Un opéra de Mozart, de la poésie dans les rues de Dinant mais aussi l’avenir de Matélé et la belle histoire des Dragon Ladies, voici les ingrédients du dernier numéro de « 2025 sur pause ».
La dernière étape de notre rétrospective de l'année 2025 a des accents résolument culturels puisque la rédaction a choisi d'inviter le metteur en scène yvoirien Vincent Dujardin. A ses côtés, on retrouve Antoine Peret.

Vincent Dujardin, vous avez monté cette année deux opéras : Guillaume Tell de Rossini et Così fan tutte de Mozart, les deux à l'Opéra Royal de Wallonie. L'opéra n'est pas nécessairement un secteur culturel connu du grand public. Quel est votre rôle exact dans la mise en scène d'un opéra ?
Vincent Dujardin : Le rôle du metteur en scène, c'est évidemment de mélanger tous les ingrédients utiles à la réalisation d'un spectacle le plus complet possible. Donc à la fois travailler en amont sur la partition, sur les idées à véhiculer en fonction de notre époque, du regard que j'ai envie de donner en fonction également de la commande, de ce qu'on me demande de faire à l'Opéra Royal de Wallonie. Et puis travailler avec les musiciens, les chanteurs qui sont maintenant également des acteurs, travailler avec l'orchestre, travailler avec tous les techniciens, que ce soient les décorateurs, les costumiers... Voilà, toutes les forces vives qui sont utiles pour mettre sur pied ce spectacle.
Mozart, l'opéra date de la fin du XVIIIe siècle. Comment rend-on Mozart moderne ?
V. D. : Je pense que Mozart est moderne. Tous les grands compositeurs qui ont passé la rampe des siècles, ce n'est pas pour rien qu'ils l'ont passée, c'est qu'ils ont toujours quelque chose à nous dire et que l'actualité de leur écriture, de leur composition est toujours prégnante. Et puis Mozart, ça reste quand même de la musique absolument sublime, des thématiques qui vont parfois chercher là où ça fait mal, et d'autant plus à notre époque. Dans le cas de Così fan tutte, la logique de l'exploration des sentiments, tout ça reste tout à fait moderne.
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L'histoire, pour ceux qui ne la connaissent pas, c'est celle de deux fiancés qui testent la fidélité, l'amour de leurs promises ?
V. D. : Voilà. Par le truchement d'une espèce de vieux philosophe un peu aigri, qui pourtant porte lui des secrets très enfouis, on va faire le pari avec deux jeunes fringants soldats que leurs fiancées ne leur seront pas fidèles si tout d'un coup on fait semblant de partir à la guerre. Dans un premier temps, les fiancées sont absolument éplorées de voir partir leurs fiancés sur le champ de bataille, mais les deux fiancés reviennent déguisés. Évidemment, la convention théâtrale musicale fait qu'on doit y croire. Et donc, c'est ça, toute l'exploration. Les filles, dans un premier temps, vont résister et dire non, pas possible, je reste absolument fidèle à mon amoureux. Et finalement, elles vont faire le pas. L'histoire se termine heureusement très bien après toutes ces expériences.
Vous êtes metteur en scène, mais vous êtes aussi enseignant. Vous enseignez à des futurs chanteurs d'art lyrique, mais aussi à des adolescents qui font du théâtre pour le plaisir. Cette année a été marquée par de grands mouvements sociaux. La culture n'est pas nécessairement le secteur le plus soutenu par les autorités. Les jeunes gardent-ils le feu sacré, l'envie de se lancer dans cette carrière difficile ?
Vincent Dujardin : Absolument. Que ce soit dans la carrière ou simplement pour s'épanouir dans un loisir, dans le cas des adolescents, je pense que, que ce soit par le théâtre, le sport, la peinture, n'importe quelle passion, du moment qu'on comprend qu'on peut s'y jeter avec toute son envie, tout son désir et puis échafauder une personnalité par l'apport de ces éléments, je pense que ça forge un être humain.
De fait, notre époque est très confuse, on reçoit beaucoup de contenus que ce soit à travers les téléphones, les ordinateurs, à travers la marche du monde. Je pense qu'à un moment donné, pour un être humain, se recentrer sur lui-même à travers quelque chose qui lui plaît et puis, surtout dans le cas du théâtre, échanger avec un public, se faire applaudir après une belle prestation, je pense que c'est vraiment une très belle source de contentement pour qui que ce soit.
