Deux lynx nés aux Grottes de Han partent en Allemagne. Pourquoi pas en Wallonie ? Deux expertes éclairent les conditions d'un possible retour du lynx en vallée de la Semois.
Deux jeunes lynx viennent de quitter le Domaine des Grottes de Han où ils sont nés pour être réintroduits en Allemagne. Sur le plateau du « Journal sur pause », on s'interroge : pourquoi ne pas les réintroduire chez nous, dans la Vallée de la Semois où un individu avait été observé en 2020-2021.
Pour nous aider à comprendre, on reçoit Vinciane Schockert, attachée qualifiée au SPW, experte pour les mammifères et Cécile Lesire, chargée de missions biodiversité, auprès du Parc national de la Vallée de la Semois.

Vinciane Schockert et Cécile Lesire
Dans la vallée de la Semois, en 2020-2021, on avait observé à plusieurs reprises un lynx. Est-ce que vous savez ce qui lui est arrivé ?
Cécile Lesire : Les dernières observations datent de fin 2023. On ne peut pas vraiment expliquer ce qu'il en est, puisqu'on n'a pas d'image. Il pourrait encore être là mais ne pas passer devant des pièges photos qui sont installés. Il y a d'autres explications : parce que l'individu voyage beaucoup, parce qu'il a un territoire très grand et qu'on ne peut pas forcément mettre des caméras partout. Et on est aussi proches de la frontière française.
On considère que cet individu est une exception, presque une anomalie chez nous ?
Vinciane Schockert : C'est très étonnant parce que les populations sources sont basées dans les Vosges et en Rhénanie-Palatinat, et on estime que la population la plus proche est à peu près à 200 kilomètres de la vallée de la Semois. On sait que des individus peuvent atteindre ces distances en période de dispersion, c'est-à-dire quand un jeune individu quitte son territoire à la recherche d'un nouveau qui lui sera propre.
Souvent, le lynx fait des distances beaucoup plus courtes, surtout les femelles qui font souvent quelques dizaines de kilomètres à partir du territoire de leur mère, et les mâles peuvent aller jusqu'à 70 ou 80 kilomètres. Ici, on est sur 200 kilomètres, donc c'est vraiment pas mal. La probabilité qu'un individu passe des zones très urbanisées et très fragmentées est quand même assez faible.
Il n'y a aucune chance qu'il rencontre une femelle dans la vallée de la Semois ?
V. S. : Ça aurait été très compliqué qu'une femelle disperse à partir de la population source jusque-là. On a vu ce lynx pendant au moins deux ans sur les caméras, toujours seul. Il n'a jamais été rejoint par une femelle. La seule façon de permettre cela serait d'améliorer la connectivité de l'habitat à partir de ces populations.
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Le lynx présent jusqu'au XVIIe siècle
On va y revenir, mais d'abord un petit point sur l'histoire du lynx. A une époque, il était présent dans nos forêts. On considère qu'il disparaît au XVIe - XVIIe siècle ?
V. S. : C'est à peu près ça. On a même du mal à préciser exactement à quelle période le lynx a disparu chez nous. La forêt a été beaucoup plus fragmentée qu'elle ne l'est aujourd'hui parce qu'on l'exploitait très fortement. Et on s'est retrouvés avec beaucoup moins de proies sauvages à un moment donné. Les proies de prédilection du lynx sont surtout le chevreuil et le lièvre, ainsi que des micromammifères. On avait beaucoup moins de chevreuils à l'époque qu'aujourd'hui. La forêt est aujourd'hui beaucoup plus importante qu'il y a même un siècle, et on a des densités en ongulés qui sont assez impressionnantes.
Aujourd'hui, le lynx en Europe, c'est un peu moins de dix mille individus. Il y a des politiques de réintroduction, notamment en Allemagne. Comment ça se passe ?
C. L. : En Allemagne, différentes zones sont actuellement en pleine phase de réintroduction : la Forêt-Noire, le Palatinat, où LIFE, un programme européen s'est terminé en 2020, la Saxe, la Thuringe. L'objectif est d'avoir différentes populations connectées pour permettre des échanges génétiques, et de constituer une métapopulation, un réseau de populations saines avec un nombre d'individus suffisant. Le lynx est désormais strictement protégé par la directive Habitats de l'Europe, et il est important de travailler à son retour de manière appuyée.
Pourquoi ne pas réintroduire le lynx chez nous ?
Début de semaine, deux jeunes lynx nés aux Grottes de Han ont quitté le Domaine pour être réintroduits en Allemagne. Pourquoi ne réintroduit-on pas ces deux lynx directement dans la vallée de la Semois ?
