Anne-Sophie Vandevoorde, du Ciné Gedinne, fait plus que penser le monde de demain. Elle s'y projette entièrement et nous entraîne avec elle. Récit d'anticipation réaliste ou utopie pure, à vous de juger...
Anne-Sophie Vandevoorde travaille comme chargée de communication pour l'Henallux, une haute école implantée dans les provinces de Namur et de Luxembourg. Elle est aussi une des chevilles ouvrières de la création du cinéma de Gedinne, une asbl dont elle assure aujourd'hui la présidence.
L'intertitre est de la rédaction.
Carte blanche à Anne-Sophie Vandevoorde: Quel monde voulons-nous pour demain?
Caroline fit taire le réveil d'un geste distrait. Elle était réveillée depuis longtemps, comme depuis quelques semaines. L'âge, sans doute.
Elle alluma la petite lampe de chevet. Il faisait encore nuit, elle entendit les batteries de réserve vibrer légèrement dans son sous-sol.
Elle sortit de son lit en s'étirant. Fit couler la douche. Il fallait quelques secondes avant que l'eau soit chaude. Les panneaux solaires fonctionnaient bien en cette saison, l'eau était toujours chaude. L'hiver, lorsque le ciel était couvert, elle devait puiser dans la réserve. Les douches étaient moins longues, mais agréables tout de même.
Elle s'habilla en hâte, elle était en retard. Elle choisit une jupe légère bleue et un t-shirt de la même couleur. Le tout en coton, évidemment. L'été, le coton. L'hiver, la laine. On n'avait plus le choix qu'entre trois ou quatre matières naturelles depuis des années.
Elle respira le tissu. Il sentait le frais.
Elle quitta sa petite maison un peu trop tard pour le bus de 7h10. Ce n'est rien: elle prendrait celui de 7h20 pour rejoindre la gare de Jemelle. Le train était à l'heure, comme d'habitude. Le wagon était rempli, mais il y avait de la place pour tout le monde.
La Grande Crise de 2020
Vingt ans plus tôt, lors de la Grande Crise de 2020, le monde avait radicalement changé. La mutation avait duré environ 10 ans, le temps que le monde politique et économique accepte les Grands Changements Obligatoires. Un virus était apparu, et avait profité de la mondialisation humaine et économique pour se disséminer partout. Les gens avaient dû rester chez eux et ne pouvaient plus effectuer les achats compulsifs qu'on les avait encouragés à faire. Dans le Monde d'Avant, la richesse de la planète était détenue par 10 % des humains. Les 90% restant se divisaient en deux catégories: ceux qui s'en sortaient et avaient une vie confortable, les autres crevaient pour des boulots qui payaient à peine une mauvaise nourriture.
Le Premier Changement Obligatoire a été d'encourager les gens à acheter les produits cultivés près de chez eux. Les fruits, les légumes. Plus tard, on interdit l'importation et l'exportation des produits présents localement. Ainsi, très vite, l'importation n'a plus concerné que les fruits et les produits exotiques, comme l'ananas, l'avocat, le café.
Très vite, les agriculteurs et les cultivateurs ont enfin pu vivre de leur métier. N'était plus autorisée que la consommation de viande locale, vendue uniquement à la ferme ou en boucherie. Il était devenu impossible de consommer du poulet yougoslave ou du bœuf argentin.
On éleva moins d'animaux, mais mieux. On délaissa l'insémination pour laisser la nature faire son travail. La viande avait meilleur goût et avait de meilleurs apports nutritifs.
Combinée à la culture autorisée uniquement en bio (suppression des pesticides chimiques, notamment), cette gestion de la viande a amélioré le système immunitaire de l'être humain.
Le Deuxième Changement Obligatoire, ça a été la suppression des déchets. L'arrêt de l'économie, en ce temps-là, a généré des tas de recherches concernant les alternatives au plastique et à l'aluminium, toutes ces matières non biodégradables. Très vite, de nouveaux contenants sont apparus sur le marché, et ont complété les démarches citoyennes appelées «zéro déchet».
On régula les déplacements en avion selon des consignes très strictes : un déplacement personnel par année et par personne, et les déplacements professionnels furent limités au maximum.
Trois ans après le début de La Grande Crise, un chercheur trouva un moyen de stocker l'énergie électrique à grande échelle, sur de petits supports. Les centrales nucléaires furent fermées. On investit massivement dans les structures individuelles, permettant aux particuliers d'avoir leur propre système électrique en complément d'un vaste réseau organisé.
Le train s'arrêta en gare. Comme il faisait beau, Caroline était heureuse de terminer son chemin à pied. Quand il faisait mauvais, elle prenait l'un des nombreux bus électriques qui circulaient en permanence dans la ville.
Elle sourit en quittant la gare. Il y a 20 ans, c'était le coin des SDF. Depuis la mise en place du revenu mensuel minimum garanti, tout le monde avait un toit et des murs (isolés), et de quoi se nourrir bien, local, et pour pas cher. Les rues étaient propres et les gens étaient apparemment heureux, comme elle, d'aller travailler. Avec la réorganisation du travail, non plus en termes de temps en présentiel, mais d'objectifs à atteindre, on allait travailler quand on le souhaitait, du moins, quand c'était possible. La Grande Crise avait fait comprendre à l'Homme qu'il avait besoin de plus de temps pour lui et les siens. Depuis 2025, les magasins étaient fermés le week-end.
Caroline soupira en approchant du bureau. Ces dernières années avaient été douces. Ses enfants avaient grandi très vite et ils avaient maintenant terminé leurs études. L'aîné était devenu médecin de campagne, la seconde était électromécanicienne dans une entreprise d'innovations technologiques et le cadet était boulanger. Elle était contente de l'enseignement que l'on avait dispensé à ses enfants. Il leur avait permis de trouver une voie épanouissante.
Tout ceci n'avait été possible que parce que l'économie s'était cassé la gueule et qu'il avait fallu trouver des fonds de toute urgence. Les 10% avaient dû renoncer à leurs avoirs. Le Grand Changement Obligatoire n°3. Les fraudes fiscales avaient été traquées sans relâche. Les paradis fiscaux étaient revenus sur terre. Tout cet argent avait été rendu et avait enfin pu financer la santé, l'enseignement et la culture.
Caroline se relève brusquement à la sonnerie du réveil. Quel rêve doux et stupide à la fois.
«Sympa, ce voyage dans le futur», se dit-elle en regardant la date d'aujourd'hui: 25 août 2023.
Elle sourit. Finalement, 2040, ce n'est pas si loin!
Elle s'habille rapidement pour ne pas rater l'unique bus qui la transporte à la gare. Mais juste avant d'y monter, elle enfile son masque.
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