Société

DECRYPTAGE | La campagne épargnée par la drogue, c’est un mythe

publié le:21/09/2026 11:15:00 - mis à jour: 21/09/2026 16:37:20

Longtemps associée aux grandes villes, la drogue circule aussi dans nos campagnes. Sur le plateau, un policier et un psychologue décryptent ce phénomène et les réponses possibles.

On imagine souvent que la consommation et le trafic de drogue sont le triste privilège des grandes villes. Pourtant, un arrêté du bourgmestre de Ciney interdisant les rassemblements aux abords de la collégiale est venu le rappeler : la drogue circule partout, y compris chez nous. 

 

Dans ce numéro du « Journal sur pause », nous nous intéressons à la présence de la drogue dans notre région rurale. Quelles sont les caractéristiques du phénomène en milieu rural ? Est-ce si différent de ce qui se passe dans les métropoles ? Et comment lutter contre ce fléau ? Pour en parler, nous recevons Christophe Decerf, Premier Inspecteur principal à la zone de police Houille-Semois, spécialisé dans les affaires de stupéfiants, et Jean-Philippe Gilain, psychologue et directeur de l'Autre Sens à Beauraing, un service spécialisé d'aide et de soins en assuétudes.

 

Jean-Philippe Gilain et Christophe Decerf

 

La drogue circule partout, y compris chez nous : est-ce un raccourci ou est-ce la réalité ? 

 

Christophe Decerf : Non, c'est la réalité. Malheureusement, je pense que partout dans le pays, je ne connais pas d'endroit où l'on peut dire : « Nous, nous ne sommes pas concernés par la problématique des stupéfiants. » Pour la zone Houille-Semois (Beauraing, Gedinne, Bièvre et Vresse-sur-Semois, ndlr.), c'est une problématique qui nous concerne à grande échelle.

 

Est-ce que la drogue est moins visible dans les campagnes que dans les grandes villes ?

 

C.D. : Non, pas du tout. Je pense que, justement, dans nos petits villages, les gens pensent que c'est plus facile. On remarque d'ailleurs que beaucoup de gens viennent parfois consommer dans notre région. Nous sommes très attentifs à ce point.

 

Jean-Philippe Gilain, qu'en pensez-vous ? La drogue circule-t-elle de la même manière dans les petits villages que dans les grandes villes ?

 

Jean-Philippe Gilain : En tout cas, si elle est plus cachée, elle est quand même bien présente. La question de la consommation, quel que soit le type de produit, reste bien présente, aussi bien dans les villages que dans des villes comme Beauraing, Dinant, Rochefort ou Ciney.

 

Dans les régions rurales, existe-t-il un contrôle social différent de celui qu'on observe en ville ? On y connaît plus facilement son voisin : est-ce que cela joue dans cette problématique ?

 

J.-P.G. : Si vous m'aviez posé la question il y a quelques années, je vous aurais certainement répondu oui. Mais ce contrôle social est de moins en moins présent. On le voit par exemple par rapport au fait de venir se présenter à notre service : il y a beaucoup moins de réticence.

 

Il y a quelques années, on n'osait pas pousser la porte de votre centre ?

 

J.-P.G. : En tout cas, cela pouvait être un frein. Aujourd'hui, les gens viennent plus facilement poser des questions, se renseigner, solliciter une aide. La seule différence se situe au niveau du regard porté sur les proches des consommateurs : dans les petits villages, ce regard reste encore assez présent. Ce n'est donc pas toujours évident, par exemple, de créer des groupes de parole pour l'entourage, parce qu'on craint d'être reconnu ou qu'on en parle autour de soi.

 

L'arrêté de Ciney et le risque de déplacer le problème

 

Il y a quelques jours, le bourgmestre de Ciney, Frédéric Deville, a pris un arrêté interdisant les rassemblements aux abords de la collégiale, notamment pour lutter contre la consommation de drogue et d'alcool dans ce périmètre.


