Consommation

DOSSIER | Le prix de l’eau : qui le fixe et pourquoi augmente-t-il ?

publié le:31/03/2025 12:25:00 - mis à jour: 02/04/2025 13:38:07

Photo d'illustration : Lee Artist (Unsplash)

Le prix de l’eau de distribution va augmenter à de nombreux endroits au premier semestre. Cette augmentation ne sera pas la dernière selon nos experts, si on maintient le seul principe du coût-vérité.

Les premières factures intermédiaires ne sont peut-être pas encore tombées dans votre boîte aux lettres, mais pour certains d'entre vous, attendez-vous à une mauvaise surprise. L'eau du robinet augmente en ce premier semestre 2025. 

 

Le gouvernement wallon a en effet accepté que les distributeurs d'eau majorent leur tarif. A la SWDE, par exemple, pour une consommation moyenne de 70 mètres cubes par an, l'augmentation devrait avoisiner les 50 euros. 

 

Pour comprendre comment fonctionne le marché de l'or en Wallonie, on retrouve sur le plateau du « Journal sur pause », Cédric Prévedello, conseiller scientifique à Aquawal (l'association qui regroupe les distributeurs d'eau) et Vincent Massinon, échevin à Gedinne en charge notamment du réseau d'eau et membre du Comité de Contrôle de l'eau. 

 

Vincent Massinon et Cédric Prévedello 

 

Dans notre région, il y a des grands distributeurs d'eau, comme la SWDE, et puis des tout petits, comme Gedinne, Bièvre, Vresse, qui sont des réseaux communaux. Comment on explique cette disparité ?

 

Cédric Prévedello : C'est essentiellement lié à l'histoire de la distribution publique d'eau. Alors, sans refaire un cours d'histoire en commençant à la révolution industrielle, il faut savoir que constitutionnellement, ce sont les communes qui sont en charge de la distribution d'eau. Et que très tôt, il y a plus de 100 ans, certaines communes ont décidé de se grouper entre elles pour créer ce qu'on appelle des intercommunales de manière à gérer la distribution d'eau. Il y en a de moins en moins puisqu'il y en a eu une grosse restructuration. On a aujourd'hui encore 48 distributeurs en Wallonie, parmi lesquels 38 communes sont autonomes. Dans les années 90, on était à plus de 120 distributeurs. Il y a un progressivement, une fusion d'opérateurs qui deviennent de plus en plus gros. 

 

La tendance est plutôt à un regroupement. Qu'est-ce qui fait qu'à Gedinne, on veut garder ce réseau communal ? On y tient beaucoup, comme à Bièvre ou à Vresse, d'ailleurs. 

 

Vincent Massinon : Oui, c'est historique également, on y tient parce que c'est communal, c'est l'eau de chez nous et on a peur de la voir partir. C'est quelque chose de fort ancré dans la tête des gens. Les gens pensent que c'est donner leur eau, vendre leur eau, alors que les communes qui sont passées dans les intercommunales n'ont pas passé leur eau à une société privée, mais à une intercommunale publique. A mon avis, ce n'est pas tout à fait clair dans la tête des gens. 

Mais tant qu'on peut réussir de manière autonome, pour s'occuper de l'eau, je pense que la population préfère. 

 

Pourtant, c'est compliqué pour les autorités communales, pour les services techniques communaux, c'est parfois très difficile de gérer ce fameux réseau d'eau. 

 

V.M. : C'est très compliqué parce que c'est très multiple. On doit gérer les fuites d'eau, on doit mettre de nouvelles canalisations, on doit faire de la chimie maintenant. C'est beaucoup plus compliqué que le simple boulot, entre guillemets, de fontainier d'il y a 50, 60 ans. Mais c'est un beau challenge. 

 

 

Les distributeurs d'eau dans l'arrondissement de Dinant

 

Un tarif soumis au contrôle des prix

 

Ce qui est particulier avec le prix de l'eau, c'est que le distributeur ne décide pas du prix. Gedinne, la SWDE… les distributeurs grands comme petits, personne ne peut décider de fixer le prix de l'eau à tel ou tel montant. Comment ça fonctionne ?

