Bien-être animal

ENTRETIEN | "Il y a un sentiment d'impunité " : les refuges pointent l'inaction des pouvoirs publics

publié le:10/11/2025 11:24:00 - mis à jour: 12/11/2025 18:01:20

Les refuges pour animaux saturent désormais toute l’année. Le secteur dénonce aujourd’hui l’inaction des autorités qui entraîne un sentiment d’impunité chez les éleveurs comme chez les détenteurs.

Les refuges qui accueillent des animaux de compagnie saturent. Traditionnellement, la situation se corsait à la veille des vacances, aujourd'hui, elle perdure tout au long de l'année. Pourquoi, malgré les campagnes de sensibilisation, les chiens et les chats sont-ils encore trop souvent abandonnés ? 

 

On décrypte dans le « Journal sur pause » avec Gaëtan Sgualdino, le directeur de la SPA de La Louvière et président de l'union wallonne pour la protection animale (UWPA) et Frédérique Smits, du refuge Sans Famille à Dinant. 

 

Gaëtan Sgualdino et Frédérique Smits

 

58% des ménages en Belgique ont un un animal de compagnie. Le chiffre a explosé depuis le Covid. Le marché qui concerne les animaux de compagnie a progressé de 10% par an entre 2018 et 2023. C'est un chiffre assez impressionnant. 

 

Gaëtan Sgualdino : En parallèle de ce chiffre-là, la majorité des animaux qui sont acquis ne sont pas acquis dans un refuge, mais chez des éleveurs, dans des animaleries, parfois dans des lieux où l'animal n'était qu'un objet. C'est un véritable problème parce que les refuges sont à saturation. Trop souvent, en fait, on consomme les animaux, on les achète. On l'a vu pendant le Covid, les refuges se sont vidés, mais les éleveurs se sont multipliés. On a acheté plusieurs femelles pour pouvoir continuer l'exploitation. C'est un véritable problème. Au niveau de l'UWPA, nous demandons même un moratoire sur certaines races de chiens parce que les refuges n'en peuvent plus de devoir accueillir comme ça les animaux que des gens consomment, achètent puis jettent. 

 

Vous avez senti, vous aussi, à Dinant, ce pic pendant le Covid avec une forte demande pour adopter des chiens ou des chats ?

 

Frédérique Smits : Tout à fait. Ça continue de toute façon. Durant le Covid, les gens adoptaient. Maintenant, évidemment, ils ont leurs chiens. Puis il y a des divorces, il y a des déménagements.. ils ont tous des excuses pour pouvoir abandonner leurs chiens maintenant. Ça devient problématique, franchement.


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Le refuge Sans Famille de Sorinnes affiche actuellement complet. Ce qui est particulier, c'est qu'on est en novembre. On a l'habitude de parler abandon, saturation des refuges, plutôt en juin juste avant les vacances…

 

Frédérique Smits : C'est toute l'année maintenant. Puis nous, on travaille aussi avec la police de Dinant. Donc ils nous amènent aussi des chiens qui sont en divagation. Le problème, c'est que les trois quarts des chiens qui arrivent chez nous ne sont en ordre de rien. Ils ne sont pas vaccinés, ils ne sont pas pucés, ils ne sont pas stérilisés. Donc quand ils arrivent chez nous, on doit les isoler et les mettre en ordre. Et quand ils sont vraiment en ordre de tout, on les met dans la meute. Mais il y a certains chiens qui évidemment ne supportent pas leurs congénères. Malheureusement, eux, ils restent dans des enclos. Ils sortent, on va les promener et tout, mais ils ne supportent pas les autres chiens.

 

Aujourd'hui, c'est un problème d'espace chez vous.

 

Frédérique Smits : Et de bénévoles et d'enclos. Maintenant, comme on rentre dans l'hiver tout doucement, on a des chiens qui sont dans des enclos extérieurs avec niche durant l'été. On aimerait bien les rentrer, qu'ils soient au chaud pour l'hiver.

 

Le Covid et la crise économique ont rempli les refuges

 

On va détailler les causes des abandons. La première qui revient chez l'un comme chez l'autre, c'est le contrecoup du Covid. A ce moment-là, on avait du temps, on était à la maison, on s'est dit on va prendre un chien, on va prendre un chat. Et aujourd'hui, on arrive au constat qu'on ne sait pas s'en occuper. C'est l'excuse qui vous est donnée ? 