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Frédéric Deville, lui-même, estime que cette mesure risque simplement de déplacer le problème ailleurs. Qu'en pensez-vous, de ce genre de mesures ?

 

J.-P.G. : Tout d'abord, c'est une décision politique de la Ville de Ciney. Sans commenter cette mesure en particulier, on y voit la question de la consommation de stupéfiants et d'alcool, mais aussi des actes de vandalisme et de petite délinquance. Je pense que ce type de mesures répond surtout à un sentiment d'insécurité de la population. Qu'elle puisse déplacer le problème, oui, certainement : cela se fera peut-être simplement dans un lieu moins visible. Ce qui me semble important, en parallèle, c'est de travailler sur le moyen et le long terme, à travers des actions de prévention et de réduction des risques, qui peuvent vraiment donner un regard critique à notre jeunesse, et même aux moins jeunes.

 

Est-ce fréquent que ce type de problèmes installe un sentiment d'insécurité dans le voisinage, même si l'insécurité elle-même n'est pas toujours réelle ?

 

C.D. : Oui, tout à fait. Je pense que cela perturbe la tranquillité, surtout dans les petits villages où tout le monde se connaît et où chacun a ses habitudes. Parfois, la présence de certaines personnes, avec la consommation d'alcool, la musique, les rassemblements, crée un sentiment d'insécurité.

 

J.-P.G. : J'ajouterais que, s'il y a effectivement de la consommation, tous les consommateurs ne commettent pas pour autant des actes comme ceux qu'on a pu décrire. Il faut donc faire attention à ne pas entrer dans un processus de stigmatisation.

 

Cela touche tout le monde

 

Peut-on dresser un profil type des consommateurs de drogue en milieu rural ? Est-il différent de celui des consommateurs en ville ?

 

C.D. : Non. Dans les dossiers que nous établissons, cela touche toutes les classes de la société : des personnes marginalisées, mais parfois aussi des gens qui occupent un statut important dans la société. Il n'y a pas de classe type : tout le monde peut y être confronté.

 

J.-P.G. : Oui, étant donné que la consommation vient souvent répondre à un mal-être individuel ou familial, ce mal-être peut toucher, comme vous le disiez, toutes les classes. Il faut rester vigilant à ne pas se focaliser sur certains profils, pour ne pas renforcer une stigmatisation envers des populations qu'on pourrait imaginer comme consommatrices. Cela touche bien toutes les classes et tous les âges.

 

À Ciney ou à Dinant, avec le train, on a parfois ce mythe que les problèmes viennent des villes et nous sont ensuite « amenés » chez nous. Là aussi, il faut apprendre à balayer devant sa porte ?

 

C.D. : Oui, effectivement, des gens viennent en train ou en voiture, parfois pour consommer, parfois pour vendre des produits. Mais nous avons aussi beaucoup de gens de la région qui s'y adonnent : ce n'est donc pas nécessairement quelqu'un venu d'une grande ville qui pose ce problème.

 

Quels produits, quels circuits d'approvisionnement ?

 

Est-ce que tous les types de produits circulent dans les villages, ou y a-t-il des choses qu'on ne trouve pas chez nous ?

 

C.D. : Le cannabis est présent un peu partout. Pour notre zone de police, on remarque une recrudescence de la consommation et de la détention de cocaïne, de kétamine, et parfois de drogues de synthèse, liées à certaines soirées de musique électronique. Par contre, nous sommes un peu préservés d'autres produits comme l'héroïne.

 

J.-P.G. : Au niveau du constat, je partage tout à fait ce qui vient d'être dit. Ce qui me semble important aussi, c'est qu'on parle de « drogue » en pensant surtout aux stupéfiants illicites, mais l'alcool et certains médicaments, comme les benzodiazépines, sont eux aussi d'une consommation très fréquente dans notre société, et ils font aussi partie des drogues.


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Ce n'est pas parce que c'est légal que ça ne pose pas de problème ?

