CHU UCL Namur

Un des experts qui a pensé la réforme hospitalière : "on n'a pas le personnel pour 132 services d'urgences en Belgique"

publié le:14/02/2026 18:00:00 - mis à jour: 17/02/2026 16:36:13

Fermeture de la maternité de Dinant, déménagement de Godinne : le co-président du groupe d'experts justifie les recommandations qui bousculent le CHU UCL Namur et tout le paysage hospitalier belge.

Pas un jour de cette semaine sans que le plan géostratégique du CHU UCL Namur ne se retrouve à la une de l'actualité : le déménagement de Godinne dans un nouvel hôpital encore à construire, la fermeture des urgences et de la maternité de Dinant… les conséquences de cette future réorganisation de l'hôpital universitaire ont beaucoup fait réagir. 


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Alors, sur le plateau du « Journal sur pause », nous avons voulu comprendre d'où part cette idée de tout réformer. Pour cela, on a invité Guy Durant, le co-président du groupe d'experts qui a planché, à la demande des ministres de la santé des différents niveaux de pouvoir, sur la réforme fédérale du paysage hospitalier belge. 

Le rapport de ce groupe d'experts indépendants a été publié en décembre dernier. Il constitue une base de travail pour les futures décisions ministérielles. 

Nous avons fait des recommandations. Ce n'est pas une décision politique, nous ne sommes pas habilités à faire cela. Nous avons été frappés de voir qu'on était bien accueillis par les ministres, mais aussi par tous les conseils et commissions d'avis qui nous ont demandé d'expliquer le rapport. Dans l'ensemble, les gens disent que c'est du bon sens, c'est quelque chose qu'il faut faire. Un bon accueil, mais je ne dis pas qu'il ne peut pas y avoir des problèmes locaux.

 

Dans le rapport de votre groupe d'experts, il n'y a pas « CHU UCL Namur doit faire ceci ou cela ». Ce que vous préconisez, c'est toujours de manière générale. Le cœur de la réforme, c'est un modèle avec des hôpitaux qui ont des statuts différents, quatre types d'hôpitaux différents.

Guy Durant : Nous recommandons quatre catégories d'hôpitaux. En fait, il y en a cinq, mais nous n'étions pas investis d'une mission pour également parler des hôpitaux psychiatriques. L'hôpital général régional, c'est très proche de l'hôpital que nous connaissons aujourd'hui. L'hôpital universitaire, c'est un hôpital général régional avec une strate importante d'enseignement, recherche, développement de nouvelles technologies. L'hôpital de soins intermédiaires, c'est-à-dire des soins de moyen séjour, 20, 30, 40, 50 jours de durée moyenne. C'est essentiellement de la réadaptation, de la revalidation. Et enfin, les centres médicaux locaux.

 

Dinant pourrait devenir un centre médical local. Pour être un hôpital général régional, il faut atteindre un certain nombre de lits, qu'on appelle des lits aigus. Pouvez-vous commencer par nous expliquer ce qu'est un lit aigu.

Lit aigu veut dire lit de court séjour, en moyenne cinq, six, sept jours. 

 

Votre idée, c'est qu'en 2031, les hôpitaux généraux régionaux en aient au moins 180. Aujourd'hui, ce sont les chiffres de 2025, Dinant en a 173. Le projet serait donc d'avoir des hôpitaux plus gros, plus spécialisés et des hôpitaux de proximité. On peut résumer votre rapport comme ça ? 

Le grand problème en Belgique, c'est qu'il y a 132 sites hospitaliers aigus, à  côté des hôpitaux de soins intermédiaires, des hôpitaux psychiatriques, etc. 132 sites aigus, cela veut dire 132 services d'urgence. Avec les pénuries de personnel, il y a de nombreux services d'urgence où il est difficile de staffer sur le plan infirmier, il est difficile d'avoir des médecins. Vous, patient, vous pourriez être amené dans un service d'urgence où il n'y a pas de neurologue, or vous avez une suspicion d'un AVC. Il n'y a pas de cardiologue, il n'y a pas de pédiatre, parce que plus simplement, on n'en trouve plus. Donc l'idée, c'est de concentrer de manière à assurer la sécurité par un staffing adéquat. C'est un point extrêmement important.

Donc effectivement, il y a des seuils qui ont été fixés. Vous savez, dans la loi aujourd'hui, il y a déjà des seuils. C'est 150 lits par hôpital général. Ici, on parle de 150 lits aigus justifiés (en 2026 et devant atteindre 180 en 2031, ndlr.) mais par site. Ça, c'est une différence extrêmement importante. C'est une première norme. La seconde norme, c'est 600 accouchements par an. 

