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Bras de fer autour du Domaine de Chevetogne: "le Domaine doit-il mourir?" s'insurge son directeur

publié le:12/02/2021 17:51:00 - mis à jour: 14/02/2021 20:50:42

Bras de fer autour du Domaine de Chevetogne: "le Domaine doit-il mourir?" s'insurge son directeur

Dans le dossier provincial du Domaine de Chevetogne, la parole est à la défense. Bruno Belvaux, le directeur du site, s'est fendu d'une lettre ouverte pour défendre les coûts d'exploitation.

Dans sa réforme budgétaire, la Province de Namur exige au domaine de Chevetogne de réduire la voilure. Actuellement, le site coûte 4,2 millions d'euros à l'institution. Pour faire des économies, le plan se base sur une réduction budgétaire de 400.000 euros la première année, 800.000 la deuxième et enfin 1,2 million chaque année à partir de la troisième année.  Depuis cette annonce, un bras de fer s'est engagé entre le directeur du domaine et le collège provincial.

Un bras de fer

Premier round, Bruno Belvaux, le directeur du domaine, envisage, en guise de solution, d'augmenter le tarif d'entrée. L'astuce permettrait au site d'augmenter sensiblement ses recettes. Pour le collège provincial, la réponse est non; contre-argument à l'appui: "Il y a moyen de faire des économies sans augmenter le prix d'entrée". Un épisode qui a le don de fâcher Georges Balon-Perrin, conseiller Ecolo dans l'opposition au sein de la Province. Il soutient l'idée initiale de Bruno Belvaux.

Deuxième round,  le collège encourage alors le directeur à regarder au niveau des dépenses pour tenter de faire des économies. Mais, pour Bruno Belvaux, les dépenses sont incompressibles si l'objectif est de maintenir l'outil à ce niveau de qualité. L'homme s'est fendu d'une lettre ouverte, ce vendredi 12 février, sorte de plaidoyer pour défendre les coûts d'exploitation du domaine. Nous vous l'avons reprise en intégralité en bas de cet article.

Interview intégrale de Bruno Belvaux

 

 

Lettre ouverte de Bruno Belvaux - 12/02/2021

"Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?"

Paupériser le service public ?

L'élaboration des prochains budgets de la Province ne va pas sans embarrasser nos responsables politiques puisque la nécessaire contribution obligatoire des Provinces dans le financement des zones de secours repose une nouvelle fois la question des recettes et des dépenses de l'institution.

La majorité provinciale trouve le coût d'exploitation du Domaine de Chevetogne trop élevé. Pour rappel, le Domaine coûte aux citoyens 4,2 millions d'euros après recettes (2,2 millions de recettes propres par an) sur un budget provincial global de 150.000.000 d'euros (3,5% du budget provincial donc).

La majorité ne veut pas augmenter les impôts, elle dit ne pas pouvoir trouver l'argent ailleurs et exige de Chevetogne un ratio recettes/dépenses moins défavorable (moins que les actuels 4,2 millions de solde net à financer).

Le domaine a proposé un nouveau système de tarification prévoyant de légères hausses qui impacteraient surtout les touristes étrangers à la Province de Namur ; celui-ci a été refusé ! La majorité exige que nous retrouvions ces montants à l'intérieur de nos dépenses. C'est une vue de l'esprit et c'est irréaliste !

Il n'y a pas à Chevetogne de dépenses dispendieuses liées à un train de vie somptuaire comme dans certaines intercommunales qui ont fait l'actualité !

Dès lors, économiser sur quoi ?

  • Sur les jardiniers qui font le degré d'excellence du parc ?
  • Sur les quatorze femmes d'ouvrage qui, toute l'année, assurent au domaine et à ses 120 bâtiments une propreté exemplaire ?
  • Sur le soudeur, les menuisiers, les mécaniciens et les électriciens qui garantissent la sécurité des usagers et l'intégrité physique des enfants sur les plaines ?
  • Sur les peintres qui entretiennent un patrimoine qui, grâce à eux, ne se dégrade pas ?
  • Sur notre publicité ? Elle est indispensable et, aux yeux des spécialistes qui nous ont audités, largement insuffisante.
  • Sur les énergies qui augmentent ?
  • Sur l'entretien des voiries ou celui des toitures ?
  • Sur le chauffage, l'électricité, le papier-toilette ?

Qui viendra nous dire où économiser l'argent? Quel brillant cost killer nous dira où nous claquons l'argent du peuple?

Depuis vingt ans, le domaine pratique et accentue une flexibilité de l'emploi en accroissant la part de son personnel saisonnier par rapport à son équipe permanente statutaire. Il existe chez nous des contrats de deux mois, de quatre mois ou de six mois pour faire coïncider la présence de personnel avec la fréquentation du lieu.

