Depuis le 1er novembre, la Wallonie autorise les cercueils souples et l’inhumation des cendres d’un animal avec son maître. Mais plus largement, comment les communes gèrent-elles leurs cimetières ?
Longtemps parents pauvres des politiques communales, les cimetières sont devenus une matière à part entière, où se mêlent et parfois s'opposent des normes juridiques et environnementales de plus en plus contraignantes et l'évolution des attentes de la société.
Ce 1er novembre marque l'entrée en vigueur de nouvelles mesures voulues par la Région wallonne en matière de funérailles et de gestion des cimetières. Il ne s'agit pas d'une grande révolution, mais d'une série de règles qui s'ajoutent dans une matière communale qui a beaucoup évolué ces dernières années. Quelles sont les nouveautés ? Comment les communes gèrent-elles désormais leurs cimetières ? Et plus largement, qu'est-ce que cette gestion dit de notre société et de notre rapport à la mort ? Pour répondre à ces questions, nous recevons Xavier Deflorenne, coordinateur de la Cellule de gestion du patrimoine funéraire du SPW, le « monsieur cimetière » de la Région wallonne, et Arnaud Gérard, échevin à Onhaye, en charge notamment des cimetières.

Arnaud Gérard et Xavier Deflorenne
Cette année, la Toussaint marque une évolution dans la législation sur la gestion des cimetières. Ce n'est pas le grand bouleversement, mais il y a quand même quelques mesures. On ne va pas toutes les citer, mais il y a deux grands axes : un axe écologique et un axe plutôt lié aux animaux de compagnie. Commençons par l'écologie. Qu'est-ce qui change ?
Xavier Deflorenne : Depuis une vingtaine d'années, la Région wallonne est dans la même continuité, la même réflexion par rapport à l'évolution des cimetières. Au niveau écologique, la réflexion qui s'est posée concerne la pollution des cimetières, c'est-à-dire la nature des contenants. Depuis 2019, on a lié le contenant à son contexte, c'est-à-dire le type de cercueil à sa destination.
Crémation ou enterrement, c'est ça ?
XD : C'est surtout la liaison entre le modèle du cercueil et l'endroit où il va. Un cercueil pour un caveau ne sera pas le même qu'un cercueil pour la pleine terre. Dans cette évolution, dans cette réflexion sur le type de cercueil, on autorise à partir du 1er novembre de cette année l'usage de ce qu'on appelle les cercueils souples, c'est-à-dire aussi les enveloppes d'ensevelissement. Ce n'est pas une inhumation sans cercueil, c'est une inhumation dans un cercueil qui n'est pas rigide. Ce n'est pas une boîte.
Ce sont des questions qui arrivent souvent sur la table dans une commune comme Onhaye, des gens qui ne veulent plus être enterrés de manière traditionnelle, si je peux employer le mot ?
Arnaud Gérard : En préparant l'émission de ce soir, j'ai pu remarquer qu'à Onhaye, nous restons assez majoritairement traditionnels dans les demandes de la population. En 2025, sur 48 décès, nous avons eu seulement 19 incinérations, le reste étant des inhumations que je qualifierais de traditionnelles. Je parle sous l'autorité de M. Deflorenne, mais je pense qu'on est en deçà de la moyenne wallonne, puisqu'en Wallonie, un peu plus d'une demande sur deux concerne l'incinération.
Le milieu rural évolue-t-il plus lentement que la ville ?
XD : C'est toujours la distinction entre une commune rurale et une commune urbaine. La population d'une commune urbaine est beaucoup plus mixte, avec des desiderata assez différents et plus évolutifs. Dans une commune rurale, on a une population plus traditionnelle. La demande pour les enveloppes d'ensevelissement, par exemple, provient d'une dimension philosophique beaucoup plus écologique. Cette dimension, on la retrouvera moins marquée ou moins affirmée dans une commune rurale qui, par définition, est plus écologique en fin de compte.
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Les cendres de l'animal de compagnie avec son maître
Deuxième axe, à côté de l'écologie : les animaux de compagnie. À partir de ce 1er novembre, la Wallonie permet officiellement d'inhumer les cendres d'un animal de compagnie avec son propriétaire défunt. Attention, l'animal doit décéder avant son propriétaire et il doit avoir été incinéré. Il n'est donc pas question de mettre le corps entier de l'animal dans le cercueil.
