En zone rurale, l’accueil des personnes en grande précarité est souvent l’apanage des associations. Pourquoi ? Quels sont les freins et quelles pistes pour aider ceux qui en ont le plus besoin ? On décrypte.
Chez nous, pas d'abris de jour, pas d'abris de nuit, ce sont des associations de terrain avec parfois des bouts de ficelle et toujours beaucoup de bonne volonté qui prennent en charge l'accueil de première ligne des personnes mal logées ou sans-abri.
Avec François Prumont, le coordinateur de l'asbl Logement et Insertion (Dinant) et Olivier Hissette, le coordinateur du Relais Social Urbain Namurois et président de la Fédération des Relais Sociaux Wallons, nous décrypte pourquoi les zones rurales sont les parents pauvres des politiques publiques en matière d'accueil des personnes en situation de grande précarité.

Olivier Hissette et François Prumont
Lors de notre reportage, le 8 janvier dernier, sur le service « La Fenêtre » vous évoquiez la possibilité d'obtenir un agrément dans les prochains jours. Où en est ce dossier ?
François Prumont : J'ai eu un contact avec la personne qui administre notre dossier. Elle m'a assuré que notre dossier était parti chez le ministre à la signature et donc on attend le retour de ce dossier et cet agrément officiel qui nous permettra de pérenniser ce projet.
Avec cet agrément, vous pourriez devenir ce qu'on appelle un accueil bas-seuil. Qu'est-ce que cela signifie ?
F. P. : Un accueil bas-seuil, c'est un accueil qui est inconditionnel, pour toute personne désireuse de vouloir passer la porte. Il n'est pas conditionné à une situation ou une autre ou par rapport à une situation de RIS (revenu d'insertion social), n'importe qui peut passer la porte et sera traité de la même manière par l'équipe sociale qui est en place.
Ce qui est particulier à Dinant, c'est qu'il y a une démarche administrative un peu ascendante. Ce sont les associations de terrain qui se mettent ensemble, qui s'organisent et puis seulement vous essayez d'obtenir un agrément.
F. P. : C'est un constat qu'on a posé il y a trois ans quand on a mis en place le dispositif à Dinant. On s'est rendu compte qu'il n'y avait pas de service de première ligne. Il y avait un accueil mis en place par une petite structure mais qui était fait de bric et de broc. On s'est mis tous autour de la table et on s'est dit que c'était un outil primordial pour le développement social du territoire. Dans un premier temps on s'est mis autour de la table en se disant c'était un outil qu'on voulait sauver et on a attendu les opportunités pour pouvoir le développer.
Il faut savoir qu'il y a deux ans, on a eu l'opportunité de rentrer un dossier dans le cadre du territoire zéro sans-abrisme, ça nous a permis de financer et de structurer un peu mieux cet accueil bas-seuil. On savait qu'il y avait une date de fin et donc on a anticipé cette date de fin et on a rentré un dossier d'agrément pour pouvoir continuer à tenir et pérenniser cette initiative.

Source : Relais sociaux urbains et intercommunaux de Wallonie, SPW – carte : IWEPS
La carte de l'offre d'hébergement d'urgence en 2024 reprend (en couleur) les relais sociaux et les différents services (abris de nuit, maisons d'accueil, etc.). On y constate de grandes « zones blanches », notamment dans l'arrondissement de Dinant-Philippeville.
Avant de décrypter cette carte, pouvez-vous nous expliquer ce qu'est un relais social ?
Olivier Hissette : Un relais social c'est d'abord un réseau de partenaires publics et associatifs qui se réunissent pour lutter contre la grande précarité, qui se mobilisent autour de ce projet et définissent ensemble avec les budgets qui sont alloués pour trouver les solutions adéquates qui permettent de réduire cette précarité.
On accompagne les personnes qui vivent une crise en termes sociaux et avec le réseau, on met en place tout ce qui est possible pour que ce sentiment de crise ou cette crise disparaisse. On n'impose rien, il n'y a pas de principes moraux.
Mais l'élément essentiel, c'est vraiment un réseau de partenaire publics et associatifs, qui de manière paritaire vont gérer, déterminer quels sont les projets effectivement à mettre en place. Un relais coordonne tout ce qui est la lutte contre la grande précarité et tous les dispositifs en matière d'urgence sociale, de travail de rue, d'accueil de nuit et d'accueil de jour.
Pas de structure d'aide dans l'arrondissement de Dinant
Des personnes en situation de grande précarité, en crise, il y en a dans l'arrondissement de Dinant, autant proportionnellement que dans la Province de Luxembourg, par exemple. Pourquoi est-ce que dans l'arrondissement de Dinant-Philippeville, il n'y a pas de relais social ?
O. H. : Alors il y a deux raisons. La première, c'est certainement le volet financier. La seconde, c'est que pour pouvoir créer un relais, il faut trouver la composante politique et la composante associative qui se réunissent pour définir un projet et construire un relais.