 

600 accouchements minimum par an pour une maternité

À Dinant, en 2025, il y a eu 553 accouchements. Là aussi, on est un petit peu en dessous de la norme. Vous la fixez 600. J'imagine que ce n'est pas arbitraire. D'où vient-elle ? 

Il y a en Belgique un organisme parastatal qui s'appelle le KCE, le Centre fédéral d'expertise en soins de santé. Ils ont produit il y a quelques années un rapport extrêmement important sur le nombre d'accouchements minimum qu'il faut envisager pour un hôpital. Et ils ont fixé le chiffre à 600, cela signifie 1,6 accouchement par jour en moyenne. Un hôpital qui aurait 300 accouchements par an, ça veut dire moins d'un par jour. Il faut staffer en infirmières accoucheuses, en infirmières, en médecins. Il faut qu'un pédiatre soit sur place. Il y a beaucoup de conditions à rencontrer si on veut un service de maternité qui soit performant. 

Malheureusement, ça ne se passe pas toujours bien un accouchement. Il faut donc une salle d'opération, des soins intensifs, etc. Est-ce que c'est tout ça qui pourrait poser problème dans les toutes petites maternités ? 

Absolument. Donc de nouveau, le staffing est important pour assurer la sécurité des parturientes en l'occurrence.


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Malgré tout, l'annonce de la possible fermeture de la maternité à Dinant a créé une certaine émotion dans la région, y compris une pétition d'une maman. Vous comprenez cet attachement ? La maternité, ce n'est pas un service comme un autre dans un hôpital.

Oui, je comprends parfaitement. Ce qu'il dit aujourd'hui, les accouchements, c'est une durée moyenne de trois jours et ce n'est plus dix jours comme auparavant. Et parfois même, c'est encore plus court. Dans un pays voisin, la France, on a fermé aussi beaucoup de maternités. Mais là, il faut faire parfois 100 ou 150 km pour trouver une maternité. La Belgique est un territoire nettement plus exigu. 

 

Est-ce que parce que c'est pire ailleurs qu'on peut expliquer les décisions prises ici ?

Non, je dis ça à titre de comparaison.

 

Justement, parlons la mobilité. Vous avez calculé qu'avec ce nouveau paysage hospitalier, 93% de la population en province de Namur serait à 30 minutes d'un hôpital. Pour l'instant, on est à 98%. Dans les zones rurales, Luxembourg, Namur, ce sont des chiffres qui interpellent. 

Nous avons travaillé sur base de 30 minutes en voiture, un lundi matin, donc à une heure normale. C'est fait de manière très scientifique par le KCE. Il y a tout un modèle qui a été développé. 

Il faut reconnaître que 30 minutes pour un accouchement, ça arrive trois ou quatre fois dans sa vie, ce n'est pas excessif. Si on monte à 40 minutes, les 93 % que vous avez évoqués passent à 98 ou 99 %. Si on monte à 40 minutes, vous voyez que la frange est assez réduite. Donc l'accessibilité est importante. Je rappelle que ce sont des recommandations à un ministre, c'est lui qui décide de l'implantation en fonction des réalités territoriales, en fonction d'un objectif de proximité.

 

Déménager Mont-Godinne? "C'est assez logique"

L'hôpital de Mont-Godinne n'apparaît pas dans votre rapport, mais entendre le fait qu'on puisse démolir cet hôpital pour en construire un autre quelques kilomètres plus loin, qu'est-ce que ça vous inspire sur le plan économique, environnemental ?

Effectivement, nous n'avons pas traité de cas particuliers. On ne connaissait même pas le nom des hôpitaux qui étaient derrière les petites bulles dans les graphiques. On n'a pas traité non plus des reconstructions d'hôpitaux, mais si vous posez la question, ma réaction : Godinne est un hôpital qui a, je ne sais pas, 70, 80 ans d'âge. C'est un ancien sanatorium. Vous pouvez imaginer, par rapport aux technologies, aux équipements d'aujourd'hui, combien un sanatorium peut être inadapté. C'est extrêmement difficile, me semble-t-il, de transformer et de reconstruire sur place. Je connais un cas à Bruxelles, les cliniques universitaires Saint-Luc qui vont se reconstruire sur place mais c'est vraiment extrêmement difficile. À Bruxelles, il y a peu de place. À Mont-Godinne, il y a plus de place. Néanmoins, on ne sait pas reconstruire au même endroit. Ça, c'est sûr.

Donc il me paraît assez logique, comme c'était le cas à Liège avec la clinique du Mont Légia, à Charleroi le Grand Hôpital ou à Tournai, que les hôpitaux, au lieu de se rénover, se reconstruisent entièrement pour 50 ans. La durée de vie d'un hôpital, c'est au moins 50 ans.