XD : Là aussi, ce n'est que la régularisation d'une pratique qui existe déjà. On sait à l'heure actuelle que sur cinq cercueils, trois contiennent des objets. C'est une pratique ancienne : des bibles, ce genre d'éléments. On peut trouver de tout dans les cercueils lors des exhumations : des bouteilles d'alcool, du vin, un peu de tout. On trouve aussi des perruches, des caniches, des chats. Ce n'est pas très grave. Par contre, le législateur doit intervenir lorsqu'on est confronté à des desiderata un peu particuliers. J'ai eu le cas d'une dame qui voulait être inhumée avec ses quinze chats. Quinze chats, ça fait beaucoup de matière organique.
Plus qu'une perruche...
XD : C'est beaucoup plus qu'une perruche. Nous avons eu le cas d'une dame qui voulait être inhumée avec son cheval. Dans ces cas-là, la solution trouvée a été d'imposer l'incinération de ces animaux, tout en précisant aussi, puisqu'on entre là dans les règles du bien-être animal, qu'il n'est pas question d'euthanasier l'animal. C'était la nouvelle qui avait circulé autour de la mort d'Alain Delon : il voulait demander qu'on euthanasie son chien pour qu'il soit inhumé avec lui. C'est une aberration, ça ne s'est pas fait, mais surtout, en termes de bien-être animal, c'est une aberration. Les règles ont été fixées de manière à éviter justement les débordements. Nous avons une société qui est particulièrement douée pour développer des demandes atypiques en ce moment.
Qu'est-ce que ça dit finalement de notre société, de vouloir être enterré avec son animal de compagnie ? À vous entendre, ce n'est pas une pratique récente ?
XD : C'est une pratique déjà ancienne. Je peux la situer dans les années 1980-1990, mais surtout, elle témoigne d'une évolution assez inquiétante à mon sens. Je le dis toujours : par le passé, personne ne mourait seul, sauf sur les champs de bataille. Personne ne mourait seul, puisque la cellule familiale était beaucoup plus présente et quelqu'un qui arrivait à un âge honorable était toujours entouré et n'était pas abandonné par sa famille.
À l'heure actuelle, il faut quand même remarquer que très largement, l'annonce qu'on nous fait pour la vieillesse, c'est que nous allons être seuls, isolés et que nous allons mourir seuls. Je le dis de façon caricaturale, puisqu'il y a toute une série de structures mises en place pour accompagner le vieillissement, mais il faut quand même remarquer que beaucoup de personnes âgées meurent seules ou vivent seules. L'animal de compagnie a pris un nouveau statut. Ce statut est passionnant parce qu'il nous montre que l'humain est un être qui a besoin de recevoir de l'affection, mais aussi d'en donner. Très souvent, l'animal de compagnie devient ce palliatif ou ce remplaçant du rapport humain.
Le cimetière, miroir de la gestion communale
La gestion des cimetières a beaucoup évolué ces dernières années. Le point de départ, c'est 2002, avec la régionalisation des cimetières. Les communes deviennent gestionnaires publics de leurs cimetières, sous le contrôle de la Région wallonne. Il y a des évolutions un peu dans tous les sens. La première, c'est d'abord de s'adapter à ce que demandent les familles, à ce que demande la société.
XD : La toute première dimension a été la remise en place de la gestion des cimetières. Il faut être très conscient, et vous l'avez dit en introduction, que les cimetières ont été les parents pauvres de la gestion communale pendant toute une période, des années 70 à la fin des années 90. Les cimetières ne sont plus gérés et une des formules des bourgmestres de l'époque, c'était « les morts ne votent pas ». C'est une aberration complète, puisque oui, les morts ne votent pas, mais les cimetières sont visités par des vivants. Nous avons tous un proche que nous allons voir dans un cimetière.
C'est vraiment le constat que ces cimetières sont oubliés qui amène la réflexion et la mise en place en Wallonie de ce qu'on a appelé la gestion dynamique des cimetières : l'accompagnement des communes pour leur rappeler, d'une part, qu'un cimetière se gère de façon économique, comme un quartier d'habitation de vivants, mais aussi qu'outre cette dimension économique et technique, la gestion du cadavre, il y a une dimension symbolique à redévelopper. Les deux dimensions doivent cohabiter.