Plusieurs initiatives ont été mises en place, ce n'est pas un dossier récent, nous avons été contactés en 2012 pour constituer un relais qui ne s'est pas mis en place, en 2016-2018 et encore maintenant en 2025. Parce qu'on voit toute une série d'opérateurs de villes, d'associatifs, dans certaines communes, qui sont prêts à bouger mais c'est de trouver l'énergie pour que tout un chacun apporte les réponses.
Ça coince au niveau des autorités communales, c'est ça que vous voulez dire ?
O. H. : C'est difficile effectivement pour une autorité publique de prendre totalement conscience de la réalité sociale, on pense souvent qu'elle vient d'ailleurs et on n'ose pas peut-être regarder la réalité sociale en face. Plusieurs communes ont fait le pas, Dinant, Andenne s'il fallait en citer quelques-unes. La réalité sociale n'était pas assez perçue d'où des dénombrements qui sont opérés maintenant et qui permettent de porter une lumière, pas un jugement mais plutôt de comprendre la situation et de mettre les choses en place.
On ne vous demandera pas de régler tout d'un coup mais de pouvoir déterminer quelles sont les urgences et on travaille ensemble, associatif et pouvoir public. C'est pas rejeter la balle au pouvoir public, débrouillez-vous avec la situation ! Non, c'est trouver cet élan entre associatif et pouvoir public pour construire ensemble des solutions pérennes pour des personnes.
Pas de statistique donc pas de besoin
Parce que l'effet pervers finalement c'est comme il n'y a pas de service, il n'y a pas de statistiques et comme il n'y a pas de statistiques, on n'a pas besoin de services puisqu'on ne sait pas mesurer le problème. C'est un petit peu ça qui enferme des zones comme la nôtre dans ce no man's land de l'accueil de première ligne.
O. H. : Pour les plus anciens d'entre nous, c'est un peu les Shadoks, s'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème. Effectivement on est dans une dimension maintenant de comprendre.
L'Observatoire Wallon du sans-abri et les relais sociaux ont mené toute une série de photographies de la réalité et de la grande précarité. Les zones grises, on voudrait s'y intéresser mais là aussi il faut que la société et les pouvoirs publics participent. L'idée, c'est d'avoir une photographie de la réalité et savoir ce qu'on doit mettre en place. Pas mettre tout en place mais savoir ce qu'on devrait mettre en place et quelles sont les énergies qui peuvent être mises en branle pour répondre à ces problématiques sociales.
Est-ce que le profil des gens qui sont à la rue ou très mal-logées est le même dans les zones rurales que peut-être dans le centre de Namur ou dans le centre de Liège ?
F. P. : Je pense qu'en zone rurale, la grosse spécificité du sans-abri est qu'il est moins visible. En ville, on a l'image de la personne assise sur son carton et qui fait la manche. En zone rurale, il y en a beaucoup moins. Mais si on prend en compte toutes les adresses de référence, tous les gens qui squattent, il y a du sans-abrisme. Moi je n'aime pas le mot sans-abri, je préfère le mot errant ou sans chez-soi.
Le problème, c'est qu'il n'y a pas de photographie qui démontre que ces gens existent. Ils ont disparu des radars et vu qu'ils ont disparu des radars, on ne s'occupe pas d'eux.
On sort d'une période de grand froid, est-ce imaginable que les personnes sans-abri de notre région puissent être emmenées dans un abri de nuit à Namur ou ailleurs ?
F. P. : Nous, on leur propose l'abri de nuit à Namur parce qu'en situation d'urgence c'est le seul moyen qu'on a de les reloger. Il faut savoir aussi que ces gens ont développé des capacités à s'auto-protéger. Si nous, nous nous retrouvions dans la rue par ce froid, on ne tiendrait pas deux heures. Eux réussissent via des compétences qu'ils ont développées de survie en rue.
Et donc, à l'heure actuelle, ils préfèrent utiliser leurs propres compétences plutôt que d'aller dans les relais sociaux à Namur. Parce qu'ils préfèrent être dans un endroit qu'ils connaissent où ils ont constitué un réseau, où ils sont plus en sécurité, où ils pensent qu'ils vont pouvoir aller chez quelqu'un, chez un pote ou quelque part, plutôt que d'aller à l'abri de nuit à Namur où ils ont peur de la violence, où ils ne connaissent personne. Il y a une forme de déracinement. Les solutions, elles sont ailleurs mais ils ne veulent pas forcément aller ailleurs pour aller chercher ces solutions.
Nous avons suivi deux travailleurs de Housing First dans les rues de Dinant. Ils font ce qu'on pourrait qualifier de maraude. On se rend compte dans ce reportage de la difficulté de couvrir un territoire aussi vaste où les distances sont immenses. L'enjeu de l'accueil de première ligne dans des régions rurales, c'est gérer de grands territoires où les gens sont un peu éparpillés.