 

C.P. : C'est plutôt une bonne chose d'ailleurs. La gestion de l'eau est entièrement publique, il n'y a pas d'entreprise privée en Wallonie qui gère l'eau, contrairement à la France. Le corollaire de cette gestion purement publique, c'est le fait que le gouvernement a quelque chose à dire. Depuis 2014, la régulation des prix qui était fédérale est passée à la Région. C'est aujourd'hui le ministre de l'environnement qui octroie, ou non, des augmentations de prix à la demande évidemment des distributeurs. 

Le distributeur calcule ce qu'on appelle son coût-vérité, donc son prix de revient de vente d'un mètre cube. Et sur cette base, il établit une trajectoire sur les 5 ans : quel est le prix qu'il attend en fonction de l'évolution des investissements, des coûts et des consommations notamment. Il soumet tout ça pour avis au Comité de Contrôle de l'eau puis à la Direction générale de l'économie qui remet un avis au ministre. Puis, le ministre décide s'il autorise ou pas l'augmentation.

 

Pour bien comprendre, le principe de coût-vérité, c'est un peu le même principe que pour les déchets, cela veut dire qu'on est obligé de répercuter au client final ce que coûte réellement l'eau, depuis la distribution jusqu'à l'assainissement. 

 

V.M. : Exactement. Et corollaire de cela, ça veut dire qu'on n'a pas accès à des subsides. Ça veut dire que tous les investissements sont faits par la commune, mais répercutés aux citoyens. Pour en arriver au calcul du coût-vérité, il y a trois grosses parties : le coût du personnel, les investissements et l'amortissement des investissements et puis après, tous les besoins en électricité, les analyses, etc. 

 

Vincent Massinon, vous faites partie du Comité de contrôle de l'eau, avez-vous accordé aux distributeurs cette augmentation ?  

 

V.M. : Honnêtement, je n'ai pas participé aux réunions, mais il est clair que tout le monde était demandeur. Nous autres, ici, sur Gedinne, on n'a pas encore fait de demandes. Peut-être que ça viendra l'année prochaine mais il est clair qu'il y a une demande de tout le monde pour augmenter. 

Pourquoi ? Parce qu'il y a eu le Covid, pendant le Covid, on a demandé de ne pas appliquer d'augmentation. Après le Covid, on a demandé également de ne pas augmenter, or le coût-vérité augmentait. Puis il y a eu la guerre en Ukraine avec les augmentations d'énergie. On a demandé également de ne pas augmenter. Puis il y a une période un petit peu électorale qui fait que, voilà…

 

Comme il n'y a pas d'élection, le prix de l'eau augmente. C'est ça que vous voulez dire ? 

 

V.M. : Non, pendant quatre ans, pour des raisons de Covid, de guerre en Ukraine, un petit peu électoralement, il a été demandé de ne pas ennuyer les gens. Maintenant, il y a une demande partout d'augmenter le prix. 

Le ministre Coppieters demandait de revenir au coût-vérité. En disant revenir, c'est qu'il convient que les distributeurs n'étaient plus au coût-vérité. 

 

Ce n'était plus possible de tenir avec l'eau qui n'augmente pas alors que tout le reste augmente, finalement ? 

 

C.P. : Clairement, non, ce n'était plus possible. L'eau n'avait plus bougé depuis 2017. Ça fait donc huit ans. Or, entre temps, on a dû investir dans des stations d'épuration qui consomment de l'énergie. En sept ans, il y a eu des indexations salariales et puis on a surtout eu cette augmentation des coûts de l'énergie suite à la guerre de Poutine en Ukraine. Et pendant cette période, il faut savoir que les opérateurs de l'eau ont, entre guillemets, servi de boucliers sociaux. La facture énergétique qui est soumise à la loi du marché a augmenté de manière drastique en un temps record. Ça a été pareil évidemment pour les distributeurs d'eau. Mais les distributeurs d'eau ont dit : « nous, on n'augmentera pas le prix de l'eau parce qu'on ne veut pas rajouter une couche sociale ». 