Le cimetière est une matière politique, au sens de construction de la cité. Le cimetière est l'endroit qui caractérise le mieux la gestion communale. C'est une des formules qu'on utilise régulièrement à la Région wallonne : on voit la gestion actuelle d'une commune à la façon dont ses cimetières sont gérés. Tous les problèmes qu'on va rencontrer dans un cimetière se reporteront dans le monde des vivants. C'est vraiment le point de départ : cette prise de conscience qu'en oubliant la gestion du quartier qu'est le cimetière, on oublie tout un pan de ciment social. C'est le premier aspect.
Puis, petit à petit arrive aussi, dans cette même démarche de réflexion, la conscience de la richesse patrimoniale de nos cimetières, la conscience que la société ne cesse d'évoluer. Dans cette même période, puisque la première législation wallonne date de 2008, on légifère le deuil des fœtus, avec les parcelles des étoiles. On en arrive progressivement à réintégrer le cimetière au centre de la vie collective.
Arnaud Gérard, en préparant cette émission, vous m'avez dit : « Longtemps, le cimetière était un sous-service du service des travaux, on vient de loin. » C'est votre formule. Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
AG : Effectivement. Ceci dit, c'est un constat plus large, qui n'est pas propre à Onhaye. Comme M. Deflorenne vient de le dire, on vient de loin au niveau de la gestion des cimetières, que ce soit à Onhaye ou plus largement en Région wallonne, pour toute une série de raisons qui ont déjà été évoquées. J'ai envie d'en ajouter une : nous n'avions plus de personnel formé, dédié aux bons gestes, aux bons actes techniques à poser en matière de gestion des cimetières. Là, effectivement, on a eu un coup de main énorme de la part de M. Deflorenne dans un premier temps, puis de sa cellule, qui a pu petit à petit s'étoffer. On a ainsi pu remettre en place des métiers, des services permettant de répondre à une série d'enjeux.
Et cela sur deux axes : à Onhaye, vous avez une « madame cimetière », c'est comme ça qu'on peut l'appeler, et il y a aussi la formation du personnel ouvrier en tant que fossoyeurs.
AG : En tout cas, de mon expérience, ça repose sur un binôme : d'une part une partie administrative, d'autre part une équipe technique opérationnelle capable de poser les bons gestes dans les différentes missions confiées aux fossoyeurs dans les cimetières. Ce binôme est important.
Il faut le dire aussi, il faut une impulsion politique pour avoir cette vision et les soutenir. Je suis en charge des cimetières depuis 2012, donc j'ai accompagné toute une série de démarches d'évolution. Certaines étaient imposées, d'autres étaient plutôt liées à des changements sociologiques dans le rapport à la mort. On a parlé de la végétalisation : j'ai essuyé les plâtres en matière de végétalisation aussi. Ça va un petit peu mieux au niveau culturel, ça commence à être un peu mieux intégré par la population, y compris en milieu rural.
Verdurisation : trois ans pour convaincre
La verdurisation découlait d'une interdiction d'employer certains produits dans les cimetières. Vous dites que cela va mieux, à lire certains commentaires sur nos réseaux sociaux, on constate que c'est encore difficile à faire passer chez certaines personnes, le fait qu'il n'y ait plus d'allées en gravier sur l'entièreté du cimetière ?
AG : C'est la difficulté, je pense, de faire prendre conscience aux personnes de la gestion différenciée. Le cimetière n'est pas plus entretenu, il est entretenu différemment. C'est aussi rappeler les devoirs de chacun, qui fait quoi dans un cimetière. Tout n'incombe pas à la commune, une partie de l'entretien incombe aux familles, et elles ont parfois un peu tendance à l'oublier. Il y a aussi évidemment, pour répondre préventivement à cette problématique d'entretien, une nouvelle façon de placer les sépultures, en évitant les entre-tombes pour le dire rapidement, ce qui permet d'éviter l'arrivée d'adventices, d'herbes indésirables entre les tombes. Ça aussi, ce n'était pas évident à faire comprendre aux familles au début. Sincèrement, et c'est mon échantillonnage purement walhérois, on n'a plus de problèmes avec les familles par rapport à ça. On leur explique et je pense que c'est intégré.
C'est un processus qui prend plusieurs années, finalement, d'accepter que le cimetière ne ressemble plus à ce qu'il pouvait être il y a 20 ou 30 ans ?