 

J.-P.G. : Souvent, on a l'idée que la drogue, ce sont uniquement des stupéfiants illégaux. Or les drogues sont des produits qui agissent sur le système nerveux central. L'alcool, comme les médicaments, même légaux, agissent également sur le système nerveux central et peuvent avoir des effets néfastes sur le corps et sur la vie sociale.

 

Vous insistez là-dessus parce que c'est une problématique qu'on rencontre plus chez nous ?

 

J.-P.G. : Je ne sais pas si on la rencontre plus ici. En tout cas, la question de l'alcool est très souvent présente : chez les personnes qui viennent à notre service, il n'y a pas spécialement un produit phare de consommation, c'est souvent l'alcool associé à la cocaïne, de plus en plus fumée. On observe cette évolution depuis quelques années, un peu avant ou au début du Covid, je ne sais pas s'il faut y voir un lien. Le cannabis reste plus ou moins stable et, comme vous le disiez, on voit moins de consommateurs d'héroïne.

 

La question est peut-être naïve, mais comment ces produits arrivent-ils chez nous ? Les trafics sont-ils différents de ceux qui sont organisés à Bruxelles, par exemple, et dont on entend les conséquences à peu près toutes les semaines dans la presse nationale ?

 

C.D. : Je pense que cela évolue avec les nouvelles technologies et de nouveaux moyens. L'approvisionnement se fait différemment : soit on va chercher le produit à un endroit, parfois à l'étranger, soit c'est une personne qui vient déposer une petite ou une grande quantité de stupéfiants. Il y a aussi désormais le dark web, où l'on trouve malheureusement de tout, et nous sommes confrontés à des livraisons par colis. Nous en tenons compte et essayons de lutter contre les différents moyens d'approvisionnement qui existent.

 

Quand vous parlez de colis, vous voulez dire que les gens se font livrer ?

 

C.D. : Les gens se font livrer, notamment via des points relais. C'est pour cela qu'il est important, pour nous, services de police, de ne pas travailler seuls et de nous associer à toute une série de partenaires externes, comme les douanes. Il arrive que des collègues douaniers nous contactent en nous signalant qu'un produit devait être livré à telle personne : ils dressent un procès-verbal et nous ouvrons aussitôt une enquête.

 

J.-P.G. : Il y a clairement une évolution dans l'approvisionnement, comme cela vient d'être dit, et la question des réseaux sociaux également. On voit des consommateurs qui essaient d'arrêter et qui sont relancés via Snapchat ou WhatsApp et même sur Vinted. Des codes sont échangés et, comme vous le disiez, certains livrent désormais directement le produit à domicile.

 

Jusque dans les tout petits villages ?

 

J.-P.G. : Oui, tout à fait, ce qui n'existait pas avant. Et pour revenir à Bruxelles : je pense que ce qui s'y passe se retrouve de plus en plus dans nos régions. Ce système de réseaux criminels est très vertical, très hiérarchisé. C'est une tendance de plus en plus présente.

 

C'est-à-dire que si le haut de la pyramide se trouve à Bruxelles, il peut y avoir des ramifications jusque dans les campagnes du côté de Bièvre ?

 

C.D. : Oui, tout à fait, je pense que des organisations criminelles s'installent un peu partout. J'insisterais tout de même sur le fait que nous sommes encore préservés, dans nos régions, d'une certaine forme de violence.

 

Il n'y a pas de fusillades, fort heureusement.

 

C.D. : Il faut néanmoins rester vigilant. Les opérations communes et les collaborations que nous menons permettent peut-être d'éviter que cette problématique ne s'installe davantage chez nous, en zone rurale.

 

Prévention, répression et accompagnement : quelles réponses ?

 

Quelle réponse peut-on apporter ? Commençons avec vous, Christophe Decerf, avec la réponse policière et judiciaire. Quelles sont les armes à votre disposition ?

