Sécurité

Feux de forêt : « Il va falloir convaincre d'investir, parce que ça va aller de plus en plus mal »

publié le:05/09/2026 18:00:00 - mis à jour: 18/09/2026 13:54:04

Des centaines d'hectares sont partis en fumée cet été. Cartographie des forêts, moyens aériens, formation des pompiers, comment la Belgique peut-elle prévenir et combattre les feux de forêt ?

Cet été, les feux de forêt ont fait la une de l'actualité chez nous. Dans les Hautes Fagnes bien sûr, mais aussi, dans une moindre mesure, à la Croix-Scaille ou à Furfooz : les flammes ont dévoré des centaines d'hectares de végétation. 

 

Le dérèglement climatique ne laisse guère de place au doute : des étés secs et chauds comme celui de 2026 sont amenés à se répéter. Dès lors, une fois le bilan dressé, des questions se posent. Que faire pour limiter les risques ? Comment éviter que des centaines d'hectares ne partent en fumée chaque année ? Qu'est-ce que la Belgique doit améliorer pour mieux prévenir et combattre les feux de forêt ?

 

Pour répondre à ces questions, nous accueillons trois invités : le capitaine Patrice Liétart, porte-parole de la zone de secours Dinaphi ; Thibaut Gheysen, chef du cantonnement de Rochefort du DNF (Département de la nature et des forêts) ; et Philippe Lejeune, professeur à Gembloux Agro-Bio Tech, spécialisé en gestion des ressources forestières, également co-président du Belgian Wildfire Network.

 

Thibaut Gheysen, Philippe Lejeune, Patrice Liétart

 

Pour débuter, peut-on dresser un bilan de cet été ? Il y a eu les Hautes Fagnes bien sûr, mais chez nous aussi, on peut parler d'un été record au niveau des feux de forêt ?

 

Patrice Liétart : Oui, en effet. Nous sommes entrés en zone en 2015 et je crois que c'est l'été où nous avons connu le plus grand nombre de feux d'espace naturel et de forêt, avec, pour notre zone, plusieurs dizaines d'hectares brûlés sur l'ensemble de la saison. 

 

Au point de devoir faire appel à d'autres zones pour venir nous aider.

 

P.L. : Tout le monde retiendra le 14 août, le jour du départ de feu des Hautes Fagnes, qui était vraiment classé hypersensible mais nous, on retiendra également le 25 juillet, où trois feux se sont déclarés simultanément à Viroinval, à Furfooz et à la Croix-Scaille. Forcément, quand on est sur trois fronts, on fait appel aux renforts. 


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Surtout que tout le reste continue…

 

P.L. : Durant l'extraordinaire, chez nous, on dit que l'ordinaire ne s'arrête pas, les désincarcérations ou les feux de bâtiment. 

 

Un manque de données historique

 

Philippe Lejeune, vous êtes l'un des chercheurs qui réfléchissent à la façon dont la Belgique peut lutter contre ces incendies, au sein du Belgian Wildfire Network mis en place avec l'Université de Gembloux mais aussi l'Université de Gand. Quels étaient les constats de ce rapport, qui date de mars, pour se projeter ?

 

Philippe Lejeune : Le premier constat, c'est le manque d'information, le manque de recul : il n'existait pas de recensement des feux passés. Nous y avons en partie remédié, puisqu'il existe désormais un système de recensement qui commence à être opérationnel. Il s'est d'abord tourné vers le passé : on est allé chercher dans les archives des médias les occurrences de feux au cours des dernières décennies. Depuis 2026, un système quasi continu, avec l'aide notamment des services de secours, recense, localise et dimensionne les différents feux.

 

Parce qu'en Belgique, jusque-là, chacun travaillait un peu de son côté ?

 

Ph. L. : Oui, je pense que la menace n'était pas si prégnante. La problématique des feux de végétation était quasi inexistante. Il y avait de temps en temps de petits feux de broussailles, plus rarement des feux sur quelques hectares, mais on n'avait pas conscience de la menace qui planait.

 

Ce qui fait qu'aujourd'hui la menace est plus forte, il y a évidemment le dérèglement climatique. Mais vous pointez aussi la géographie même de la Belgique, avec un habitat très mélangé, très proche des forêts.

 

Ph. L. : Oui, cet aspect-là vaut surtout pour le risque une fois que le feu a démarré. Mais on l'a bien vu aux Hautes Fagnes : on a des conditions écologiques et environnementales qui font que le type de végétation qu'on y rencontre, combiné aux conditions météo qui prévalent ces jours-là et à des difficultés d'accès pour les services de secours, ont conduit à la catastrophe qu'on a connue.