XD : Je crois surtout qu'il faut comprendre que cette végétalisation est culturelle et générationnelle. Avant la Deuxième Guerre mondiale, les cimetières sont végétalisés naturellement. Après la Deuxième Guerre mondiale arrivent les produits phytosanitaires, la pulvérisation, etc. On a donc deux générations qui ont été habituées à voir des cimetières minéralisés, des cimetières où pas une mauvaise herbe ne pousse. Avant la Deuxième Guerre mondiale, c'est le cantonnier, le service des parcs et jardins, qui entretient le cimetière. Après, on met une bonbonne sur le dos du fossoyeur en lui disant : « Va pulvériser, ça prendra une heure et on aura la paix pour toute l'année. » Cette facilité est peut-être très pratique dans un premier temps, mais elle amène surtout une paupérisation des sols et des risques pour la santé publique. On est quand même dans un drôle d'équilibre.
La suppression de la possibilité de pulvériser découle de règles européennes, entrées en vigueur dans l'Europe entière, avec une volonté sanitaire de protéger la population. Dans la protection de la population, il faut protéger aussi les ouvriers, c'est-à-dire les fossoyeurs.
Il y a quand même une nuance : ce que j'observe largement, c'est que cette végétalisation met du temps à se mettre en place. On a besoin de trois ans. Il y a deux années où la population va réagir négativement en disant : « Notre cimetière n'est plus entretenu. » La troisième année, la réaction est passionnante, puisque la population dit : « Nos cimetières sont beaucoup plus agréables maintenant. » Et elle râle, pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de bancs dans les cimetières pour s'asseoir. Honnêtement, la fréquentation des cimetières se rétablit, entre autres grâce à des espaces qui redeviennent ce à quoi sert le cimetière au départ. Il ne faut jamais oublier, et c'est la caractéristique des cimetières que nous utilisons depuis le 19e siècle, que les cimetières sont des outils qui permettent à la population de faire son deuil.
Exhumations : les communes s'entraident
Un autre point de gestion que je voulais voir avec vous, parce qu'il y en a eu quelques-uns dans notre région, ce sont les chantiers d'exhumation. L'idée, pour le dire un peu platement, c'est de faire de la place dans les cimetières. C'est quelque chose qui se construit à plusieurs communes : vous travaillez en coopération avec les communes voisines pour aller faire les chantiers des uns et des autres.
AG : Oui, tout à fait. Même en amont de cela, il y avait d'abord la question des ossuaires. Avant de pouvoir exhumer, il faut évidemment un endroit approprié pour déposer ce qu'on va sortir des sépultures, dans des conditions dignes et correctes pour tout le monde, y compris pour le personnel. J'en reviens à la question de la formation : ce sont des actes qu'on ne pose pas n'importe comment.
Suite à cela, nous avons pu démarrer les campagnes d'exhumation. Encore une fois, dans le cas d'une petite commune rurale comme la nôtre, nous avons travaillé la mutualisation, sur les conseils de la Région, en faisant appel à nos communes voisines : « Écoutez, nous sommes un peu tous dans la même situation, on a envie d'avancer, de progresser, est-ce qu'on ne pourrait pas faire à plusieurs ce que nous ne sommes pas capables de réaliser seuls ? » C'est comme ça que nous avons organisé des campagnes de mutualisation pour procéder aux exhumations, sur le principe de la réciprocité : on vous met un ou deux hommes à disposition et, en échange, comme voisins, vous faites la même chose.
Ça fonctionne comme ça dans toutes les petites communes ?
XD : Dans toutes les grandes communes aussi. Les formations aux exhumations ont été mises en place aux alentours des années 2010-2011. Au-delà de cette formation, une fois qu'on a formé des gens, l'intérêt est de rappeler aux communes qu'elles n'ont pas suffisamment de fossoyeurs. C'est un métier qui a été détricoté par les communes au cours du temps. Les exhumations se pratiquaient beaucoup avant. Après les années 70, la gestion des cimetières se délite, on ne remplace pas les vieux fossoyeurs et on en arrive à des communes qui se retrouvent avec un personnel communal opérationnel beaucoup trop limité dans les cimetières.
