24 août 1914: le jour d'après

publié le:24/08/2014 08:58:04 - mis à jour: 24/08/2014 09:54:57

Dinant se réveille le lundi 24 août 1914 choquée, meurtrie, ravagée, hébétée, ensanglantée. Les survivants se rendent compte de l'étendue du massacre. Ils n'en reviennent pas. Comme François Bribosia, échevin, futur bourgmestre de Dinant, qui s'était caché dans une cave le 23 août et n'en croit pas ses yeux le lendemain.

"Hier j'ai été réveillé à cinq heures du matin par des coups de canon. O s'est levé à la hête et réfugié dans la cave du voisin. Environ trente personnes y ont trouvé refuge. Le canon a tonné sans discontinuer. Souvent je suis sorti de ma cachette pour me rendre soit à la cour soit à la fenêtre. De temps en temps la fusillade a été plus nourrie mais nous ne nous doutions pas des scènes horribles qui se déroulaient en ville. Je suis rentré chez moi vers 21h30 et me suis couché vers 23h. ON aurait dit que tout Dinant était en feu.

Ce matin je me suis levé à 6h. Les troupes défilent toujours sur la rive gauche, les incendies se propagent. A 11h, un homme est venu s'abattre près de chez moi, des soldats allemands l'ont fusillé d'un côté de la Meuse à l'autre. La même salve a étendu raide morte Mme Monin, une voisine. Le substitut Legrand réfugié à la maison n'échappe que par miracle. C'est en voyant tomber ces innocentes victimes que je me rends compte de a gravité de la situation. Me récit des fusillades de la veille m'est confirmé. Je commence à y croire.

Le soir arrive. Dinant brûle toujours. On se couche. Nous espérons être arrivés au bout de nos peines."

François Bribosia a eu de la chance mais il ne sait pas encore à quel point. Les informations circulent mal. Tout le monde se terre. Il note dans son carnet que la journée du 24 août s'achève sans "autre incident, pour nous du moins".

Pourtant le lundi toute la journée la chasse à l'homme continue dans le faubourg de Leffe. Un officier ne s'en cache pas et et dit ingénûment aux Religieuses que l'ordre a été donné de tuer tous les hommes: "Il ne restera que deux vieillards que nous avons jugé incapables de tenir un fusil." A quelques hommes près il ne disait que trop vrai. Des patrouilles accompagnées de chiens policiers fouillent les moindres recoins et malheur à ceux qui sont découverts: pour les hommes, c'est la mort presque certaine. Pour les femmes et les enfants, l'emprisonnement.

Pour les rescapés des tueries de la veille, terrorisés par ce qu'ils ont vu et vécu, le 24 août et les journées suivantes sont de vrais calvaires. Certains sont prisonniers, d'autres se cachent dans des recoins et n'osent plus bouger, devenant fous à force d'inanition. Emile Dony habite Neffe et a fui quand un des premiers obus de la veille est tombé sur sa maison. Il a vu et entendu les atrocités commises la veille. Le 24 août, mourant de faim et de soirf, il se décide à rentrer, rassuré par une rumeur disant ques les Allemands ne faisaient plus de mal aux gens.

"Dans le village, les rues sont remplies de débris, et je rencontre personne sauf le vieux Houbion, tout perdu, qui ne répond même pas à mes questions. Enfin je vois Edmond Toussaint, porteur d'un brassard de la Croix-Rouge qui, en m'apercevant, me crie: "Sauvez-vous, ils tuent tout le monde!" Nous sommes tellement à bout de forces que nous décidons de redescendre en quête de nourriture.

A peine avons-nous fait quelques centaines de pas que les Allemands nous arrêtent. Ils nous font lever les bras et nous conduisent près de chez Mme Lambert, où nous retrouvons d'autres civils. Un officier nous dit en très bon français: "On va tous vous fusiller mais avant ça on va vous montrer comment nous détruisons vos maisons qui gâchent le paysage." Et en effet ils installent un canon et tirent plusieurs coups détruisant des maisons.

Deux coups frappent aussi l'hospice. Le premier tombe près du dortoir. Il est aussitôt évacué par les enfants. A peine sont-ils sortis que le deuxième obus tombe au milieu de la salle.

Cette mise en scène terminée, nos gardiens nous mènent vers d'autres prisonniers qui stationnent depuis la veille au bord de l'eau, face au rocher Bayard. On nous fait passer sur l'eau sur de grands radeaux. On nous parque tous dans le jardin Bourdon. Un soldat nous montre un coin de terre fraîchement remué en nous disant: "Ici soixante-dix civiles enterrés!"

Nous n'étions pas assis plus d'un quart d'heure que nos gardiens choisissent quelques hommes, dont moi, pour creuser une nouvelle fosse. Nous allons chercher les cadavres. Quand c'est le tour de Marcelline Meurisse, je vois que cette femme saigne et qu'elle n'est pas morte. Anatole Roulin le fait remarquer aux soldats mais ceux-ci nous forcent à la mettre dans la fosse commune. Or elle vit encore, je l'entends même gémir.

Un de nos gardiens se montre bon vis-à-vis de nous et tâche, en cachette, d'améliorer notre sort. "Ich bin gut", répète-t-il sans cesse, comme pour blâmer ses compagnons qui tuaient, pillaient et faisaient souffrir.

Le soir arrive. Les soldats font coucher tous les civils, 300 personnes environ, sur l'herbe. Ils placent une bougie sur une chaise, elle répand une lueur blafarde et contribue à rendre plus sinistre encore le tableau. Jamais je n'oublierai cette nuit lugubre."

Dinant n'est pas la seule commune où la population continue de subir les avanies des soldats allemands. A Hastière, par exemple, une quinzaine de civils ont été gardés deux jours dans une cave à charbon, sans lumière, sans manger, dans la terreur et les menaces. En voici le récit de Julie Rifon:

"Hier le tigre qui commande à la villa scolaire est venu hurler "Les prisonniers dans les caves, vite ou je fais feu." Nous sommes descendus dans un trou inconnu de tous. La porte a été fermée à clé et quel ne fut pas notre effroi quand nous avons entendu clouer cette porte, comme si on voulait nous enterrer vivants. Nous sommes grimpés sur un tas que nous avons reconnu comme étant du charbon et nous nous sommes étendus résignés en attendant la mort.

Comment dépeindre les longues heures passées dans ce réduit? Le moindre de nos mouvements remplit l'air de poussières de charbon qui le rendent insupportable à respirer. La chaleur est suffocante, la soif nous tourmente. Nous demandons de l'eau, la sentinelle décloue lentement la porte, celle-ci s'ouvre enfin, et nous voyons qu'il fait jour. Oh cette lumière, comme elle nous semble belle à tous, plongés depuis si longtemps dans les ténèbres épaisses. On se regarde, éblouis. On nous apporte une cruche d'eau pas très pure mais combien délicieuse. La porte est refermée et reclouée soigneusement. Le féroce officier vient souvent nous rendre visite et et nous menacer."

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CDJ

22H30