 

Il y a aussi l'humain qui est très présent dans les forêts. Les feux de forêt ont souvent une origine humaine. Le fait que les gens se promènent un peu partout est-il aussi un facteur de risque ?

 

Thibaut Gheysen : C'est un facteur de risque. Mais c'est aussi grâce à des yeux qui permettent de détecter plus rapidement les incendies. On voit que beaucoup d'incendies partent le long de voiries ou de zones agricoles. Le risque n'est donc pas uniquement le fait des personnes qui se promènent en forêt, il est un peu partout. Il y a effectivement un rôle de sensibilisation à jouer à ce sujet.

 

Dans les recommandations de votre rapport, on peut lire qu'il faut arriver à collecter des données. Qu'est-ce que vous collectez, l'origine, la superficie ?

 

Ph. L. : Ce recensement est aujourd'hui opérationnel. Pour 2026, à la date du 1er septembre, on est à plus de 350 feux de végétation, toutes tailles confondues. Cette information, avec sa localisation, va nous permettre de mieux comprendre les mécanismes à l'origine des feux. Sachant que la plupart d'entre eux sont d'origine humaine, mais qu'une même action humaine n'aura pas les mêmes conséquences selon l'endroit. Ces expériences vont malheureusement nous permettre de mieux comprendre comment les choses se passent.

 

Perfectionner les outils d'alerte

 

Le but, c'est de pouvoir donner aux zones de secours des indications précises sur le danger,  de pouvoir identifier les zones et les moments où le feu risque de partir plus facilement ?

 

Ph. L. : Oui, mais il faut rester modeste dans l'ambition d'établir ces outils d'alerte. Sans trop entrer dans les détails techniques, l'idée est de combiner des données météo, des données sur la nature de la végétation et des données sur l'environnement. On commence à comprendre que la nature du sol et la topographie, combinées à la météo et à la végétation, vont nous aider à identifier le moment et l'endroit où les choses deviennent plus critiques. Cela ne se fera pas au mètre près, on restera à un certain niveau d'échelle, mais cela permettra le cas échéant de prendre des mesures de précaution, comme réglementer les accès ou empêcher certaines activités agricoles ou forestières qui peuvent être à l'origine de feux.

 

C'est avoir une sorte d'échelle qui permette d'objectiver les choses ? Cela aiderait aussi le DNF à se dire, dans ces cas-là, on ferme ou on ne ferme pas l'accès aux forêts ?

 

T. G. : Je pense à des systèmes un peu comme les codes vent, avec des interdictions ou des recommandations qui vont avec : quelque chose de clair et de précis pour les gens. 

 

Cela ressemblerait au système qu'on trouve à la mer qui indique quand on peut et quand on ne peut pas se baigner ?  

 

T. G. : Oui ou un code orange pourrait dire que telle activité est interdite à telle heure, et un code rouge qu'elle est interdite du tout, avec des variations possibles selon les régions. On voit par exemple, la Famenne, où les arbres avaient dépéri et où il y avait beaucoup de feuilles mortes à un certain moment, alors que du côté ardennais, il y avait encore davantage d'humidité et de peuplements résineux : les risques ne sont pas les mêmes partout.

 

Cartographier les forêts pour mieux les défendre

 

En Belgique il n'existe pas de carte combustible : les pompiers ne savent pas nécessairement ce qui brûle ou ce qui pourrait brûler dans la parcelle suivante.

 

P. L. :  On commence. Nous, on vient de l'école française, nous sommes allés chercher le savoir en France, qui a quatre-vingts ans d'expérience d'avance sur nous puisque leur doctrine date des années 1960. 

Les premières cartes, en collaboration avec le DNF, viennent d'arriver : ce sont les cartes DFCI, pour défense de la forêt contre l'incendie. Elles seront précieuses pour analyser la topographie et, en collaboration avec le DNF, les essences susceptibles d'être exposées à l'incendie. Ces cartes arrivent, il faut encore continuer à les nourrir, notamment avec les axes de pénétration : un pompier loin du feu est un pompier qui ne sait pas l'éteindre. Quand nos véhicules ne savent pas accéder aux flammes, on ne sait pas travailler dessus.

 

Le travail conjoint entre le DNF et les pompiers peut améliorer cette connaissance à la fois des voies d'accès et de la nature de la forêt ?