Antoine, ce feu sacré dont je parlais, vous l'avez-vous aussi senti ? Dans le sport, dans la culture, dans les associations, les gens gardent-ils l'envie de construire et de faire des choses ?
Antoine Peret : Je pense que Vincent en est le meilleur exemple quand on l'entend parler. On n'a presque qu'envie de faire du lyrique, de faire du théâtre, aussi.
Vous chantez vous-même très bien.
A. P. : Oui mais je ne chante pas du lyrique, mais pourquoi pas essayer. Mais c'est clair que les personnes qu'on rencontre de manière générale font passer ce message-là et c'est presque un message de combat. J'ai l'impression qu'à chaque année suffit sa peine. Il y a eu le Covid, puis la culture s'en est remise petit à petit, puis là à nouveau, il y a ce manque de subsides de la part des différents gouvernements.
Je pense aux centres culturels qui procèdent déjà, là maintenant, à des licenciements parce que leurs budgets, pour certains, sont déficitaires. J'ai rencontré dernièrement la nouvelle directrice du Centre culturel de Beauraing qui me disait : "On est à un carrefour. J'arrive en tant que directrice, je suis à un carrefour en me disant, est-ce qu'on va y arriver ?" Ce n'est pas facile d'arriver à ce poste-là maintenant. Et puis surtout, par ce manque de subsides, c'est surtout un manque de reconnaissance des différents gouvernements.
Ce n'est pas tant l'argent, le problème, c'est aussi l'impression d'être le parent pauvre?
A. P. : C'est la suite logique. Ce manque d'argent destiné à la culture, c'est un manque de reconnaissance qui transparaît à ce moment-là.
V. D. : C'est très compliqué, parce qu'en fait, on voit partout se développer la logique du bien-être. On prend soin de soi. Et c'est tout à fait normal, et c'est bien. Mais la culture, avoir accès à la culture, échanger sur un sujet culturel, échanger sur une pratique, je pense que c'est vraiment prendre soin de soi. Donc je trouve qu'il y a une espèce de dichotomie très bizarre, très particulière, où tout d'un coup, c'est l'apologie de "prenez soin de vous, rêvez, développez vos projets personnels". Et par cet exemple de la culture mise à mal, on a vraiment l'impression d'avoir l'herbe coupée sous le pied par rapport à cette logique. Donc il y a quelque chose de complètement paradoxal.
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Pourquoi avoir choisi ce reportage en particulier ?
Vincent Dujardin : Parce que la littérature, la poésie, tout ce qui touche à l'écriture est une de mes grandes passions. La Belgique est une terre de poètes. On connaît Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck, Henri Michaux, plus proche de nous, William Cliff. Il y a vraiment de grands auteurs. Aurélien (Dony, ndlr.) est un très beau poète. C'est intéressant de voir que la poésie existe encore.
La poésie peut nous aider à calmer un peu le jeu et à se retrouver, quand on en a besoin... Et c'est celui qui en a besoin qui doit faire l'exercice. On parlait tout à l'heure des cours de théâtre et des échanges en collectif. C'est très intéressant, c'est très important de faire des choses en groupe. Mais la poésie permet une introspection et parfois d'être seul avec soi-même. Avec les mots d'un poète, ça peut aider à retrouver un peu d'équilibre. En tout cas, je le crois. Je lis beaucoup de poésie. Je lis aussi beaucoup de littérature plus classique, d'autres secteurs que la poésie. Mais ça fait du bien.
Comme Antoine disait tout à l'heure, on doit retrouver des logiques culturelles qui sont proches de nous et qui sont accessibles. On décide de fermer certaines portes, à chacun et à chacune d'en ouvrir d'autres. Et peut-être qu'aller en bibliothèque peut devenir un acte politique, faire une balade au bord de l'eau ou dans les bois peut devenir un véritable acte politique et dire : "Je ne suis plus dans la marche du monde qui est parfois trop rapide. Je me pose et j'arrête de courir partout."
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Quel était votre sentiment ce soir-là ?