Bien, maintenant, on est deux à trois années plus tard, il faut quand même que nous aussi, à un moment, on puisse répercuter nos frais parce qu'on a des salaires à payer, on a des factures de fournisseurs à payer. 

Et aujourd'hui, il y a un autre facteur qui joue également. C'est qu'on n'a jamais eu aussi peu de vente d'eau du robinet. C'est-à-dire que la consommation d'eau peut-être n'a jamais été aussi faible qu'en 2023. Comme c'est un prix de revient, c'est-à-dire qu'on divise grosso modo les charges par les volumes, les charges augmentent, les volumes diminuent, il faut bien augmenter le prix de l'eau. 

C'est un peu paradoxal, on dit aux gens, faites attention à votre eau, c'est un bien précieux, soyez économe. Et en même temps, le fait d'être économe fait augmenter la facture. 

 

C.P. : Alors pas tout à fait, ça fait augmenter le prix. Mais le prix augmente moins vite que la consommation diminue. Ce qui fait que les gens ont tout intérêt à continuer à baisser leur consommation d'eau. Le prix du mètre cube va augmenter, mais la facture au total va bien entendu diminuer. Donc ce n'est pas contradictoire. Cela paraît contradictoire mais ça ne l'est pas du tout. 

Ce qu'il faut savoir, c'est que cette politique du coût-vérité était très pratique dans les années 2005-2015. Aujourd'hui, ça peut dans certains cas être un problème. Parce qu'effectivement, on s'aperçoit que réconcilier de cette manière la baisse de consommation d'eau et l'aspect social, c'est difficile. Ça peut paraître antinomique mais il est toujours préférable de baisser sa consommation d'eau et le prix n'augmentera jamais proportionnellement à la baisse de consommation d'eau. 

 

Est-ce que ça ne serait pas plus simple d'avoir le prix de l'eau qui peut être indexé plutôt que de fonctionner comme ça avec des autorisations ? 

 

C.P. : Je pense que c'est une bonne nouvelle de ne pas indexer automatiquement. Pourquoi ? Parce que l'inflation génère des augmentations de salaires qui devraient logiquement générer de nouveau des augmentations de prix qui vont regénérer de l'inflation, et donc c'est un cercle vicieux. Ça nous pousse, nous, en tant que distributeurs, à également être de plus en plus efficaces, en matière de ressources. 

 

Cette autorisation d'augmenter les prix est aussi liée à une obligation de faire de nouveaux investissements. 

 

C.P. : Concernant les investissements, effectivement, nous devons, en parallèle de cette augmentation, essayer d'investir encore plus, parfois à contre-cœur, parce qu'on a des pollutions du milieu que le distributeur d'eau doit traiter. 

On connaît les PFAS, mais il y a les pesticides, les nitrates qui nous obligent à investir dans le traitement de l'eau pour protéger la population. Notre seule demande par rapport à ça, notre incompréhension plutôt, c'est qu'en vertu du coût-vérité, c'est le citoyen qui doit payer cette dépollution. Ce que nous avons du mal à comprendre, puisque le citoyen n'est en rien responsable de cette pollution. 

"Le coût-vérité conduit à une impasse"

 

Vous revendiquez plutôt un principe du pollueur-payeur ? 

 

C.P. : Voilà et ce n'est pas du tout appliqué en la matière, ce serait peut-être une voie de sortie sur cette augmentation du prix de l'eau liée à cette dégradation. 

Par ailleurs, on arrive aussi dans les quelques années qui vont venir face à un mur d'investissement. Les réseaux d'eau actuels sont très anciens, les premiers ont été placés vers 1860-1870. Et aujourd'hui, ils ont leur âge. Il va falloir les remplacer. On a pour l'ensemble de la Wallonie, un total de 41.000 kilomètres de canalisation. Aujourd'hui, le taux de remplacement est trop faible. On est en moyenne en Wallonie à 0,4%. Ce qui veut dire qu'à ce rythme-là, il nous faudra 250 ans pour remplacer l'ensemble des canalisations.

Les augmentations du prix doivent permettre notamment d'investir dans les réseaux, d'investir également dans l'amélioration du service. 