V. S. : Parce qu'on n'a pas de population à l'heure actuelle. Ce serait voué à l'échec : il n'y aurait pas de reproduction, rien. On les relâcherait dans un habitat qui leur convient peut-être, mais complètement déconnecté de toute population extérieure. Le but, c'est de renforcer des populations déjà réintroduites. Par exemple, en Allemagne, le projet s'est déroulé entre 2015 et 2020, avec 20 lynx réintroduits progressivement, après une longue étude en amont pour permettre cette diversité génétique. On ne peut pas simplement jouer avec la nature. Si l'espèce revient, c'est très bien, mais il faut que le contexte soit approprié.
Comment essaie-t-on de la faire revenir ? Vous parliez de connectivité, ça veut dire quoi concrètement ? Des passages au-dessus des autoroutes ?
C. L. : Oui, par exemple. L'objectif porté par le Parc national, c'est d'abord de comprendre si c'est faisable d'avoir une population de lynx en Belgique. On analyse l'habitat, on travaille sur la connectivité, on identifie les corridors qui seraient prioritairement utilisés par les individus, les obstacles potentiels comme les axes routiers, et on priorise les zones à améliorer. Les solutions peuvent être des passages à faune supérieurs ou inférieurs aux axes routiers. On travaille aussi sur les routes secondaires qui traversent les massifs forestiers, avec des dispositifs anti-collision. Et puis il y a l'étude des ouvrages à usage anthropique — ponts piétons, etc. — en partenariat avec l'université de Liège, pour comprendre dans quelle mesure des infrastructures non dédiées à la faune peuvent néanmoins être utilisées par elle pour éviter les axes routiers.
Le but, c'est de connecter la vallée de la Semois aux Vosges, au Jura ?
C. L. : Il y a différents niveaux de travail pour le lynx . Le lynx a besoin de très grands territoires, donc on doit travailler à la fois à l'échelle locale et à la connexion vers les autres populations.
Les deux axes, c'est donc travailler ici sur l'habitat et faire en sorte que le lynx ait un chemin pour venir ?
C. L. : Exactement. Qu'il puisse venir, et que si une population s'établit en Belgique, elle soit connectée avec les autres, pour qu'il n'y ait pas de consanguinité ni de maladies.
75 lynx en Belgique ?
L'université de Berlin a publié une étude estimant que la Wallonie pourrait accueillir 75 lynx, avec deux hotspots dont un dans la vallée de la Semois. Est-ce réaliste d'imaginer un jour 75 lynx dans notre pays ?
V. S. : Si on compare aux densités observées en Forêt-Noire, dans les Vosges ou en Rhénanie-Palatinat, on est à 0,5 lynx par 100 km². Il y a un potentiel, mais il est sans doute un peu moins élevé. On voit que des individus sont capables de se satisfaire de conditions suboptimales. L'optimum serait plutôt de 15 à 20 lynx en Wallonie, et au-delà, on aurait probablement des individus qui s'installent dans des territoires un peu moins favorables.

75, ça vous paraît beaucoup ?
V. S. : Ça paraît quand même un peu beaucoup. Ce qui va limiter le lynx, c'est son déplacement jusqu'ici mais aussi la possibilité de se déplacer à l'intérieur de son territoire, et la nourriture. En termes de ressources alimentaires, on a de bonnes conditions pour l'espèce. Mais si on compare à d'autres populations en Europe sans doute qu'on est un peu en dessous de ce chiffre.
C. L. : Il faut bien préciser que les 75 lynx concernent toute la zone d'études, y compris la partie française. En Wallonie stricto sensu, ce sera nettement moins. C'est une estimation médiane.
Qu'est-ce qui fait de la vallée de la Semois un territoire particulièrement propice pour le lynx ?
C. L. : La vallée de la Semois est intéressante pour le lynx parce qu'on y trouve énormément de forêt — le lynx est un animal forestier — et parce qu'il a besoin de beaucoup de quiétude. Les vallées encaissées de la Semois offrent cela, d'autant qu'un effort de restauration et de mise sous statut de protection de certaines zones y contribue. Il y trouve à la fois des ressources alimentaires, de la tranquillité, de grands espaces, un milieu optimum, et des affleurements rocheux. Finalement, le lynx, c'est un peu comme votre chat dans le salon qui se met au soleil sur le canapé — en beaucoup plus grand.
Il y avait un projet LIFE ici aussi, qui n'a malheureusement pas été retenu. Mais c'est quand même dans les cartons d'avoir un projet européen pour travailler sur le retour du lynx ?