Diminuer nos moyens aujourd'hui, c'est toucher au cœur de l'outil. De nouvelles économies sur les dépenses impacteront forcément la qualité des services, la propreté des infrastructures, la créativité du concept et la sécurité des usagers… Et si la qualité du parc diminue, le public le désertera.

Ce sera la fin d'un cercle vertueux de croissance et le début d'une inexorable partie de «qui perd aujourd'hui perdra plus demain».

Le pouvoir politique dit qu'il ne peut pas il y avoir de sanctuaire et que Chevetogne doit également contribuer à l'effort provincial global. Nous contribuons déjà beaucoup et, en matière d'économie et de bonheur induit, nous revendiquons d'être la première plus-value que la Province offre à chacun de ses citoyens et un service dont personne ne conteste la grande rentabilité sociale.

Voyons plutôt.

Loisir récréatif

Le Domaine de Chevetogne apporte chaque année à quatre cent mille visiteurs, dont 50 % de Namurois, un loisir de qualité pour un prix qui reste le plus démocratique du marché.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Pédagogie

Selon les principes de l'édu-tainment (éducation-amusement), Chevetogne enseigne à 400.000 personnes/an, dont 200.000 enfants, le vivre ensemble, la société plurielle, la biodiversité, l'intergénérationalité et la nécessaire prise en compte des loisirs de nos aînés et des plus faibles.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Environnement

Avec ses zones humides, ses forêts intégrales et ses gestions différenciées, Chevetogne est un réservoir de biodiversité et l'exemple permanent d'une orientation de pacte environnemental pour les autres services publics. C'est la raison pour laquelle la Région Wallonne et les autorités européennes y envoient de plus en plus régulièrement des délégations venues admirer un exemple réussi de tourisme vert intégré et durable. Nous avons récemment constaté le retour sur nos zones humides du râle d'eau, de l'aigrette garzette et de la cigogne noire.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Gestion de l'eau

Avec une gestion raisonnée de ses cours d'eau et de ses zones humides, le domaine retient, régule, stocke, épure et permet l'infiltration de millions de litres d'eau sur notre territoire (500.000m3 d'infiltration dans la nappe phréatique, hors ruissellement, d'une eau pure et sans intrants chimiques). Les zones humides agissent comme bassins d'orage et atténuent les intermèdes de crues.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Production d'électricité

Avec son éolienne et ses panneaux photovoltaïques, Chevetogne produit 40% de son électricité. Des projets sont en cours pour garantir, dans un délai de quatre ans, une autosuffisance totale et verte pour les besoins du parc et, dans un délai de huit ans, pour les véhicules qui s'y rendront et qui pourront se recharger au photovoltaïque.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Tourisme endogène et richesse locale

Les spécialistes définissent le tourisme comme le fait de déplacer des dépenses ailleurs que chez soi. Une activité touristique déplace donc au profit économique des populations locales des sommes considérables qui, sans elle, seraient dépensées ailleurs. Et il ne s'agit pas que des droits d'entrée : un touriste qui vient chez nous s'arrête aussi dans une boucherie, un magasin, un restaurant, une pharmacie ou une station-service. On parle de 20% de plus-value pour les commerces de la zone grâce à la présence du domaine. En ce qui nous concerne, les relevés hebdomadaires des samedis et dimanches font état de 50 % de richesse importée, venue d'autres provinces, de France ou du Luxembourg.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Emploi et fiscalité

Entre 75 personnes (en hiver) et 120 personnes (en été) : le domaine fait vivre un grand nombre de familles qui injectent elles-mêmes de l'argent dans l'économie de la zone et retournent une part de leur salaire à l'état en impôt sur le revenu. Une partie des 40 % de la masse salariale de 5.000.000 euros (soit 2.000.000 euros) retourne vers le Fond des Provinces ; c'est-à-dire que le travailleur du domaine rend une part de son salaire à son employeur. Sur ses achats et fournitures, le domaine paie 350.000 euros de TVA par an .

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Économie

Le domaine fait vivre 50 personnes du secteur privé qui travaillent directement dans le parc, au Manège ou dans un des restaurants. Il s'agit pour la plupart d'emplois peu qualifiés, difficiles à professionnaliser et souvent coûteux pour la collectivité. Eux aussi paient des impôts. La plupart des dépenses du domaine au budget ordinaire sont effectuées chez des commerçants de la zone qui trouvent au domaine des débouchés à leurs produits. Il en va de même pour les fournisseurs et les artisans qui approvisionnent nos horécas.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Gîtes

Autour de Chevetogne, il existe une centaine de gîtes qui vivent en partie grâce à l'attrait touristique que représente le domaine. Ces cent familles subiraient gravement une perte d'attractivité du parc.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Équilibre