Antoine Peret : Au début de la soirée, j'étais à l'extérieur. Je balisais la course qui était organisée en amont de l'événement. J'ai vu les voitures commencer à arriver. J'étais près du parking et j'ai vu les voitures arriver. Le parking commençait à se remplir. Je me disais que ce n'était pas possible, ce n'était pas pour nous qu'ils venaient, pas à ce point-là. Au point de créer un embouteillage à Ciney. Je m'attendais à ce qu'il y ait du monde parce qu'on avait chaque fois les retours des personnes qu'on interviewait en reportage, mais que 3.000 personnes arrivent... Le sentiment, c'est de la fierté tout simplement. Ce qu'on fait, ça a un impact sur les gens. On ne s'en rend pas toujours compte parce qu'on est dedans tout le temps. Pour répondre à votre question, Céline, c'est de la fierté, le premier sentiment.
Pendant toute cette année, on a traité cette menace de réforme, la même question s'est toujours posée : comment est-on à la fois journaliste et objet de son propre reportage ?
A. P. : Je ne sais pas s'il y a une recette pour y arriver. Quand j'ai fait le sujet le soir même, j'ai essayé de prendre du recul et de faire comme si j'assistais à un événement lambda. Mais je suis aussi impacté. S'il y a des licenciements un jour, mon poste pourrait disparaître. Ce n'est pas facile d'écrire ou de reporter sur soi. Il faut prendre du recul en permanence et se dire : "Qu'est-ce que j'aurais fait dans le cas d'un autre sujet, d'un autre événement, d'une autre manifestation ?". Ce n'est pas facile et cela n'a pas été facile durant toute l'année. À chaque fois qu'on a traité le sujet, on a essayé de le faire de la manière la plus objective possible. On n'y est pas arrivé à chaque fois, mais je pense qu'on ne peut pas nous en vouloir parce qu'on a vraiment fait notre maximum.
Depuis la manifestation, le texte est passé en deuxième lecture au Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La direction que prend la réforme n'a pas été infléchie. On est toujours sur le même texte avec, in fine, la fusion des trois médias de proximité en Province de Namur.
A. P. : Alors que des politiques nous en parlent, ils nous disent qu'il ne faut pas que ça arrive. Ça, c'est souvent du off. Ensuite, on voit dans les faits qu'ils ne remettent pas en cause finalement cette réforme-là. On est toujours pris entre deux feux à ce niveau-là. C'est frustrant, parce qu'on nous dit "vous êtes utiles, vous êtes utiles" mais en attendant, la réforme continue d'avancer dans l'autre sens. C'est un peu, finalement, le parallèle avec la culture. "C'est bien, la culture, c'est la santé d'une société." Bravo ! Mais la santé ne va pas bien.
Vincent Dujardin : Je suis assez ému par ce reportage et notamment par l'interview que donne Didier Laloy, par la logique de proximité. Je ne peux pas m'empêcher de faire des liens avec mon travail, puisqu'au théâtre, je travaille sur la proximité. En tant que metteur en scène, on a les acteurs, les comédiens, les chanteurs très proches de soi, et l'intimité est tout à fait établie. Ce qui est magnifique avec votre travail et votre secteur, vous êtes vraiment dans une proximité large. Et ça, c'est tout à fait extraordinaire, puisque par le biais de la diffusion, vous parvenez à entrer dans l'intimité des gens, à partager des sujets qui leur parlent directement. Et ça, c'est tout à fait merveilleux et à défendre de toute urgence.
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Antoine, je me tourne vers vous en tant que membre de la rédaction sportive de Matélé. C'est une autre façon de concevoir le sport, pas pour la compétition, mais pour le bien-être dont on parlait tout à l'heure. Là, on est en plein dedans.
Antoine Peret : Vous parlez à un compétiteur né.
L'important pour vous, ce n'est pas de participer, c'est de gagner ?
A. P. : Non, bien sûr, mais là, l'image donnée, elle est magnifique. C'est le sport comme on l'aime, en fait, sans prise de tête, finalement. Et forcément, bon pour la santé. C'est ce qu'il faut retenir. On disait tout à l'heure, la culture, la santé d'une société. Le sport, c'est la santé tout court. Ce qui est assez paradoxal, c'est que parfois, les personnes après une grave maladie reviennent même plus fortes, en tout cas, plus fortes mentalement. Et donc, on les voit faire des exploits, tout simplement phénoménaux.