Football

DECRYPTAGE | Jonathan Lardot : « On ne garde que 30% des nouveaux arbitres après 3 saisons »

publié le:19/10/2025 09:00:00 - mis à jour: 27/10/2025 10:01:31

Après le coup porté à un arbitre lors d’un match de P1, Jonathan Lardot, directeur technique de l’arbitrage et Amand Ancion, président des arbitres de la province décryptent ces phénomènes de violence.

Le weekend dernier, un match de football en 1ère provinciale a été arrêté suite à un coup porté à l'arbitre. Dans le « Journal sur pause », on prend le temps de s'interroger sur la situation des hommes en noir dans le football amateur, autour de ces questions : les arbitres sont-ils assez nombreux, assez formés, assez protégés ? Le football est-il le problème ou le sport roi n'est-il que le reflet de notre société ? Quelles pistes de solution pour enrayer ce phénomène ?

 

Sur le plateau, on retrouve deux anciens arbitres internationaux, Jonathan Lardot, aujourd'hui directeur technique de l'arbitrage de l'Union belge et Amand Ancion, aujourd'hui président du bureau régional d'arbitrage pour la province de Namur ainsi que Benjamin Mars, journaliste sport de Matélé. 

 

Benjamin Mars, Amand Ancion et Jonathan Lardot

 

Le week-end dernier, un coach de P1 a porté un coup à un arbitre, un coup qu'il conteste. La Commission Disciplinaire de l'ACFF vient de lui infliger une suspension de quatre ans. Il peut toujours faire appel de cette sanction. On ne va pas revenir sur les faits eux-mêmes, mais est-ce que ce phénomène est fréquent ou assez rare dans notre région ?

 

Benjamin Mars : Non, ce n'est pas fréquent, heureusement. Les violences physiques, je n'en ai jamais vu envers l'arbitrage. Là, ça s'est passé sous nos caméras. Les violences verbales, oui, c'est plus régulier. Il y a des noms d'oiseaux qui volent régulièrement sur les terrains de football.

 

Vous pouvez confirmer les statistiques de votre côté ? La violence physique, les coups, ça reste assez rare ?

 

Amand Ancion: C'est assez rare. Je pense plutôt que c'est un fait isolé. La violence, quand on parle de violence envers les arbitres dans notre région, ce sont généralement des insultes.

 

Vous tenez des statistiques à l'Union Belge pour quantifier ce phénomène ?

 

Jonathan Lardot : Oui, il y a des statistiques. On voit que la violence a une tendance à la baisse, ce qui est très positif. Malheureusement, quand il y a des faits avérés, ça prend beaucoup d'ampleur. Sur les trois dernières semaines, il y a eu trois agressions d'arbitre, pas uniquement dans cette région, mais dans la région globale de l'ACFF, avec deux jeunes garçons potentiellement agressés. Il y a toujours le dossier en cours, donc je ne peux pas me prononcer, mais il y a eu des coups donnés visiblement. Plus la situation dont vous parlez, ça fait beaucoup. Trois en trois semaines, c'est une statistique importante, mais ça ne doit pas refléter la situation globale qui est positive puisqu'elle va à la baisse. Il faut utiliser ces moments pour recadrer certaines choses et prendre des décisions fermes.

 

Les parents, un gros point d'attention

 

La violence est-elle à tous les niveaux : spectateurs, parents, joueurs, entraîneurs. Est-ce que tout le monde est concerné ?

 

Amand Ancion: Dans les rencontres de jeunes, souvent les parents sont les initiateurs des propos injurieux à l'égard de l'arbitre. Ils ne comprennent pas toujours que l'arbitre a 15, 16, 17 ans et qu'il peut se tromper. Les parents n'acceptent pas toujours. C'est une des grosses difficultés.

 

C'est quelque chose qu'on rencontre même dans les plus petites catégories d'âge : des parents qui semblent jouer leur vie sur le match ?