 

Gaëtan Sgualdino : Moi, ça fait dix ans que je gère la SPA. Je ne sais pas l'expérience de Frédérique, mais il y a dix ans, l'hiver, on pouvait fermer des allées complètes. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. Il y a eu le Covid, où en fait, énormément de gens ont acquis un animal. Maintenant, le deuxième effet qui a suivi, c'est la crise avec l'Ukraine, l'augmentation du coût de la vie qui n'est jamais redevenu à un niveau plus normal, comme avant cette crise économique. 

Aujourd'hui, quelqu'un qui a des animaux qui nécessitent des soins doit acheter de la nourriture spécialisée, c'est plus de 100 euros un paquet. Et donc forcément, quand avant, quelqu'un pouvait se permettre d'avoir un, deux, trois chiens, aujourd'hui, il réfléchit. Il n'a peut-être plus qu'un seul chien, parce qu'il veut l'assumer pleinement. Alors c'est sans doute une très bonne décision pour ce chien, parce que ça coûte cher. Les frais vétérinaires ont explosé, la nourriture, les accessoires. C'est difficile économiquement d'avoir un animal.

Si plus d'un ménage sur deux a un animal, je pense qu'ils sont attachés à bien le détenir. Et donc forcément, on fait attention aujourd'hui. On est plus soucieux de pouvoir correctement accueillir un animal.

 

On adopte en réfléchissant plus. C'est plutôt sain, mais d'un autre côté, il reste tous ces animaux en refuge, qui du coup ne trouvent pas de famille.

 

Gaëtan Sgualdino : Et qui vont être acquis impulsivement et donc peut-être mal acquis. 

 

Il y a toujours cet effet, un chien pour Noël des achats ou des adoptions un peu impulsives. Vous sentez peut-être ça quand les gens viennent au refuge en disant "je veux adopter un animal", vous sentez parfois que ce n'est pas la bonne idée ?

 

Frédérique Smits : Notre politique, c'est que d'abord, il y a un questionnaire à remplir, ça c'est primordial. En fonction du questionnaire, on sait déjà voir si le chien qu'ils veulent adopter est compatible à leur mode de vie. On est assez stricts pour ça. 

Si le questionnaire est bon, les gens viennent le voir, ils viennent le promener. La particularité que nous avons, c'est qu'on les place à l'essai pendant dix jours. Si ça ne va pas, ils le ramènent. Si ça va, à ce moment-là, on fait le contrat d'adoption en bonne et due forme. Et on donne le carnet et ils partent officiellement avec le chien.

 

Là, on parle de l'adoption dans les refuges. Un problème aussi, c'est une espèce de dérégulation du marché, des chiens et des chats qu'on trouve sur Internet, sur les sites de petites annonces. 

 

Gaëtan Sgualdino : C'est le cancer des refuges aujourd'hui. On est face à un système où quelqu'un qui va avoir une portée accidentelle chez lui avec son chien va peut-être être contrôlé par un agent de quartier, par la police, peut-être la région Wallonne, l'unité bien-être animal. Mais en général, en fait, on va d'abord proposer à cette personne de régulariser la situation. Et cette personne va être invitée à prendre un agrément occasionnel. En fait, cet agrément est valable six ans. Et ça, c'est un vrai problème parce que du coup, les gens vont pouvoir légalement mettre à l'adoption, enfin plutôt, vendre ces animaux. Ils vont en tirer un revenu. Ils vont dire, ben pourquoi pas continuer ? On a le droit maintenant qu'on a un agrément. Et donc ça, aujourd'hui, ça se multiplie. Il y en a des milliers, des agréments de ce type qui ont été distribués. Et ça, on veut que ça cesse.

Le ministre du Bien-Être Animal, Adrien Dolimont, s'est engagé justement à donner un coup de frein à ce type d'agrément. Mais nous, ce qu'on demande, c'est d'aller plus loin. C'est qu'à un moment donné, il y ait plus de contrôles. Aujourd'hui, les gens qui maltraitent, qui font de la petite maltraitance, de la petite délinquance en matière de reproduction, ne sont pas très inquiets par rapport à leur trafic, parce qu'ils savent qu'ils ne risquent pas grand-chose. 

On a obtenu que les plus petites sanctions soient renforcées. On attend que ça se traduise. Ça fait bientôt six mois. On commence vraiment à être impatients parce que ce gouvernement a quasi un an et demi d'existence. 

