Enseignement

"On ne veut pas que le mouvement s'éteigne" les élèves restent mobilisés contre le décret-programme

publié le:06/06/2026 18:00:00 - mis à jour: 08/06/2026 10:23:38

Cette semaine, des élèves étaient dans la rue contre le décret-programme de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Que revendiquent-ils ? Sont-ils téléguidés et comment voient-ils la suite ? On décrypte avec eux.

Des élèves dans les rues de Ciney ou de Dinant pour manifester contre le décret-programme de la Fédération Wallonie-Bruxelles… l'image est suffisamment rare que pour mériter un décryptage. 

Pour comprendre les motivations des jeunes, la naissance de leur mouvement de protestation et la suite de la contestation maintenant que le texte est voté, on accueille sur le plateau du "Journal sur pause" deux rhétoriciens de l'Institut Saint-Joseph de Ciney, Hector d'Argembeau et Thomas Cassart, ainsi que Logan Verhoeven, directeur du CEF, le Comité des élèves francophones, qui représente les intérêts des élèves du secondaire.

Thomas Cassart et Hector d'Argembeau

L'Institut Saint-Joseph de Ciney a été un peu l'épicentre de la contestation dans notre région, en tout cas le point de départ, les autres écoles s'en étant inspirées. Qu'est-ce qui s'est passé ? Comment en arrive-t-on à bloquer les entrées et à avoir des élèves dans les rues avoisinantes ?

Hector d'Argembeau : Nous avions reçu un mail de notre direction le vendredi précédent, qui nous informait que les grèves étaient terminées et que les cours reprendraient normalement la semaine suivante. Nous étions un groupe d'élèves ensemble à ce moment-là et nous nous sommes dit : si on s'arrête maintenant, à quoi bon ? Nous, on voulait continuer et montrer que nous aussi, en tant qu'élèves, nous ne sommes pas d'accord avec ce qui se passe. De là, sont partis plusieurs initiatives : une pétition, signée maintenant par plus de 1.000 personnes dans notre école, pour nous donner le droit de faire grève toute la semaine et la création d'un compte Instagram pour mobiliser le plus de gens possible et organiser le mouvement au mieux.


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Le décret-programme fait 348 pages et brasse de nombreux sujets. Les élèves se sont principalement mobilisés sur deux volets : l'enseignement obligatoire et l'enseignement supérieur.

Thomas Cassart : Oui, tout à fait. Notre ligne de pensée, c'est que nous ne sommes pas d'accord avec le fait que le gouvernement fasse des économies sur l'enseignement. Pour nous, l'enseignement n'est pas une dépense, c'est un investissement vital pour la société. Les élèves d'aujourd'hui sont les adultes de demain, et nous sommes persuadés qu'avec un enseignement développé, les citoyens de demain auront plus d'esprit critique, de culture, d'ouverture au monde et aux autres. C'est indispensable dans le monde actuel, avec l'intelligence artificielle, les fake news et les réseaux sociaux. 

Mais nous sommes aussi là pour défendre nos profs, et pour nos cousins, nos frères, nos sœurs, peut-être nos futurs enfants, à qui nous souhaitons un enseignement tel qu'on l'imagine. 

Plus spécifiquement, nous sommes contre la hausse du minerval parce que les études supérieures doivent rester accessibles à tous. Nous sommes également contre l'augmentation du travail des professeurs, les fameux 10 %. Cette augmentation va contraindre les profs à abandonner beaucoup de choses qu'ils mettaient en place en dehors de leurs heures de cours, et qui étaient vraiment bénéfiques pour notre enseignement et notre parcours scolaire. Par exemple, nous avons eu plusieurs voyages cette année. 

 

La crainte, c'est que, comme ils doivent passer plus de temps face à une classe, ils prennent ce temps sur toutes les activités extra-scolaires qu'ils proposaient.

H. d'A. : Oui, mais pas que. Augmenter de 10 % la charge de travail de certains profs signifie que certains profs à temps partiel vont passer à temps plein, ce qui veut aussi dire que certains profs vont perdre leur emploi. A long terme, en tout cas, ça sera difficile qu'il n'y ait pas de pertes d'emplois. 

Cela veut également dire que les classes seront peut-être plus grandes, qu'il y aura moins de temps à consacrer aux élèves, et donc que les élèves en difficulté auront du mal à poser leurs questions et à obtenir des réponses, parce que les profs auront moins de temps pour eux.

 

Hector et Thomas ont déjà exprimé beaucoup de revendications des élèves du secondaire. Y en a-t-il d'autres ?

Logan Verhoeven : Je pense que l'essentiel a déjà été dit. Mais avant de parler de ce contre quoi les élèves se mobilisent, je pense qu'il faut se demander pourquoi ils sont dans la rue. C'est vraiment leur avenir dont il est question, et le soutien par rapport à la mobilisation des enseignants, dont on sait que l'impact de la réforme affectera de facto la qualité même de l'enseignement. 