 

Benjamin Mars : Les parents qui perdent leur sang-froid autour des terrains, ça arrive souvent. Les noms d'oiseaux volent assez vite. Ce n'est pas une généralité, des parents se comportent très bien, mais l'arbitre est souvent au centre du problème pour certains, alors qu'il faudrait peut-être voir la raison ailleurs. Les parents tendent parfois à perdre leur sang-froid.

 

Quelles sont les sanctions prévues ? Qu'est-ce qu'on risque à mal se comporter envers l'arbitre ou l'équipe adverse ?

 

Jonathan Lardot : On peut avoir différentes sanctions selon la gravité : coups volontaires, insultes. Ça dépend du contenu du rapport de l'arbitre. Ça peut aller d'une suspension simple à une suspension plus importante avec une amende financière. Il y a débat sur le cadre des sanctions. Je pense, à titre personnel, qu'il faut sanctionner plus fermement les débordements qui ne sont pas liés au football.

 

"Les fautes extra-sportives devraient être plus sanctionnées"

 

Les fautes extra-sportives devraient être sanctionnées plus sévèrement ?

 

Jonathan Lardot : C'est mon avis personnel. Si on veut redorer l'image du football, sport populaire tout public. Les débordements sont principalement liés aux parents qui ont peut-être un manque d'objectivité par rapport à la compétence réelle de leur enfant. Ils ont tendance à déplacer le problème.

 

Tout le monde s'imagine que son enfant sera un Diable rouge un jour ?

 

Jonathan Lardot : Il y a de l'ambition, chez l'enfant, chez le parent. Les rêves sont présents, c'est normal, ça fait avancer les choses, ça donne le sourire à certains enfants. Mais il y a aussi la réalité du terrain. Parfois il faut prendre du recul. Si l'éducation pouvait passer au niveau des personnes présentes autour du terrain, ce serait un grand pas en avant.

 

Est-ce que la ACFF ou l'Union Belge dépose plainte ? Les sanctions sortent-elles parfois du cadre disciplinaire pour se retrouver devant la justice ?

 

Jonathan Lardot : C'est une arme possible. Il faudrait clarifier le cadre légal. Peut-on se porter partie civile ? Mais ça, c'est la réaction d'après quand l'événement s'est déjà produit. Il faut anticiper. Il y a des actions mises en place, notamment le référent ambassadeur dans les clubs. C'est une personne responsable de l'encadrement d'arbitres potentiels dans les clubs. La démarche, c'est de faire arbitrer les matchs de 5 contre 5 et 8 contre 8 par des joueurs du club pour éduquer ces joueurs au respect du règlement. 

 

La formation des arbitres : "On travaille sur l'utilisation positive de son corps"

 

Y a-t-il aussi une remise en question du côté des arbitres ? Faut-il être mieux formé, notamment à la gestion des conflits ? 

 

Amand Ancion: Oui, tout à fait. On sensibilise nos jeunes arbitres à cet environnement de violence verbale. Quand ils débutent leur carrière, il y a une formation avec un formateur qui les accompagne sur deux rencontres, suivi d'un examen. La formation est effective par rapport à la sensibilisation.

 

Jonathan Lardot : On travaille aussi dans la formation des arbitres sur l'utilisation positive de leur corps. Le grand débat, c'est qu'on ne sait pas communiquer. L'arbitre est assimilé à un agent de police : il prend la décision, on ne peut pas discuter. C'est une image qu'on veut briser pour ouvrir la communication. La première communication, c'est avec le corps. L'attitude peut être ferme mais positive, ou fermée et donner un sentiment d'agressivité ou d'arrogance. On leur apprend dès le plus jeune âge, dans les Referee Academy et les centres de formation, comment se comporter, discuter, apaiser une situation. Ce n'est pas toujours efficace, ça prend du temps, mais il y a des formations données dans ce sens.

 

Benjamin, vous qui fréquentez les matchs de foot amateur tous les week-ends, l'arbitre peut-il parfois, par son attitude, provoquer quelque chose qui entretient ce climat de violence ?