 

Ce jeudi, le gouvernement wallon a adopté en première lecture un projet d'arrêté renforçant le cadre réglementaire sur les élevages. Ça ne va pas encore assez loin, selon vous ? 

 

Gaëtan Sgualdino : Ça ne va pas assez vite, parce que les refuges sont dans l'urgence. En fait, ça fait des mois, même des années qu'on dit qu'on est dans cette forme d'urgence. Il faut bien comprendre que les refuges agréés remplissent, avec derrière des ASBL complètement privées, remplissent une mission de service public. 

 

Attention, chien méchant ou maîtres dépassés? 

 

Dans les causes d'abandon, il y a le problème de certaines races de chiens. On a l'impression que chez Sans Famille, il n'y a que des bergers malinois.

 

Frédérique Smits : On a 27 Malinois. Les gens achètent ces chiots bébés. Une fois qu'ils arrivent à l'adolescence, c'est-à-dire sept mois, ils vous testent un petit peu et puis les gens ne savent plus les gérer. Et à ce moment-là, ils les abandonnent, ou ils les laissent divaguer n'importe où et on les recueille. 

 

Gaëtan Sgualdino : Dans mon refuge, à la SPA de La Louvière, on est aussi à des chiffres super importants. Alors spécifiquement sur les Malinois, spécifiquement sur les American Staff, qui sont très peu souvent identifiés, porteurs d'une puce. Ça c'est un problème. Et puis mal détenus, mal acquis, et donc mal élevés, les gens ne font pas le nécessaire.

 

Ce sont des chiens qui ne sont plus adoptables ?

 

Gaëtan Sgualdino : Si, parce que justement, les refuges sont là. On va faire ce travail, ça va durer des semaines. Et le problème, en fait, c'est que les candidats à l'adoption de ces chiens-là, adultes, qui ont souvent 15, 18 mois, ils sont peu nombreux en fait. Aujourd'hui, on a besoin d'un sursaut citoyen pour se diriger vers les refuges, pour adopter les animaux qui sont là depuis bien trop longtemps. Donc plutôt que d'aller sur Internet, sur les annonces, aller vers les refuges.

 

En Wallonie, il est obligatoire d'identifier son chien ou son chat. Comment ça se fait que l'on retrouve quantité d'animaux, alors aujourd'hui, qui ne le sont pas ?

 

Gaëtan Sgualdino : Le sentiment d'impunité. Aujourd'hui, les gens ont l'impression qu'en fait, il ne leur arrive rien. Il n'y a aucun contrôle. Donc, ils s'en fichent. Les gens ont l'impression que faire faire une portée à son chat, c'est normal, il n'y a pas de problème ensuite. Or, la stérilisation des chats est obligatoire. Les chats porteurs d'une puce d'identification qui entrent en refuge, chez nous, c'est moins de 5 %. Donc c'est-à-dire que 95 % des chats qui arrivent en refuge, en fait, ne sont pas identifiés. Et pour les autorités, il y a quelque chose de l'ordre du normal. Il y a bien des campagnes qui existent, mais elles sont vraiment trop peu financées à l'échelle de la Wallonie. 

 

Le permis de détention ne va pas assez loin

 

Autre cadre réglementaire : le permis de détention. Pour l'instant, c'est un papier purement administratif. Pour vous, ça, ce n'est pas suffisant.

 

Gaëtan Sgualdino : Il est indispensable. C'est une première étape, mais on n'est pas encore à une situation idéale. Ce permis, il est là pour faire réfléchir les gens, parce que quelque part, on doit aller à la commune, rechercher ce document. Et finalement, on se rend compte que les gens qui voudraient acheter de manière impulsive ne vont pas faire les démarches et vont peut-être éviter d'acheter un animal un peu trop vite. 

 

Qu'est-ce que vous voudriez en plus ?

 

Gaëtan Sgualdino : Par exemple que ce permis ne soit pas délivré automatiquement, mais pour certaines races de chiens, que ce soit à la sortie d'une formation. Les gens doivent entendre que ces chiens ont des besoins spécifiques, parce que c'est trop facile d'acheter ces chiens, et puis que ce soient les refuges qui doivent assumer.

 

Est-ce que le modèle économique des refuges est tenable, avec cette saturation ? Comment est-ce que vous joignez les deux bouts ? 