Nord-Sud 80% des dépenses consenties par la Province de Namur le sont sur les territoires de son arrondissement Nord, faisant fi d'un légitime équilibre démocratique qui devrait ristourner à chaque habitant le même bénéfice provincial, quel que soit son lieu de résidence. C'est loin d'être le cas et le Domaine de Chevetogne est loin de compenser ce déficit démocratique.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Aides européennes

Situé dans une zone rurale fortement impactée par la mutation de l'agriculture, le Domaine de Chevetogne bénéficie des aides de la Communauté Européenne pour compenser ce retard de développement. Le nouveau Green Deal initié par Ursula von der Leyen insiste précisément sur l'opportunité que représente le tourisme de nature pour les zones rurales dans une période de crise sanitaire qui a largement mis l'accent sur les atteintes environnementales graves qu'entraîne un tourisme low cost permanent et un trafic aérien sans cesse plus dommageable pour l'environnement. L'Union Européenne encourage depuis dix ans chaque investissement du parc, considérant celui-ci comme un modèle de modernité porteur d'un projet d'avenir. C'est de l'argent qui nous vient de l'Europe et qui, en l'absence de projets chez nous, s'en irait ailleurs.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Santé publique

De l'avis de tous les médecins du monde, un parc naturel est un fabuleux encouragement à l'exercice physique, à la pratique du sport, à l'équilibre de l'activité mentale. Durant la pandémie actuelle, tous nos pouvoirs politiques nous ont encouragés à promouvoir la fréquentation des parcs : ils ont été le seul et dernier recours d'une population confinée qui ne supportait plus l'enfermement physique et psychologique. Davantage de parcs, c'est moins de dépenses de santé.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Schizophrénie

Un pouvoir politique est-il en droit d'imposer à ses agents des économies drastiques, des surcharges de travail, du stress, de la culpabilité et, dans le même temps, de lui interdire d'équilibrer ses dépenses fonctionnelles par de légitimes et acceptables augmentations du droit d'entrée ? Un pouvoir politique peut-il affamer ses services et se défausser en accusant l'administration dans la presse ?

Si on fait l'addition des bénéfices primaires (rentrées d'argent directes) et secondaires (tous les bienfaits énoncés plus haut) d'un parc en général et de Chevetogne en particulier, on se rend compte que, de l'épuration de l'eau à la préservation de la biodiversité en passant par la santé mentale, les équilibres économiques entre zones rurales et urbaines, la production d'électricité et l'argent généré, économisé, produit, partagé, redistribué, économisé sur d'autres postes (comme la pollution, la santé, la justice ou la prévention), les bénéfices produits par le parc représentent bien davantage que ce que le parc ne coûte !

Chaque soir, aux infos, cette réalité concrète crève les yeux, sans cesse rappelée par des images de catastrophes qui se rapprochent d'année en année ! Qu'y voit-on ? Que le stress hydrique appauvrit nos territoires alors qu'il pleut tous les jours mais que nous sommes incapables de retenir l'eau. Que la biodiversité se rétrécit, favorisant des épisodes de zoonose sans cesse plus fréquents. Que les érosions toujours moins maîtrisées emportent à la mer les meilleurs limons de la planète et que, autour de Tubize, les gens vendent leurs habitations pour une bouchée de pain car ils ne peuvent plus les assurer ni les défendre contre les eaux ! Et ne parlons pas des invasions d'insectes amenés chez nous par le réchauffement climatique, qui fragilisent nos forêts et ruinent des pans entiers de nos économies.

Dans le sud de la France déjà, des villages sont emportés par des rivières en crue ; ailleurs, des soussols trop secs fissurent les maisons qui craquent de sécheresse… Combien de temps serons-nous encore protégés ? Ce sont nos forêts, nos haies et nos bocages qui rafraîchissent le territoire.

Plus aucun économiste ne limite le coût des choses au seul différentiel coût/bénéfice ; des dizaines de prix Nobel insistent sur la nécessité de prendre en compte, dans les calculs économiques, l'impact des transports, la consommation des énergies fossiles, les dépenses de santé, les coûts réels des biens produits et consommés, et cela dans la plus petite perspective spatiale qui importe encore aujourd'hui : notre planète !

Dans cette perspective, 4,2 millions par an de solde net à financer sur 150.000.000 de budget provincial, est-ce trop ? Personne ne peut affirmer vouloir sauver la planète et faire concrètement le contraire dans les budgets qu'il gère.

Comment détruire un service public ? Commencer par baisser son financement. Il ne fonctionnera plus. Les gens s'énerveront, ils voudront autre chose. C'est la technique de base pour privatiser un service public.

Faut-il massacrer Chevetogne, le Domaine de Chevetogne doit-il mourir ?

Bruno Belvaux, Directeur du Domaine de Chevetogne

Benjamin Mars, Journaliste
benjamin.mars@matele.be

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