 

Benjamin Mars : Au niveau provincial, en P2 et plus bas, il n'y a qu'un arbitre par rencontre, pas de juge de ligne. Il faut se rendre compte de la difficulté. Le spectateur est parfois mieux placé pour voir un hors-jeu que l'arbitre qui doit être au centre du terrain. L'arbitre peut être en tort pour une décision, mais il n'a pas les mêmes cartes en main que le spectateur. Il faut mettre en perspective la difficulté d'arbitrer un match, surtout chez les jeunes au niveau le plus bas. L'arbitre reste humain, fait des erreurs, mais les erreurs sont parfois simplement de donner la touche à l'autre équipe et ça se joue sur un rebond sur le protège-tibia.

 

C'est plus difficile d'arbitrer en P3 qu'en D1 ?

 

Benjamin Mars : Les enjeux sont différents, la pression est différente. Si on prend l'arbitrage pur du hors-jeu, il n'y a pas de VAR en P3, il y en a en D1. Oui, ça devient plus compliqué de prendre pile-poil la bonne décision. Mais en division supérieure, il y a d'autres pressions. L'arbitre doit gérer cet aspect. Dans un match où il y a dix spectateurs, il y a peut-être moins la pression du public, mais arbitrer seul sur un terrain, ça pourrait poser problème à n'importe qui.

 

L'influence des pros

 

On met l'arbitre en difficulté dans les plus petites divisions parce que l'encadrement n'est pas le même, mais les gens attendent peut-être la même qualité d'arbitrage que ce qu'ils voient à la télévision. Ce contraste peut mettre les arbitres en difficulté ?

 

Jonathan Lardot : Certainement. On veut toujours reproduire sur les terrains provinciaux ce qu'on voit à la télé. Les joueurs le font, les arbitres le font. C'est pour ça qu'au niveau du foot professionnel, on insiste sur le rôle de modèle et d'exemple dans la gestion des conflits, pour qu'il y ait une répercussion positive vers le bas. On en parle avec les clubs.

 

Un joueur pro qui a une attitude agressive envers l'arbitre autorise les gens à faire la même chose dans les matchs provinciaux ?

 

Jonathan Lardot : C'est une tendance confirmée aussi au niveau des entraîneurs. Quand on voit des entraîneurs qui réagissent, qui utilisent de manière ostentatoire les bras pour critiquer, ça se reproduit au niveau provincial et chez les jeunes. La critique est plus facile. Certains entraîneurs ou joueurs considèrent que les personnes télévisées représentent le summum, donc ils veulent reproduire certains gestes. Quand ils marquent un but, ils reprennent la célébration d'un joueur. C'est l'effet copier-coller. Ça fait partie du jeu aussi.

 

Benjamin Mars : Je suis joueur, j'ai déjà réclamé un hors-jeu alors que j'avais bien vu que le joueur ne l'était pas du tout mais il y a la manière de le dire. On peut rester courtois. Il y a un jeu d'acteur qui fait partie du jeu.

 

Ça fait partie du sport ?

 

Benjamin Mars : Ça fait partie du sport, mais l'arbitre s'en rend compte aussi. 

 

Jonathan Lardot : La personne trop courte physiquement va lever le bras pour demander un hors-jeu alors qu'on sait très bien que ce n'est pas le cas. Les deux joueurs lèvent le bras pour avoir la remise en jeu, ça fait partie du foot.

 

Le foot est-il plus concerné que les autres sports? 

 

Ça fait partie du foot plus que d'autres sports ? Y a-t-il plus de soucis au foot que dans d'autres sports collectifs ?

 

Benjamin Mars : J'ai l'impression que les réclamations vers l'arbitre, c'est pareil au basket. On réclame aussi au rugby. Si on parle de violence, des violences comme ce week-end, j'ai l'impression qu'on en voit moins dans d'autres sports collectifs. Après, il faut voir le nombre de matchs de foot sur un week-end. 

 

Le football, c'est le sport roi, le sport le plus pratiqué. Est-ce que c'est ça qui fait qu'on a l'impression qu'il y a plus de violence, ou vraiment, en remettant le nombre de matchs à égalité, il y a plus de problèmes dans le foot qu'ailleurs ?