 

C.D. : Tout d'abord, notre zone de police a à cœur de faire de la prévention. Nous avons des policiers spécialement formés pour se rendre dans les écoles, dès le plus jeune âge, afin d'informer nos jeunes des dangers de la consommation, et aussi dans les écoles secondaires. Nous organisons régulièrement des conférences, via des organisations ou des groupes citoyens, nous publions pas mal sur Facebook, je donne moi-même des cours et j'y fais également de la prévention. 

Et malheureusement, quand la prévention ne fonctionne pas, nous devons passer à la répression : des opérations spontanées, des perceptions immédiates qui éteignent l'action publique, des opérations régulières de contrôle systématique, et bien sûr des dossiers judiciaires qui mènent à des perquisitions, des interpellations, des saisies, et parfois des placements sous mandat d'arrêt.

 

Le but, c'est de montrer que vous êtes là, et que ce n'est pas parce qu'on est à la campagne que les zones de police ne s'intéressent pas à ces dossiers ?

 

C.D. : Tout à fait. Je pense que nous devons être présents sur le terrain, montrer que la police est là et qu'elle ne laissera pas certains trafiquants s'imposer comme ils voudraient le faire dans certaines villes.

 

Du côté de l'Autre Sens, c'est un accompagnement tout au long du processus, qui doit mener au sevrage : c'est bien ça ?

 

J.-P.G. : D'abord, nous travaillons aussi au niveau de la prévention, car c'est cela qui permet de donner matière à réflexion à nos jeunes. 

Au niveau du soin, il existe différents courants, différentes manières d'aborder la problématique de l'usage de drogue. Nous avons choisi de ne pas travailler dans une visée d'un idéal d'abstinence : nous partons du principe de réduction des risques. Nous accompagnons les personnes, nous travaillons sur la fonction qu'occupe le produit pour elles. Nous nous basons aussi sur le triangle d'Olievenstein, c'est-à-dire que nous réfléchissons à l'environnement de la personne, à sa personnalité et au produit consommé, ainsi qu'aux interactions entre ces trois pôles. Si la personne exprime une demande d'abstinence, nous l'accompagnons dans cette démarche, mais le but n'est pas d'arriver à zéro consommation. Le but premier, c'est que la personne puisse se sentir mieux.

Certaines personnes ne sont pas prêtes à arrêter de consommer, mais il peut malgré tout y avoir une meilleure gestion des risques dans leur consommation. D'autres courants, d'autres associations, travaillent sur l'abstinence proprement dite, et ce qui est intéressant, c'est qu'il y a une réelle complémentarité : on peut orienter les personnes selon leur demande.

 

Pour terminer, pour les personnes qui nous regardent et qui sont concernées, ou dont un proche l'est, comment cela se passe-t-il concrètement ? 

 

J.-P.G. : Nous recevons la personne dans ce qu'on appelle une première demande : nous écoutons sa demande, nous essayons de cerner un peu la problématique qu'elle rencontre. Nous pouvons aussi accompagner les proches, par rapport à la consommation d'un fils, d'une fille ou d'un conjoint. Nous en discutons en réunion d'équipe, puis nous proposons un panel thérapeutique qui va du suivi individuel à la mise en place d'ateliers collectifs à visée thérapeutique : art-thérapie, travail sur le corps à travers un atelier de gym douce, marche thérapeutique, ou encore le jardin situé derrière nos locaux. Cela permet aussi de favoriser le lien social, car l'isolement est souvent très présent chez les personnes que nous rencontrons : c'est aussi un levier d'action.


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C.D. : Pour compléter ce que dit mon collègue, il faut savoir que la zone de police dispose aussi d'un service d'aide aux victimes, avec une assistante sociale qui n'est pas policière. La porte y est toujours ouverte : si une personne est confrontée à un problème, ou que sa famille l'est, cette assistante peut la prendre en charge, à court terme, puis l'orienter vers un service d'aide. Il ne faut absolument pas hésiter. 

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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