Grande Guerre

Matélé comme en 14: Cent ans et après?

publié le:16/11/2018 17:00:00 - mis à jour: 16/11/2018 17:14:25

Fonds Georges Pire

Après que le monde entier a commémoré le centenaire de l’Armistice, il est temps de s’intéresser à l’après, en compagnie de trois historiens, Mélodie Brassinne, Axel Tixhon et Michel Coleau.

Matélé met un point final à l'opération «Matélé comme en 14» qui a suivi les commémorations de la Grande Guerre depuis 2014 avec une émission spéciale qui se penche, en deux temps, sur l'après.

D'abord, nous nous intéresserons à l'après 1918: comment les habitants et les habitantes de notre région ont-ils reconstruit leurs villes et villages? Comment ont-ils surmonté le choc de la Grande Guerre?

Ensuite, nous nous pencherons sur l'après 2018 : est-ce que cela a encore du sens de commémorer cent ans après ? Est-ce qu'il reste des découvertes historiques à faire ?

Survivre pendant la guerre

Lors de l'invasion en août 1914, notre région est mise à feu et à sang par les armées allemandes. A Spontin, Waulsort, Hastière, Bièvre, Anthée, des civils sont fusillés et des maisons incendiées. Le paroxysme de l'horreur est atteint à Dinant où 674 civils, parmi lesquels de très jeunes enfants, sont tués. Une grande partie du bâti est détruit.

Cette situation particulière va évidemment conditionner la reconstruction, notre région connaissant une grave crise du logement. Mélodie Brassinne, responsable des commémorations pour la Province de Namur, explique :

Rapidement, les gens vont essayer de trouver des solutions mais il n'y en a pas beaucoup. Tout d'abord, il n'y a pas de fonds. On ne sait pas qui va payer. On espère des dommages de guerre mais on ne s'attend pas à ce que la guerre dure aussi longtemps.

Dans un premier temps, c'est donc le règne de la débrouille dans les endroits sinistrés. Après quelques mois, on voit apparaître des abris fournis par le Comité National de Secours. D'autres reconstruisent sur leur parcelle. Les autorités vont alors essayer d'imposer des règles urbanistiques pour éviter une reconstruction anarchique surtout à Dinant.

Un abri provisoire

La reconstruction après 1918

En 1919, la reconstruction proprement dite commence. Environ 400 chalets en bois, dites maisons « Albert » du nom du Roi de l'époque, sont installés dans et autour de Dinant. Elles doivent héberger provisoirement ceux et celles qui n'ont plus de toit. Cette solution montre assez vite ses limites et dans certains quartiers comme à Neffe, des problèmes de salubrité sont rapidement constatés.

Les maisons Albert

Dès le début des années 20, Dinant veut retrouver son aura touristique d'avant-guerre. Cette préoccupation d'effacer au plus vite les traces du conflit est partagée par les autorités belges. Axel Tixhon, Professeur d'Histoire contemporaine à l'Université de Namur, revient sur cette volonté :

On va en profiter pour améliorer encore la capacité d'attraction de la ville de Dinant. On va faire en sorte que les nouvelles constructions soient plus belles que les anciennes. On va éliminer un certain nombre de chancres.

La reconstruction en Belgique est traversée par un débat esthétique. La question est de déterminer si on rebâtit «comme avant», en remontant parfois jusqu'à un supposé âge d'or, ou si on modernise l'architecture. En Flandre, ce sont plutôt les «traditionnalistes» qui vont l'emporter, Ypres est, par exemple, rebâtie sur un modèle datant de plusieurs siècles. En Wallonie, les «modernistes» vont être prépondérants.

A Dinant, le débat entre «traditionnalistes» et «modernistes» se cristallise autour de la Collégiale. Les premiers veulent retrouver les deux flèches gothiques jugées «logiques» sur un tel édifice. Les Dinantais très attachés au bulbe vont le défendre farouchement et finalement obtenir gain de cause.

Le projet de reconstruction de la Collégiale

Surmonter le traumatisme

Après la guerre, la population doit surmonter le traumatisme. Très vite, il faut aller de l'avant et les gens vont peu parler des événements survenus pendant le conflit.

Les autorités publiques érigent néanmoins un certain nombre de monuments aux morts et rebaptisent les rues du nom des victimes d'août 1914 ou des héros militaires belges ou français. Cette attitude sert à ressouder les liens de la communauté qui a été ébranlée par le drame.

Le monument "Furore Teutonico" à Dinant

Le succès des commémorations

Depuis 2014, les commémorations du centenaire de la Grande Guerre ont connu un grand succès populaire. Mélodie Brassinne avoue avoir été surprise par cet engouement :

On pensait qu'au bout d'un moment les gens en auraient marre d'entendre parler de 14-18 et j'ai été étonnée de voir encore le nombre d'articles et d'émissions ces dernières semaines. Les gens étaient demandeurs d'en savoir davantage et de retrouver cette histoire oubliée parce que souvent éclipsée par la Seconde Guerre mondiale. J'espère qu'il va y avoir un après et qu'on va aussi parler de l'échec de la paix sinon je ne vois pas l'intérêt de parler de tout cela.

L'engouement autour des commémorations a également permis de faire avancer la connaissance historique de cette période. Pour Michel Coleau, historien et archiviste de la ville de Dinant, les quatre dernières années ont vu l'historiographie dinantaise s'enrichir de plusieurs ouvrages de référence.

On a pu lever le voile sur des sujets très sensibles notamment sur la déportation, sur les défaillances de l'armée française, sur des figures héroïques comme Charles Balbour…

2018 et après ?

Après le centième anniversaire de l'Armistice, cela a-t-il encore du sens de commémorer la Grande Guerre ? En cette fin 2018, la question doit être posée. Pour Michel Coleau, la réponse ne se résume pas à un «devoir de mémoire» qui sous-entendrait une obligation mais bien dans la recherche de sens :

Si c'est commémorer pour commémorer, ça n'a pas beaucoup de sens. Par contre, à partir de toute cette rétrospective sur ce passé douloureux, si on parvient à montrer aux jeunes que ça prend du sens par rapport à leur propre vécu, par rapport à ce qu'il se passe aujourd'hui dans le monde, alors là, on peut toucher cette génération. Elle peut alors devenir «passeur de mémoire».

Pour nos trois historiens, le succès des commémorations montre que nous ne sommes pas face à une perte de sens par rapport au souvenir de la Grande Guerre. Tant que ces manifestations auront une signification pour ceux et celles qui y participent, elles devront perdurer.

Avec le soutien de la Province de Namur

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

Revoir Le Journal

CDJ

22H30