 

Amand Ancion: Dans le foot, c'est plutôt le reflet de la société de manière plus importante que dans les autres disciplines sportives. On accorde aussi beaucoup plus d'attention dans la presse au football qu'au basket ou au volley.

 

Vous êtes victimes de votre succès ?

 

Jonathan Lardot : Je ne dirais pas victime du succès, parce qu'on ne peut pas parler de succès dans ce cas. C'est très médiatisé, donc forcément il y aura beaucoup plus d'attention. Je me souviens, dans un passé pas très lointain, on avait eu un échange avec les arbitres du monde du basket. Je suivais beaucoup le basket étant plus jeune. Il ne faut pas penser que les arbitres du basket avaient une situation confortable non plus. L'influence verbale est présente aussi. Pas physique, j'espère, mais verbale, elle l'est.

Les statistiques montrent que la violence diminue, mais ça m'embête fortement qu'on ait un petit coup médiatique qui n'a pas sa place dans le football ou n'importe quel sport. Ça reste du sport. On fait du sport pour être en bonne santé, et au final on se retrouve à l'hôpital éventuellement pour une conséquence d'une décision qu'on a pensé être la bonne.

 

Benjamin Mars : Il y a une différence entre le foot et d'autres disciplines : au foot, tout le monde a l'impression de connaître les règles sur le bout des doigts parce que c'est un sport très populaire. On a tous vu un match à la télévision, alors on s'incarne vite arbitre. En basket, les règles sont peut-être moins connues, un peu plus techniques, et du coup, quand l'arbitre donne une décision, on a tendance à le croire. Au foot, tout le monde a l'impression de pouvoir incarner le rôle d'arbitre.

 

L'argent, un facteur aggravant

 

Est-ce que l'argent est un facteur aggravant ? Dans le football, on peut s'imaginer que son enfant va finir professionnel. Il y a une pression différente, ou pas du tout ?

 

Amand Ancion : Je ne pense pas.

 

Jonathan Lardot : Je pense quand même que ça peut avoir une incidence, un impact sur les parents. Le garçon ou la fille qui commence à jouer au football ne va jamais penser à l'argent. Ils ne sont pas encore éduqués dans ce sens, ils n'ont pas la notion de l'argent. Ils jouent pour le plaisir, pour être avec les copains ou les copines, pour essayer de marquer un petit but. Mais l'influence arrive souvent du côté des parents qui ont la conscience et les connaissances par rapport aux très gros salaires de certains joueurs, qu'on compte sur les doigts d'une ou deux mains. Il ne faut pas oublier qu'il y a aussi de l'argent en province, il y a moyen de s'en faire. Je pense que ça pollue un peu la réflexion de certaines personnes.

 

Ce climat a-t-il une influence sur le recrutement des arbitres ? Éprouvez-vous des difficultés à recruter des arbitres ? 

 

Jonathan Lardot : En tout cas, il y a un impact négatif au niveau de la rétention, le fait de garder les arbitres dans la corporation. Quand un arbitre se fait agresser, ça a un impact direct. Après les agressions, on a eu des lettres de démission, donc ça a un effet direct. Par contre, on a recruté sur les deux dernières années, par saison, plus de 300 nouveaux arbitres. C'est énorme, sachant qu'il y a environ 1 500-1 600 arbitres actifs dans toute la ACFF. Par contre, c'est la rétention qui pose problème : garder les arbitres suffisamment longtemps. On en garde uniquement 30 % après trois saisons.

La violence verbale a beaucoup plus d'impact mentalement que la violence physique parce qu'elle est beaucoup plus présente et elle est minimisée. Cette violence verbale représente réellement un frein dans la progression de l'arbitrage, alors qu'il y a beaucoup de qualité, beaucoup de potentiel dans les jeunes et les moins jeunes. C'est la raison pour laquelle on a créé les « Ref Academy », des académies d'arbitrage présentes dans tous les clubs du foot professionnel. 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

Revoir Le Journal

CDJ

22H30