 

On va rester encore un peu sur les cas particuliers. Je reviens à Dinant, qui deviendrait un centre médical local. P eut-être à tort, on a l'impression que ça va devenir un sous-hôpital. Est-ce comme ça qu'il faut le comprendre, ou au contraire, vous pouvez rassurer les Dinantais et les autres qu'il va rester des services importants à Dinant ?

D'abord, ça reste un hôpital. 70% des admissions hospitalières aujourd'hui, c'est du chirurgical ou du médical. Médical, c'est essentiellement les chimiothérapies. Donc ça, c'est une première strate. 

La seconde strate, c'est qu'il y aura dans ces centres médicaux locaux une polyclinique spécialisée avec peut-être de la dialyse, puisque pour cela, il faut une proximité. On pourrait avoir le suivi des malades chroniques, une base pour l'hospitalisation à domicile ou un centre pour la prévention, ces deux derniers services sont très lacunaires en Belgique. On ne dépense pas assez en prévention. C'est un travail pour ces centres médicaux locaux. Il peut aussi avoir de la revalidation ambulatoire. Donc beaucoup de choses peuvent s'envisager.

 

Fusionner le 112 et le 1733

Deuxième point de cette réforme, plus brièvement. Vous préconisez aussi de réformer l'aide médicale urgente et notamment de fusionner le 112, donc le numéro d'appel d'urgence, et le 1733, qu'on appelle plutôt le week-end quand on a besoin d'un médecin généraliste. Pourquoi cette volonté de fusionner ces deux numéros ?

Ce qu'on a constaté, c'est qu'aujourd'hui, il y a à la fois une surutilisation des services d'urgence et une sous-utilisation. Il y a des gens qui devraient arriver aux services d'urgence et qui n'y arrivent pas, et peuvent éventuellement en décéder. Surutilisation, je crois que tout le monde sera d'accord avec moi : il y a des gens qui ne devraient pas aller aux services d'urgence.

Contrairement à d'autres pays, nous n'avons pas un numéro de téléphone à appeler pour être aiguillé par des gens formés qui peuvent dire « Soyez tranquille, il est 4 heures du matin, vous pouvez attendre 8 heures et vous aurez votre médecin généraliste ». Ou au contraire, il faudrait aller à un service d'urgence. Ou au contraire, il faudrait appeler l'ambulance. Ou alors, vous n'avez rien, restez chez vous, pas de problème. Il y a des gens qui, à 5 heures du matin, ont une douleur et ils prennent la voiture et ils vont au service d'urgence. Alors qu'en fait, ils n'ont rien.

Donc il faut une régulation. Et nous proposons que le 1733 qui existe, mais que personne ne connaît, puisse être appelé jour et nuit. Le 112, ce sera plutôt les pompiers, enfin des choses urgentes. Ce ne sera pas fusion des deux numéros, je crois que ce sera deux numéros différents, mais avec une régulation coordonnée entre les deux.

 

On a parcouru, un peu vite, les grandes lignes du rapport, il fait 80 pages. Est-ce que tout ça, demain, pourrait amener à des pertes d'emploi ? 

Ce n'est pas du tout l'objectif. Nous avons mis en avant les pénuries. Donc non, des déplacements, peut-être, mais pas de perte d'emploi. Il y a encore autant de malades qu'avant. Et avec le vieillissement de la population, il y en aura encore plus qu'avant. 


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Quel est le timing de cette réforme ? Je rappelle, on est sur un rapport d'experts. Ce n'est pas nécessairement ce texte-là qui va être appliqué. Mais vous avez quand même défini des échéances assez précises et assez proches. 

A ce stade, nous expliquons ce rapport aux différentes commissions et conseils d'avis. Je crois que nous l'avons expliqué physiquement à 500 personnes. Donc il y a toute une phase de concertation avec ces représentants du milieu hospitalier. Et puis, les ministres devront prendre des décisions.

Notre proposition, c'est de 2026 à 2036. Une première échéance, c'est 2026. Quels sont ceux qui ne rencontrent pas les seuils ? Ils doivent se mettre en ordre pour 2029. Ça ne veut pas dire fermer, ça veut dire se reconvertir ou fusionner avec un autre hôpital qui est dans la même situation mais sur un même site. 

Alors il y a une question que vous n'évoquez pas, mais il faut absolument aider les hôpitaux financièrement. Tant en matière de dépenses de fonctionnement, parce qu'un hôpital de jour n'a pas les mêmes dépenses qu'un hôpital jour-nuit, mais surtout en termes de dépenses d'investissement. Et nous disons aux Ministres, il faut des fonds. Et nous pensons qu'il y a moyen de s'organiser mieux pour que l'argent ne doive pas être créé de toute pièce. 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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