 

Frédérique Smits : On a une équipe de bénévoles, heureusement, entre autres, des bricoleurs, qui réparent tout ce que les chiens démolissent. Ils refont des enclos, ils refont des parcours. On n'a pas que des chiens et des chats, on a des animaux de ferme aussi. Donc, il faut  refaire les clôtures, mettre des piquets...C'est que du bénévolat. 

 

C'est la majorité des refuges en Wallonie ?

 

Gaëtan Sgualdino : Oui, c'est la majorité des refuges qui n'ont pas d'équipe au sein de leur refuge, parce qu'employer une personne, ça coûte très cher. 

Vous avez une idée de combien on a pu recevoir sur les 12, 15, 18 derniers mois, en termes de subsides de la région Wallonne ? Zéro euro ! On assume vraiment cette mission de service public sur base de la générosité. Ce sont les gens qui nous financent. Alors, la plus belle façon dont les personnes qui soutiennent les animaux nous financent, c'est en nous mettant sur leur testament. En fait, c'est comme ça que la plupart des refuges arrivent à exister aujourd'hui,  parce qu'en mettant l'animal à l'adoption, on perd de l'argent. Il n'y a aucun refuge qui génère du profit. 

 

C'est une de vos revendications que les pouvoirs publics, communaux ou régionaux, prennent un peu leur responsabilité ?

 

Gaëtan Sgualdino : Alors, on ne demande pas de devenir financés totalement par les pouvoirs publics. On veut rester libres et indépendants. Je crois que c'est vraiment important pour pouvoir aussi dénoncer quand ça ne va pas. Pour autant, aujourd'hui, on remplit vraiment une mission de service public avec 100% des deniers des ASBL.

Il y a plus d'une centaine de refuges. Et donc, le tissu associatif est vraiment très riche en Wallonie, mais il est très pauvre aussi. 

 

C'est une grosse part de votre travail d'aller chercher des dons ?

 

Frédérique Smits : Oui, on reçoit un peu de dons et un peu d'héritages, mais ce n'est pas grand-chose. Ils sont rares. En plus, nous, on ne pratique pas l'euthanasie. Donc, on a pas mal de vieux chiens qui sont cardiaques, qui ont le diabète, qu'on fait soigner et le prix des médicaments explose. C'est très, très cher. Et on n'est pas remboursés par la mutuelle. Donc, voilà, il faut casquer !

 

Très peu de refuges pratiquent l'euthanasie de convenance

 

Est-ce qu'il y a des refuges où on en arrive à devoir euthanasier des animaux ? 

 

Gaëtan Sgualdino : L'euthanasie de convenance, c'est quelque chose qui diminue très fortement, simplement parce que ce n'est pas du tout accepté par les gens qui nous soutiennent. C'est logique. Nous, on a fait ce choix, la SPA de La Louvière aussi, de ne plus en faire. Il y a très, très peu de refuges aujourd'hui qui font encore des euthanasies de convenance.

 

De convenance, ça veut dire pour faire de la place ?

 

Gaëtan Sgualdino : C'est ça. Parce qu'une euthanasie liée à l'état de santé d'un animal, on pourrait le comprendre parce qu'il est en fin de vie. Il y a parfois des euthanasies qui se font pour des questions de dangerosité, mais c'est devenu des exceptions. On essaie de lutter contre ça. Malgré tout, pour nous, ce n'est jamais de la faute des refuges. C'est toujours de la faute des gens qui placent les animaux en refuge, si on en arrive là. Mais de plus en plus de refuges tournent le dos aux euthanasies. 

Aujourd'hui, la responsabilisation, elle est du côté politique, des autorités. Ce n'est pas normal que des associations en arrivent à devoir euthanasier des animaux parce qu'il y a cette inaction. On a depuis des années des campagnes de sensibilisation. Il est temps que le ministre du Bien-Être Animal comprenne que ça ne sert à rien. Aujourd'hui, il faut passer à d'autres étapes et responsabiliser le citoyen. 

 

Il faut sévir, c'est ça que vous voulez dire ?

 

Gaëtan Sgualdino : Il faut sévir, clairement, parce qu'aujourd'hui, il y a un sentiment d'impunité chez les personnes qui sont laxistes avec leurs animaux. Et ça, ce n'est plus acceptable. Parce que ça a de trop grosses conséquences sur les refuges.

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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