Et on ne parle pas encore d'assainissement, mais il faut savoir qu'il y a une nouvelle directive européenne qui va nous imposer de traiter les micropolluants dans les stations d'épuration, c'est-à-dire les résidus de médicaments. 

 

Vous êtes en train de dire que les augmentations qui ont été accordées cette année ne vont pas suffire pour couvrir tous ces investissements ? Est-ce qu'il faut s'attendre à ce que le prix de l'eau augmente dans les années à venir ? 

 

C.P. : Si on reste dans cette logique de coût-vérité, c'est indéniable. 

 

Quelle est votre demande pour sortir de cette impasse ? 

 

C.P. : Il y a toute une série de mécanismes qui peuvent être activés, au-delà du coût-véritéLe principe du pollueur-payeur, c'est un premier point, mais ce n'est pas du tout négligeable. C'est plusieurs dizaines de millions d'euros par an qui pourraient être récupérés auprès de personnes qui ont justement généré ces coûts. 

Et puis, dans quelle mesure il n'y aurait pas la possibilité d'avoir un subside notamment pour les travaux d'interconnexion des réseaux d'eau. 

 

Le prix de l'eau varie fortement d'un distributeur à l'autre. 

Prix au 1er février 2025  – Source : Comité de contrôle de l'eau cité par Le Soir

  • AIEC : 2, 34 €/m3
  • Gedinne : 2,62 €/m3
  • AIEM : 2,80 €/m3
  • Rochefort : 2,84 €/m3
  • INASEP : 2,92 €/m3
  • Bièvre : 3,00 €/m3
  • Vresse : 3,13 €/m3
  • SWDE : 3,15 €/m3

Les causes de cette disparité sont multiples : la densité du réseau, sa vetusté ou l'obligation de l'étendre. Le prix est également influencé par le nombre de "mauvais payeurs", de la qualité de l'eau ou encore de la consommation d'eau moyenne. 

On a parlé d'augmentation depuis le début de cet entretien mais il faut savoir qu'il existe des possibilités d'aide en cas de difficulté de paiement. Par contre, il n'y a pas de tarif social pour l'eau, comme il y en a un pour l'énergie, par exemple. 

 

C.P. : Et pour de bonnes raisons, il n'y a pas de tarif social de l'eau. Le choix qui a été fait est d'avoir un fonds social de l'eau. C'est-à-dire que la personne en difficulté de paiement peut se rendre à son CPAS pour obtenir une aide, une ristourne sur sa facture d'eau. Les fonds proviennent de la facture d'eau de chacun, on est à 3 centimes d'euros du mètre cube pour alimenter ce fonds. Ce qui nous fait, à l'échelle wallonne, environ 4 millions d'euros par an, dont 3,6 millions disponibles pour les ristournes sur les factures d'eau. 

C'est un point très important parce que depuis quelques années, ce fonds social de l'eau est sous-utilisé. Alors on sait qu'il y a beaucoup de difficultés de paiement, il y a de l'argent disponible et pourtant on sous-utilise. Donc on a du mal à comprendre et on travaille régulièrement avec les CPAS, la Fédération des CPAS et le secteur associatif pour essayer de faire en sorte que ce fonds soit correctement utilisé. 

Après, je voudrais quand même relativiser les difficultés de paiement parce qu'il faut savoir qu'une facture d'eau, dans le budget d'un ménage, c'est environ 1%. Ensuite, on s'est rendu compte que la première raison cause des difficultés de paiement, de ce qu'on appelle la précarité hydrique, ce n'est pas le prix de l'eau qui est trop élevé, ni le revenu qui est trop faible, ce sont les consommations d'eau chez certaines personnes à faibles revenus qui sont trop élevées. Et donc nous avons, comme piste d'amélioration, de faire en sorte d'améliorer l'installation chez ces gens pour éviter les fuites et de travailler sur les comportements. Cela nous permettrait d'utiliser correctement ce fonds social de l'eau, d'aider beaucoup plus les personnes en difficulté. Comme ça, on espère vraiment mettre fin à cette précarité hydrique qui est inaudible dans un pays comme les autres.

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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