On ne parle donc pas seulement de deux heures en plus face à une classe : c'est ensuite une répercussion sur le temps disponible que les enseignants auront pour la préparation, pour l'accompagnement individuel des élèves et pour les projets de l'école. C

Ce qu'on entend, c'est vraiment une génération qui a le sentiment que son école mérite mieux. Elle est dans la rue parce qu'il faut s'assurer que des moyens seront débloqués pour que l'école remplisse sa mission essentielle, alors qu'aujourd'hui les jeunes font déjà face à des écoles un peu délabrées, à des profs sous pression, à des profs absents, et donc aussi à un manque de sens parfois à l'école. Ce sont un peu les enjeux et les priorités des élèves aujourd'hui.

"Les profs ne nous ont pas incités"

On a entendu des accusations comme quoi les profs, voire les syndicats vous instrumentalisaient, se servaient de vous pour faire la grève avec eux ou à leur place. C'est vraiment très important pour vous : vous êtes là de votre propre chef.

T. C. : C'est sûr, le mouvement est 100 % de nous. Il y a eu des discussions parce qu'on s'est vus et on a discuté, mais il n'y a eu aucune incitation de la part des profs.

H. d'A. : Les profs ne nous ont à aucun moment incités à venir faire grève avec eux ou à nous proposer de faire grève tout court. Je pense que c'est justement grâce au développement de l'esprit critique au cours des années, que nous avons eu grâce à ces professeurs, qu'on a su, par nous-mêmes, entre élèves, que c'était important de venir manifester. Le mouvement a grandi parce que les informations circulent entre jeunes, et entre jeunes, on s'écoute souvent davantage. On a invité les gens à s'informer et on insistait sur le fait qu'il faut essayer de comprendre pourquoi on se bat, et pas juste se battre sans raison ou juste pour faire grève. On a essayé vraiment de mobiliser les gens à comprendre pourquoi on fait ça.

T. C. : On a fait beaucoup de prévention à Ciney dès le lundi matin pour être sûr que ça se passe correctement et qu'il n'y ait pas de débordements.

L. V. : Je trouve que c'est toujours un peu particulier de voir que quand des jeunes sont d'accord avec les adultes, on les trouve tout de suite matures et on les met en avant, mais que quand ils contestent, ils sont tout de suite soupçonnés de manipulation. Ce genre de discours à double standard est assez étrange à entendre.

"La contestation prouve que l'école a rempli sa mission"

Véronique Dethier est co-directrice de la FAPEO, la Fédération des associations de parents de l'enseignement officiel. Elle exprime le soutien des parents au mouvement des élèves.

Les retours que nous avons sont plutôt très positifs et très soutenants vis-à-vis du mouvement des élèves de 5e et de rhéto. J'ai envie de dire que le mouvement de contestation et l'expression des élèves montrent que l'école a rempli sa mission : ils ont un regard critique et ils s'expriment sur ce qui leur arrive.

Il y a énormément d'études et de retours qui disent que les jeunes sont particulièrement inquiets et que leur état de santé mental est particulièrement préoccupant. Je pense donc qu'il y a quelque chose de plus large, et que le fait de pouvoir contester collectivement et exprimer dans la rue leurs inquiétudes, ça peut paraître curieux, mais ça soigne, parce que ça fait s'exprimer tout ce mal-être et toute cette inquiétude qui ronge la jeunesse aujourd'hui.

Au CEF, vous travaillez en collaboration avec les associations de parents. Vous confirmez que globalement le mouvement est plutôt soutenu du côté des parents ?

L. V. : Oui, c'est un peu l'impression qu'on a, même si certains jeunes nous font aussi état de l'inquiétude de leurs parents, notamment à Bruxelles, où il y a eu des débordements, ce qui a créé un peu de stress et d'inquiétude pour les élèves qui étaient dans la rue. Maintenant, les élèves présents sont vraiment là pour défendre leur avenir, et donc là-dessus, il y a effectivement un soutien ressenti. 

"Ce qui nous fait peur, c'est de voir la réaction du gouvernement"

Véronique Dethier faisait remarquer que cette contestation était peut-être le symptôme de quelque chose de plus large, un mal-être par rapport à la société dans laquelle vous vous apprêtez à vivre et à travailler. Vous rejoignez cette analyse ? 

T. C. : C'est vrai que ça fait peur de voir que le gouvernement est capable de faire des coupes budgétaires dans un domaine aussi essentiel que l'enseignement. Et d'autre part, ce qui nous fait peur, c'est de voir la réaction du gouvernement, qui a vraiment nié nos mobilisations et nos manifestations. Ça nous inquiète pas mal pour notre avenir.

H. d'A. : On trouve ça complètement fou que malgré tous les mouvements qu'il y a eu, on arrive encore à nier l'existence des gens qui ne sont pas d'accord. Avec le nombre de manifestations, le nombre de personnes mobilisées, que ce soient des profs, des élèves ou même des parents qui ont trouvé que cette cause était juste, arriver encore à nous dire que ce n'était pas vrai, qu'il n'y avait rien, je trouve ça dingue. Et oui, on a aussi envie de dire qu'on peut se rebeller et qu'on ne sera pas d'accord avec certaines décisions des gouvernements, peu importe lesquelles.