 

T.G. : Oui, je pense que c'est un des rôles que nous jouons. Le jour de l'incendie, on l'a bien vu dans les Hautes Fagnes : nous pouvons guider, renseigner sur les peuplements qui présentent le plus de risques de propager ou d'aggraver l'incendie. Mais aussi en amont, en réalisant une cartographie des voiries forestières, en distinguant le type de véhicule qui peut y passer, les endroits où l'on peut faire demi-tour, ceux où l'on peut aller chercher de l'eau. Nous travaillons dessus en collaboration, et ce travail sera sans doute validé par la suite par les services de secours eux-mêmes.

 

Y a-t-il aussi un travail, après l'incendie, sur la façon dont la forêt récupère ou sur la manière de replanter ?

 

T. G. : C'est un travail beaucoup plus vaste, car une forêt diversifiée et vivante résistera déjà mieux aux incendies. On est là dans l'adaptation, plus globalement, au dérèglement climatique que l'on est en train de vivre, et c'est une réflexion en cours.

 

Les feux de forêt ne font pas partie de la formation de base des pompiers

 

La semaine dernière, la zone Dinaphi a organisé une formation « feux de forêt » pour ses sapeurs-pompiers. Est-ce nécessaire de former ainsi l'ensemble des pompiers ?

 

P.L. : Du fait que nous travaillons avec 85 % de volontaires, il est très difficile de savoir quel agent sera disponible à l'instant T. Il faut donc se constituer un panel de personnes formées au feu de forêt. Nous avons donné la priorité à nos postes situés dans le sud de notre zone, la partie sud de la province : Vresse-sur-Semois, Gedinne, Beauraing, Rochefort, Couvin puis nous remonterons progressivement vers le nord de la zone. L'objectif serait, idéalement, d'avoir nos 350 pompiers formés au feu de forêt.


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Est-ce que la lutte contre les feux de forêt, appelés à se répéter, ne devrait pas finalement entrer dans la formation de base des pompiers ? 

 

P. L. : Dans notre métier, il y a énormément de spécialités : le plongeur, le grimp, etc. Si vous dites à un pompier du Brabant qu'il va devoir se former au feu de forêt, il ne va peut-être pas comprendre. Faut-il se spécialiser ou avoir une fonction généraliste ? Je pense qu'il faut rester dans le domaine de la spécialisation.

 

L'enjeu des formations, c'est aussi de pouvoir disposer de pompiers qui peuvent travaillent ensemble, mais là on est à l'échelon européen, on ne travaille plus seulement avec la zone de secours d'à côté.

 

Ph. L. : On l'a bien vu avec les Hautes Fagnes : il a fallu faire appel à des renforts des pays voisins. Cela fait typiquement partie des politiques européennes et je pense que cela va être appelé à se développer. Reste la question de l'autonomie : faut-il assurer une certaine autonomie en équipement si, dans x années, le même problème se pose au moment où les Allemands et les Suédois sont eux aussi confrontés à des difficultés importantes ? La solidarité pourra-t-elle encore jouer ? Globalement, la quantité et la qualité des équipements vont devoir augmenter, puisque les risques augmentent. La question de la répartition et de l'autonomie m'échappe un peu, en revanche.

 

Des choix politiques à assumer

 

Ce sont des choix politiques. Une des polémiques de l'été porte sur les moyens aériens. On a beaucoup parlé du fait que la Belgique avait acheté des avions de chasse, mais pas de Canadair. Ce sont des choix politiques qu'il va falloir faire ?

 

Ph. L. : Ce sont certainement des choix politiques. Dès qu'il faut engager des dépenses importantes dans un contexte budgétaire compliqué, ce sont des choix politiques. Ils devront aussi, comme l'évoquait Thibaut Gheysen, permettre d'harmoniser les procédures, pour que le jour où l'on décide que le drapeau est de telle couleur, il le soit sur toutes les communes, et qu'on n'ait pas une commune qui autorise les promenades quand la voisine ne les autorise pas. C'est d'abord aux choix politiques de remonter du terrain vers les niveaux supérieurs, mais il faut que ces niveaux, fédéral ou régionaux, soient davantage sensibilisés au problème, ce qui ne semblait pas vraiment être le cas jusqu'à présent.

 

Patrice Liétart, les pompiers ont-ils assez de matériel, de moyens, pour lutter contre les feux de forêt ?