C. L. : Oui, exactement. Nous travaillions ensemble à la rédaction de ce projet LIFE, avec des partenaires wallons, français, luxembourgeois et le soutien d'acteurs allemands. Le dossier a été déposé mais n'a pas été validé cette année par l'Europe. On va relancer le travail — on dispose d'un rapport qui nous permet d'améliorer notre proposition et de travailler à l'amélioration de l'habitat, de la connectivité, et d'anticiper un potentiel retour de l'espèce.
Comment cohabiter avec le lynx ?
Si on se projette : le lynx est là. Est-ce qu'on travaille aussi sur la cohabitation ? On sait que le retour du loup pose beaucoup de questions, notamment auprès des agriculteurs. Le lynx pourrait-il susciter les mêmes inquiétudes ?
Vinciane Schockert : On n'est pas du tout dans les mêmes tableaux de prédation entre le loup et le lynx. Le lynx peut aussi prélever des moutons de temps en temps, et ça peut inquiéter les éleveurs, mais le risque est bien moindre qu'avec le loup. On peut d'ailleurs opérer des protections de troupeau, comme dans le cadre du plan loup.
Le lynx est une espèce assez sensible à la quiétude, il a moins tendance à s'approcher des zones périurbaines ou périrurales pour chasser ; il privilégie les zones forestières. Des prédations ont lieu, mais on estime à environ un mouton par lynx par an en moyenne dans certaines régions, ce qui est assez faible. Et puis, sur le plan de l'organisation sociale, le lynx n'est pas un animal vivant en meute, chaque individu a son propre territoire isolé, donc on n'a pas de tableaux de chasse du type meute de loups.
C'est plutôt avec les chasseurs qu'il pourrait y avoir des difficultés, puisque le lynx se nourrit principalement de chevreuil ?
V. S. : Certainement. Mais même avec le loup, la cohabitation avec le monde de la chasse pose des questions. Quoi qu'il en soit, la capacité de ces prédateurs à utiliser les ressources n'empêchera pas de continuer à avoir besoin de chasseurs pour assurer les plans de chasse et la régulation des populations d'ongulés.
Un lynx qui vit sur un domaine vital d'une centaine de km² va consommer un chevreuil tous les quelques jours, ce n'est pas de nature à perturber de manière importante la population de chevreuils. Ces derniers sont d'ailleurs très réactifs : ils s'adaptent à la présence de prédateurs en étant plus vigilants et en ayant parfois un meilleur succès de reproduction. Dans les Vosges, il y a eu des cas de lynx braconnés, mais l'impact du lynx sur les populations d'ongulés sauvages reste assez faible.
Profitable au chat forestier et à la loutre
Tout le travail que vous faites pour le lynx peut-il profiter à d'autres espèces ?
Cécile Lesire : Oui, le lynx est considéré comme une espèce parapluie. Du fait qu'il occupe de très grands territoires et que la connectivité est essentielle pour lui, travailler sur le lynx améliore aussi les conditions d'habitat pour d'autres espèces, comme le chat forestier ou l'ensemble de la faune forestière. Le lynx privilégie par exemple les lisières pour chasser, qui sont des éléments de corridor écologique très importants pour de nombreuses espèces.
On parle aussi de la loutre, qui est un animal emblématique qu'on aimerait revoir davantage ?
C. L. : Pour la loutre, tout ce qui concerne les ouvrages sous les ponts — aménagement de banquettes sèches, etc. — lui sera également profitable. Même si on est sur des espèces différentes, tout ce qu'on fera au niveau des infrastructures routières et humaines sera bénéfique pour les deux.
Un petit pronostic pour terminer. Le retour du lynx, vous y croyez ?
V. S. : Oui mais il faut avoir une vision à moyen ou long terme, sans s'attendre à avoir du lynx demain.
Moyen ou long terme, ça veut dire quoi ?
V. S. : Quelques années à quelques dizaines d'années, selon les efforts investis à l'échelle internationale. On ne peut pas travailler à une échelle restreinte sur une espèce comme celle-là. Il faut que tous les acteurs des différentes régions actuellement déconnectées se coordonnent.
Ce n'est pas la Wallonie seule qui pourra faire revenir le lynx ?
V. S. : Elle a beaucoup moins de chances d'y parvenir en travaillant seule.
C. L. : Il faut travailler avec l'Europe, consulter les chasseurs, les éleveurs — rien ne se fera sans concertation avec toutes ces parties prenantes. C'est énormément de travail, de préparation, d'anticipation — et ça prend du temps. Il faut aussi qu'il y ait une disponibilité en individus au niveau européen, pour ne pas disperser les lynx au détriment d'une métapopulation européenne en bonne santé.