Remettre les jeunes au coeur du débat

Est-ce que cette séquence a apporté quelque chose aux jeunes, du point de vue du débat, de la mobilisation, de l'esprit critique, du sens du politique ?

L. V. : Je pense que les jeunes sont déjà de base connectés à la réalité. Ils vivent comme tout le monde dans le monde actuel et sont bien conscients des enjeux qui les occupent. La question politique, même si les politiques s'y intéressent assez peu à eux, sauf de temps en temps quand c'est nécessaire... Ici, je pense que les jeunes sont conscients de la situation. Les mobilisations ont surtout permis d'ouvrir une brèche : "on a l'occasion de se mobiliser, de se faire entendre, on va saisir cette occasion". Au-delà du décret-programme, au-delà de la question du minerval, de la surcharge des enseignants et d'autres points, c'est vraiment la question de remettre les jeunes au cœur du débat. Je pense que c'est le point essentiel aujourd'hui.

Vous voulez dire que les politiques ne s'intéressent pas assez à la situation des jeunes de moins de 18 ans, ceux du secondaire ?

L. V. : Pour nous, en tout cas, on a le sentiment que les décisions se prennent souvent sans eux. Il y a assez peu d'espaces d'expression pour les jeunes aujourd'hui, que ce soit à l'école ou dans la société en général. On prend donc souvent les décisions sans les premiers concernés, et c'est quelque chose qu'il nous semble essentiel de corriger à l'avenir.

Quelle fin d'année scolaire ? 

Est-ce que vous savez déjà, à l'Institut Saint-Joseph, de quoi la fin de l'année sera faite ?

T. C. : La première chose que l'on sait, c'est que les profs et la direction comptent vraiment prendre les meilleures décisions possibles pour ne mettre aucun élève en danger ni en difficulté, y compris ceux qui sont dans une situation un peu tangente. Pour le reste, on ne sait pas encore si et quand on va reprendre les cours, ni exactement comment les examens vont se dérouler. On sait juste qu'on aura les épreuves externes obligatoires, donc le CESS pour nous en rhéto. Pour le reste, c'est encore assez flou.


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Du côté des parents, Véronique Dethier de la FAPEO, appelle à un éclaircissement rapide concernant le déroulement de la fin de l'année scolaire : 

Il est urgent maintenant que les écoles prennent des décisions et les communiquent aux parents et aux élèves. Nous sommes très proches de la fin de l'année. Une bonne partie des écoles ont communiqué et mis des dispositifs en place, et nous les saluons. Par exemple, les écoles qui ont décidé d'abandonner la session d'examens pour mettre ce temps à profit, pour les élèves en échec, sous forme de remédiation et de suivi de parcours l'année prochaine, c'est quelque chose de très positif. 

Mais il y a aussi une inquiétude en termes d'égalité de traitement entre les élèves : on va se retrouver dans une situation assez particulière, avec des écoles qui maintiennent les examens et d'autres non. Est-ce vraiment équitable que la réussite dépende de la décision d'une école plutôt qu'une autre ?

Quelles suites pour le mouvement de contestation ?  

Le décret-programme est maintenant voté. Est-ce que vous savez déjà comment le mouvement, du côté des élèves, pourrait ou va se poursuivre dans les semaines qui viennent ? Ou est-ce que tout le monde va rentrer en classe ?

Logan Verhoeven : On constate que des mobilisations ont encore eu lieu ce vendredi et que le mouvement n'est pas prêt de s'essouffler dans l'immédiat. Je pense qu'il y a une réelle volonté de la part des élèves de continuer cette réflexion et ce combat, et de construire une parole collective pour être entendus. Nous devons faire face au fait que le décret-programme a été voté. Mais l'expérience a toujours montré qu'une mobilisation qui se poursuit dans le temps permet quand même une certaine forme d'inflexion du politique, une certaine forme de révision. J'aurais tendance à dire qu'au vu de l'ampleur du mouvement, même en fin d'année, celui-ci devrait se poursuivre.

C'est votre volonté aussi, que le mouvement se poursuive, peut-être sous d'autres formes que des piquets devant les grilles ?

Hector d'Argembeau : Oui, tout à fait. Je pense que quelque chose de très important, c'est de continuer à faire entendre notre voix. Montrer qu'on s'arrête là maintenant donnerait la recette pour plus tard : "il y a des mouvements, et une fois que c'est signé, ils s'arrêtent". Nous ne sommes pas d'accord avec ces réformes, nous ne le serons pas, et nous continuerons à nous mobiliser. Peut-être pas sous forme de piquets, mais des manifestations seront sûrement encore organisées. À l'heure actuelle, on ne sait pas encore exactement comment cela va se passer, mais en tout cas, nous ne voulons pas que le mouvement s'éteigne.

Thomas Cassart : En tout cas, on ne compte pas s'arrêter là. Après, on va aussi suivre notre école : si les cours reprennent, on ira en cours et on fera tout à notre échelle. Et si les cours ne reprennent pas, on ira manifester, on restera devant l'école et on soutiendra nos professeurs comme on l'a toujours fait.

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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