De la même manière qu'on a appris aux communes à fusionner ou à mutualiser leurs outils, ma position a toujours été de dire : mutualisons les experts. Un fossoyeur n'est pas un ouvrier secondaire, ce n'est pas un manœuvre, c'est un ouvrier qualifié. Prenons ces ouvriers qualifiés et mettons-les ensemble pour former des équipes efficaces. Deux fossoyeurs qui travaillent seuls, c'est totalement impossible. D'ailleurs, le droit du travail interdit qu'un fossoyeur soit isolé dans ce type de missions, aussi bien les inhumations que les exhumations, puisqu'un ouvrier communal ne peut pas porter plus de 25 kilos. À partir du moment où beaucoup de communes ont commencé à être bien formées, l'idée était de les rassembler de façon à créer des équipes. Avec dix fossoyeurs, on avance très vite.
Ça permet aussi d'éviter de dépenser beaucoup d'argent en privatisant ces exhumations, en passant par des entrepreneurs de pompes funèbres.
Vous faites les liens à ma place, j'allais justement en venir au coût. Est-ce qu'on peut chiffrer ce que représente la matière cimetière pour la commune d'Onhaye, ou est-ce trop difficile, trop dilué dans d'autres services ?
AG : Je l'ai dit tout à l'heure, nous étions autrefois une vague succursale du service travaux. Aujourd'hui, le lien reste entier entre l'équipe qui s'occupe des cimetières et le service travaux, ce sont des ouvriers qui viennent du service travaux. C'est donc peut-être un peu compliqué. On peut avoir des budgets d'investissement quand il s'agit de faire un aménagement très précis, mais il y a des coûts directs et des coûts indirects que je n'ai pas, je vous l'avoue.
Par contre, j'ai envie de donner un exemple concret de l'importance d'avoir une bonne articulation entre l'administratif et l'opérationnel, en rebondissant sur ce que Xavier vient de détailler sur la campagne d'exhumation. En amont, il y a aussi tout un travail administratif très important, dans le respect de la législation. On touche quand même à quelque chose d'extrêmement sensible quand quelqu'un vient à la commune, après trois ans, pour nous dire : « Tiens, je viens de me rendre compte que la tombe de mon arrière-grand-oncle a disparu. » On affiche pourtant la tombe pendant deux ans, il faut deux Toussaint. Il y a même encore un travail de recherche à faire, dans la mesure des moyens disponibles, par la personne en charge de l'administration, pour tenter de contacter des descendants. On essaie vraiment de se prémunir pour éviter toute mauvaise surprise.
Ce que les cimetières disent de notre rapport à la mort
La gestion des cimetières a beaucoup évolué ces vingt dernières années, et peut-être même tout au long du 20e siècle. Qu'est-ce que la gestion actuelle dit, selon vous, de notre rapport à la mort ? On a longtemps dit que notre société la cachait, ne voulait plus entendre parler de mort ni de deuil. La verdurisation, disiez-vous, ramène les gens au cimetière. Est-ce que c'est en train de changer ?
XD : Je crois que la société est en train d'évoluer très vite. J'ai tendance à schématiser un peu les choses en disant qu'après la Deuxième Guerre mondiale, jusque dans les années nonante, on a été confronté à ce qu'on a appelé le déni de la mort. Les gens avaient trop vu la mort avec les guerres. N'oublions pas que la Deuxième Guerre mondiale a créé la mort industrielle, l'usine de mort.
Dans les années nonante, on a quand même des événements extrêmement marquants : les marches blanches liées aux affaires de pédophilie, qui ont donné un véritable électrochoc mémoriel à la population. On a vu se développer dans les années 2000 le retour au cimetière, c'est-à-dire le retour du rapport avec le défunt. On se rend de nouveau sur la tombe, les tombes contemporaines sont remplies de petits objets. Des entrepreneurs de pompes funèbres me disent que c'est le regard social. Je crois que ça va beaucoup plus loin que le regard social : c'est ce besoin que nous avons de rester en contact avec nos défunts.
Nous sommes à l'heure actuelle dans une société où la notion de rupture, qu'elle soit liée à la mort de quelqu'un ou à la séparation entre des individus, est toujours extrêmement mal vécue. C'est ce phénomène de rupture qui est de nouveau géré par le cimetière, avec une population qui a besoin de cimetières capables de l'accueillir, capables d'accueillir les défunts. C'est toute la dimension symbolique dont je vous parlais tantôt.
AG : Il y a dans les évolutions récentes un volet qu'on n'a pas encore abordé aujourd'hui et qu'il me semble vraiment important de souligner : l'enjeu du patrimoine dans les cimetières. Les cimetières sont un livre d'histoire à ciel ouvert, qui raconte quelque chose de l'histoire du village. C'est vraiment important.