10h du matin et fait 27 victimes.

Ils rassemblent ensuite tous les hommes et forment deux groupes de prisonniers. Le premier est emmené vers Sovet où les Allemands fusillent au hasard un homme sur dix. Le deuxième groupe est emmené jusqu'à Roly, entre Philippeville et Couvin puis réexpédié à Hotton. Au total, les hommes marchent, sous la menace, 165 km en 9 jours. Finalement, le village de Spontin compte 44 victimes soit 7 % de sa population et 131 bâtiments détruits.
A Anthée situé sur le plateau rive gauche, les Allemands arrivent le lundi 24 août. Toute la journée, les troupes défilent, il s'agit d'aller le plus vite possible pour tenter de couper la retraite française. Le mardi, une fois de plus, l'histoire bascule. Le village est quasi vide, les habitants ont écouté les recommandations des Français et se sont enfuis.
Certains se sont réfugiés à Surice, pensant que le village situé en-dehors des grands axes de communication serait épargné. Dans la nuit du 24 au 25 cependant, les Allemands mettent le feu au village. Un groupe d'habitants d'Anthée décide de retourner au village. Ils sont arrêtés et parqués dans un pré, le Pachy Defacqz.
Vers 14h, une colonne de logistique allemande remonte de Hastière et met le feu au village. Elle ne se contente pas de cela, elle assassine également 8 personnes. Anthée est complètement détruit : 72 habitations sur 83 sont totalement ravagées.
A quelques kilomètres de là, les habitants d'Anthée qui croyaient avoir trouvé un refuge sûr à Surice vivent, eux aussi l'horreur. Dans la nuit, les Allemands se sont déchaînés une première fois en incendiant une bonne partie du village. Au matin, les Allemands accusent une jeune fille d'avoir tiré sur eux. Un conseil de guerre se réunit et la sentence tombe : tous les hommes seront fusillés. 56 personnes perdent la vie à Surice dont 11 habitants de Anthée.
Et après ?
Dans les années 20, l'heure est à la reconstruction et au souvenir. Dans les villages, on érige des monuments aux morts et on baptise les rues du nom des victimes ou des héros de ce terrible mois d'août 14.
Assez vite, pourtant, l'Etat belge poussé par la communauté internationale a préféré oublier les atrocités commises à l'égard des civils. L'heure est à l'apaisement avec l'Allemagne. En 1936, Dinant inaugure le monument « Furore Teutonico » contre l'avis de l'Eglise, du gouvernement et du Palais royal.
Le Furore Teutonico
En 1940, à l'arrivée des troupes du IIIe Reich, le « Furore Teutonico » est détruit. La Cité des Copères attendra 74 ans et les cérémonies liées au centenaire, pour retrouver un mémorial qui reprend le nom de toutes les victimes.
Ces cérémonies appellent aussi les communautés locales comme les individus à se pencher sur leur rapport à l'histoire et sur la nécessité de continuer à commémorer. A Spontin, on a décidé que 2014 marquerait la fin des commémorations. A Dinant, il paraît inconcevable de ne plus se réunir tous les 23 août.
Autre point délicat, la question d'un éventuel pardon.
En 2001, Walter Kolbow, le secrétaire d'Etat à la Défense allemand, demande pardon aux Dinantais et à tous les habitants des villes et villages martyres pour les exactions commises. Richard Fournaux déclare, dans un discours très attendu, que ce n'est pas au Bourgmestre, ni au Conseil communal de s'arroger le droit d'accorder le pardon au nom des morts de 14-18 ou de 40-45.
Le pardon reste un choix strictement individuel lié à des processus de deuil plus ou moins longs selon les familles. Pour certains philosophes, comme Valérie Rosoux, il n'aurait même pas vraiment de sens puisque le pardon ne peut se comprendre que dans un processus interpersonnel. « Dans le cas des massacres, les bouches qui pouvaient dire « Je te pardonne », ce sont tues à jamais. »
D'un point de vue collectif, les villes et communes martyres ont décidé d'aller de l'avant et de tendre la main à l'ennemi d'hier. Aujourd'hui, le drapeau allemand flotte sur le pont de Dinant et Bièvre est jumelée à Hepstedt, petite cité germanique située entre Brême et Hambourg.
Partout, les cérémonies officielles du centenaire se sont terminées par l'hymne à la joie et la levée des couleurs européennes.