Olivier de Halleux, Philippe Defeyt et Bernard Miche s’interrogent sur les liens entre secteur associatif et entreprises privées. Le financement des premières par les secondes menace-t-il leur identité ?
Les responsables du Gardian, un centre d'accueil pour personnes porteuses de handicap à Chapois (Ciney), comme beaucoup de dirigeants du secteur associatif se retrouvent face à un dilemme : comment les associations peuvent-elles financer leurs actions sans compromettre leur raison d'être ?
La ligne est en effet souvent étroite entre la recherche de partenaires financiers et la préservation de son identité. Où s'arrête la collaboration vertueuse et où commence la dépendance problématique ? Peut-on vraiment « bâtir ensemble » avec des acteurs dont les logiques sont fondamentalement différentes ? Ou finit-on inévitablement par « vendre ses valeurs » ?
Pour répondre à ces vastes questions, le Gardian propose un colloque qui fait l'objet de ce numéro d'ex cathedra. La problématique y est abordée selon trois perspectives différentes : politique, économique et managérial.
Pour l'aspect politique, ce sera Olivier de Halleux de SAWB, solidarité des alternatives wallonnes et bruxelloises, une association qui défend l'économie sociale. Pour le point de vue économique, on retrouve l'économiste Philippe Defeyt et pour le côté entrepreneurial, Bernard Miche, maître de conférence à la Louvain School of Management et à HEC.
Le contexte d'un désengagement progressif de l'État
Pour Olivier De Halleux, depuis les années 80, l'État se désengage progressivement de nombreux secteurs. C'est la position de dirigeants tels que Margaret Thatcher ou Ronald Reagan qui établissent un tournant sur la place de l'État vers une plus grande responsabilité individuelle.
Aujourd'hui, lorsqu'on entend le président du MR, il dit exactement la même chose, en fait. Je le cite, « l'État n'a pas à intervenir pour des gens dont c'est le choix et la responsabilité d'avoir beaucoup d'enfants ou de ne pas vouloir travailler ».
Pour Olivier de Halleux, dans cette vision politique, l'État est vu comme une entreprise, avec pour obsession la réduction des coûts. Le budget devient une fin en soi plutôt qu'un moyen au service d'une vision politique.
Les risques de la « philanthropisation »
Face à la baisse des subsides, les associations se tournent vers le secteur privé. Olivier de Halleux alerte sur les dangers de cette "philanthropisation" :
Elle va poser question d'autant plus que ce sont les gros acteurs, les grosses entreprises, les grosses fortunes qui vont pouvoir choisir à qui elles donnent de l'argent ou non. Donc derrière il y a un enjeu démocratique profond, c'est qu'on laisse à des personnes qui ont de l'argent le pouvoir de décider de l'intérêt général.
Pour Olivier de Halleux, les associations doivent se doter de chartes pour filtrer leurs partenariats privés.
Innovation ne rime pas avec subvention
Philippe Defeyt pointe une autre difficulté pour les associations : outre la baisse des subsides publics, leur fonctionnement est à revoir. Il dénonce "l'absence de visibilité, des délais inacceptables" et un paradoxe :
Si vous voulez faire de l'innovation, par définition, vous ne rentrez jamais dans les cadres de subvention.
Il critique particulièrement les appels à projets. Philippe Defeyt affirme qu'ils sont "toujours à la dernière minute" et que "les dés sont pipés" parce qu'il y a toujours des acteurs qui sont au courant d'un appel à projet avant qu'il ne sorte.
Vers un nouveau modèle de gouvernance ?
Bernard Miche défend, quant à lui, l'idée d'une convergence entre secteur marchand et non-marchand. Il oppose plutôt l'économie prédatrice qui vise la "maximisation de profits pour l'actionnaire" à l'économie régénérative qui prend tout en considération : l'humain, le vivant, la planète.
Pour Bernard Miche, la clé réside dans la gouvernance participative parce que la force d'une entreprise, c'est son capital humain. Il préconise un management écosystémique où "c'est la situation qui va définir le leader" plutôt que des structures pyramidales.
Conférence enregistrée au Gardian, le 20 novembre 2025
Production : Le Gardian