 

P. L. : Je pense que tous les feux auxquels nous avons été exposés ont été arrêtés, et pas par faute de combustibles : nous avons fait le travail. Mais nous constatons qu'en matière de moyens aériens, nous dépendions jusqu'à présent de la police fédérale, qui est venue nous aider avec ses hélicoptères, mais qui a aussi d'autres missions, parfois prioritaires. On se rend compte que, parfois, sur deux hélicoptères, l'un reste en réserve nationale pour une mission de police. Donc, en matière aérienne, oui, il y a un vrai enjeu.

 

C'est le domaine aérien sur lequel la Belgique va devoir se poser des questions ?

 

P. L. : Oui, essentiellement. Se positionner par rapport aux aides internationales : si tout le monde est dans le dur, comme on vient de l'évoquer, cela va être compliqué d'obtenir d'autres moyens. Il faut vraiment pérenniser cess moyens aériens, avec des temps de réaction encore plus réduits que ceux qui existent actuellement.

 

Ph. L. : Quand on évoque la question des moyens, la réponse est plutôt oui, sauf peut-être pour l'aérien. On a assez de moyens aujourd'hui, en 2026. Mais les recensements dont on parlait montrent que l'augmentation du nombre de feux est quasi exponentielle : dans cinq à dix ans, on va se retrouver dans des situations qu'on ne connaît pas. On va devoir anticiper. Mais il va falloir convaincre d'investir, en expliquant que la situation va aller de plus en plus mal.

 

Sensibiliser le grand public

 

Thibaut Gheysen, vous en avez déjà un peu parlé tout à l'heure, mais je voudrais y revenir : le grand public. Y a-t-il aussi un travail de sensibilisation au risque à mener, y compris au niveau politique ?

 

T. G. : Oui, je pense qu'il y a toute une série de comportements à corriger, les mégots de cigarettes étant l'exemple le plus visible. Il faut que tout le monde s'habitue à ce nouveau schéma dans lequel on va devoir évoluer vu le dérèglement climatique, et que chacun soit conscient qu'à certains moments notre liberté d'accès, à la forêt ou à d'autres milieux, sera un peu entravée, parce qu'il existe un risque très important durant une période très courte.

 

Faut-il aussi sensibiliser les autorités locales, les communes forestières ? Est-ce un travail à mener ?

 

P. L. : Quand je vois des communes comme Viroinval, Gedinne, Doische, Dinant ou Somme-Leuze, la majorité de nos communes sont des communes forestières et les bourgmestres étaient présents à chaque fois. Je pense que le travail de sensibilisation, au niveau politique local en tout cas, a été fait.

 

Un dernier élément dans la lutte contre les incendies : on a aussi beaucoup vu les agriculteurs sur le terrain cet été. Faut-il envisager des conventions, organiser la lutte contre les incendies avec la société civile ?

 

P. L. : C'est essentiel. Pour tous les feux d'une certaine ampleur, les agriculteurs ont apporté un renfort hydraulique très important, parce que nous n'allons pas investir dans cent cinquante citernes de douze mille litres pour l'éventualité de ces feux, même s'il y a une récurrence. C'est maintenant au pouvoir politique de conclure des accords, parce qu'on a quand même vu des agriculteurs abîmer leur matériel, des citernes renversées, des pneus qui brûlaient : ils prennent peut-être pas des risques mais enfin, ils s'exposent. La société civile devrait peut-être, sur le plan politique, faire l'objet d'accords, parce que jusqu'à présent, cela se fait surtout via de petits groupes WhatsApp, avec une réactivité magnifique.

 

Cette coordination avec la société civile se fait donc un peu sur la bonne volonté et l'improvisation ? Il faudrait la formaliser ?

 

P. L. : Oui, mais ce sont souvent des gens qui ont un ancrage local, qui sont chez eux comme on dit, et qui ont à cœur de sauver leurs forêts, leur patrimoine. Ils viennent tout à fait bénévolement, parce que c'est leur terroir.

 

Ph. L. : Si on regarde les agriculteurs, ils sont sur le terrain, c'est la partie de la société civile qui connaît le mieux le terrain, et je pense qu'ils sont convaincus, même s'il faudra peut-être être un peu plus coercitif concernant la réalisation de certains travaux à des moments critiques. En revanche, pour la société civile qui utilise les milieux naturels comme lieu de délassement, il y a certainement encore énormément de travail à faire. 

 

P. L. : Le meilleur feu, c'est celui qui n'existe pas et 90% d'entre eux sont d'origine humaine.

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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