François Prumont : Il faut savoir que l'accueil de première ligne qu'on a développé là, c'est typiquement sur Dinant-ville. Or notre territoire, c'est l'entièreté de l'arrondissement. Effectivement en regardant ce reportage-là, peut-être que Ciney ou Rochefort vont se dire "Mais pourquoi ils n'ont pas développé ça chez nous ?"
On est trois et nos bureaux sont sur Dinant et donc on a développé ça sur Dinant. Et à trois, on n'a pas les moyens humains ni financiers pour multiplier ce genre d'initiatives sur d'autres villes du territoire.
Pourtant, l'accueil bas-seuil nous permet finalement de pouvoir mettre en lumière les problématiques d'errance. Ces gens passent notre porte avec leurs problèmes, donc ces problèmes émergent et l'équipe d'accompagnement de l'accueil bas-seuil permet une réorientation vers les services adéquats.
C'est un outil primordial mais qui est sur Dinant. Les gens de Rochefort ne viendront pas à l'accueil bas-seuil de Dinant. Donc les constats qu'on pose sur Dinant aujourd'hui on ne peut pas concrètement les poser ni sur Ciney ni Rochefort, pas parce que ça n'existe pas mais parce qu'on n'a pas les moyens de le faire à l'heure actuelle.
D'où l'idée de rentrer effectivement dans cette démarche de demande de visualisation de ces problèmes via un dénombrement sur l'arrondissement qui me paraît primordial pour que les constats soient posés de manière scientifique et réels et pas sur base d'intuition.
Déplacer les services plutôt que les personnes
Il y a des expériences dans d'autres relais sociaux notamment d'avoir des formes d'abris décentralisés, d'avoir de l'aide qui se déplace plutôt que d'essayer justement de faire déplacer les personnes concernées. Comment ça peut fonctionner ?
Olivier Hissette : Les difficultés dans les zones semi-rurales ou rurales, c'est d'organiser la mobilité des services parce qu'effectivement les personnes qui sont dans une précarité ne savent pas non plus bouger.
On doit vraiment s'adapter à la réalité de terrain et grâce à des collaborations avec des communes, des pouvoirs publics ou associatifs qui sont sur place, comme la Croix-Rouge et autres, on pourrait organiser des services qui répondent effectivement à cette dimension.
Le besoin fondamental et je dépasse votre question, c'est le logement. Pour pouvoir stabiliser structurellement les personnes et que ça coûte moins cher à la société, il faudrait que les propriétaires qui nous regardent peut-être puissent nous confier un logement qui permettrait de stabiliser une personne. C'est déjà une personne de moins en rue et cela permet de construire toute la réalité sociale, de diminuer les frais publics, ça permet à la personne de s'inscrire dans un réseau de soins, etc.
L'idée, c'est de créer des réponses locales face à des difficultés locales et pour éviter de déraciner les gens. Ce sont des enfants, des petits-enfants, des parents qui sont dans des situations précaires et qui n'ont pas envie d'aller à l'abri de nuit de Namur en étant de Couvin, ils ont envie de trouver des solutions sur place.
Créer un abri de nuit, ça a des coûts. Il faut chauffer, il faut encadrer.
Selon vous, il faut aller plus loin que l'accueil d'urgence. Plutôt que de créer un abri de nuit supplémentaire, c'est permettre à ces personnes qui sont à la rue de retrouver de manière pérenne une habitation.
O. H. : C'est ça, plus vous mettez dans une situation structurelle ces personnes, moins ça coûte à la population. On sait qu'elles sont abritées, elles vont se reconstruire. On a souvent l'image assez déformée de la personne qui est en rue et qui ne s'en sortira jamais. Une fois qu'elle est stabilisée, elle va diminuer sa consommation, se remettre dans un processus de responsabilité. Ce n'est pas un effet Harry Potter, c'est la réalité de l'expertise. Et la personne se sent de nouveau membre d'une collectivité et va mettre les choses en place. Avec une adresse, vous pouvez réouvrir des droits. Sans logement, on ne sait rien faire. Avec un logement, on peut reconstruire.
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C'est le projet, vous venez de le définir sans le nommer, Housing First, qui existe déjà chez nous mais peut-être pas de manière assez importante.
F. P. : Il existe et c'est déjà pas mal. L'idée, ce n'est pas de juste remettre les gens en logement. Le but, c'est qu'ils restent en logement. Ce qui fait la force du dispositif Housing First, c'est l'accompagnement.
Il ne s'agit pas de donner les clés en disant "Voilà l'appartement". Vous continuez à suivre les personnes.
F. P. : Reloger quelqu'un, ça ne suffit pas. Il faut qu'il puisse se réintégrer dans son quartier, qui puisse apprendre les codes liés au logement, pour qu'il puisse rester dedans sans avoir de soucis et lui permettre de se poser, de prendre le temps de se reconstruire et d'appartenir au quartier dans lequel il va résider.