Les petits festivals de musique font grise mine. Financement, essoufflement des bénévoles, changement des habitudes du public, les causes de leurs difficultés sont nombreuses. Décryptage.
Nicolas Debatty depuis le studio de Toutim a fait les comptes : 5 festivals organisés en 2024 dans notre arrondissement ne seront pas organisés cette année. Pour le Noiz'Rock, c'est même définitif. Le petit festival organisé à Noiseux ne renaîtra pas en 2026. Pour les autres, l'espoir est permis mais il ne saurait occulter la situation difficile dans laquelle se trouvent bon nombre de petites organisations.
Pour comprendre, les difficultés de ce secteur, on accueille Jehanne Hecquet, professeure à l'Ephec en marketing des arts et de la culture, et Audrey Magonet, l'organisatrice du Noiz'Rock.

Audrey Magonet et Jehanne Hecquet
Pourquoi vous avez pris la décision d'arrêter le Noiz'Rock ?
Audrey Magonet : Essentiellement pour des raisons financières. Avec l'équipe, on a dû aller dans nos poches pour être sûr de payer tout le monde. On ne doit rien à personne, ça, c'est notre fierté mais on n'était pas sûr qu'on puisse relancer une édition cette année. On n'était pas sûr de pouvoir payer tout le monde comme il faut.
On ne peut pas se baser sur des retours positifs de l'année dernière. Même si on a eu peu de monde, tous les retours ont été extrêmement positifs. Tout le monde était très content. Tous ceux qui étaient là étaient très contents. Mais ce n'est pas ça qui va remplir les caisses et permettre de payer tout ce qu'il y a à payer pour organiser un petit festival.
Vous avez décidé d'arrêter les frais. L'asbl est presque dissoute…
A.M. : L'asbl est en passe d'être clôturée. On vient de faire la dernière assemblée générale dans laquelle, oui, on décide d'arrêter les frais.
Je ne vais pas retourner le couteau dans la plaie, mais je sens, quand vous en parlez, une certaine émotion. Les festivals comme le vôtre, ce sont des festivals qui sont portés à bout de bras par très peu de personnes finalement.
A.M. : Très peu de personnes dans l'équipe officielle, oui. Il y avait moi comme présidente, ma maman qui était trésorière et un de mes amis d'enfance qui, pour des raisons professionnelles, est parti vivre dans le sud de la France. Donc je me retrouve en fait toute seule étant donné que ma maman vieillit et voudrait pouvoir passer le flambeau, mais il n'y a personne pour reprendre.
L'essoufflement des bénévoles, est-ce une des causes qui revient souvent ? Les structures bénévoles fonctionnent une génération et puis ont peut-être du mal à peut-être passer la main.
Jehanne Hecquet : Je pense que ça va dépendre des organisations et des différents types de festivals avec la programmation aussi qui va attirer, ou pas, des jeunes bénévoles. Ce que j'observe aussi, c'est que parfois on arrive à attirer des bénévoles mais peut-être pas pour les bonnes raisons. Et donc il y a aussi toute la difficulté de la gestion des bénévoles sur le lieu du festival et aussi de l'implication du bénévole une fois qu'il est sur le lieu du festival. Il y a aussi ces aspects-là qui sont compliqués.
Il ne suffit pas de recruter ?
J.H. : Il faut pouvoir motiver, encadrer, impliquer sans avoir vraiment de cadre légal parce que les bénévoles, ils peuvent partir à tout moment.
Autre difficulté, peut-être la principale, l'argent et la difficulté d'aller chercher de l'aide, des subsides pour aider à boucler le budget…
A.M. : C'est un parcours du combattant. Franchement il faut s'accrocher à ses bretelles et ne rien lâcher. Moi, l'organisation du Noiz' Rock, c'est 9 mois de préparation, c'est des créations de dossiers, de 30, voire 40 pages. Il faut tout justifier, il faut tout expliquer. Vous envoyez votre dossier, vous dites : « on va avoir X groupe et ce sera tel groupe, tel groupe, tel groupe » et puis en cours de route, il y en a un qui vous lâche pour une raison X ou Y, il faut le remplacer mais votre dossier est déjà envoyé.
C'est un peu stressant quand c'est vous qui faites votre dossier. Derrière, vous n'avez pas toute une équipe de secrétaires.
On entend les difficultés pour les petites structures pour aller chercher des subsides et parallèlement les dépenses qui augmentent dans les festivals, mais un peu partout dans le monde culturel avec une augmentation des coûts : l'augmentation des cachets pour les artistes, pour la location de matériel… C'est la double peine un peu pour les petits festivals ?
J.H. : C'est la double peine et même la triple peine parce qu'après ça, il faut que la fréquentation suive. Là, on voit qu'il y a une diminution de la fréquentation dans pas mal de festivals. On observe ça en Belgique mais on observe ça aussi en France ou Canada donc je pense que c'est quelque chose de récurrent et les plus petits festivals souffrent fort alors que les grands, moins.
On voit vraiment un gap entre les deux. Au niveau financier, ce gap est très important puisqu'évidemment les gros festivals arrivent avec des possibilités d'offrir des cachets monstrueux. Les moyennes et petites structures n'ont aucune chance d'avoir ces artistes-là pour drainer du monde.
Cela signifie que plutôt que de faire trois petits festivals, le public préfère en faire un gros ? Il y a aussi une question de budget pour le public aussi.
J.H. : Ce qu'on observe au niveau du public c'est qu'effectivement on va faire des choix. S'il dépense 180 euros pour une entrée dans un festival et cela sans compter les consommations, la nourriture, le camping, le parking, la navette. On est largement au-dessus de ça. Alors évidemment le week-end après, il ne va pas de nouveau repartir et rebooker un festival.
Mais ce qu'on voit aussi c'est qu'il y a une concurrence plus large que ça. Beaucoup veulent aller voir leurs artistes préférés en dehors des festivals et vont acheter un ticket de nouveau à 180€, par exemple pour Billie Eilish mais au Pays-Bas donc il faut encore y aller, se loger là-bas etc. Une fois qu'on a dépensé 300 euros pour aller voir son artiste préféré, on ne va peut-être pas racheter un ticket.
Donc la concurrence, ce n'est pas nécessairement entre les festivals, elle est entre l'offre musicale de manière générale ?
J.H. : Oui. Et il y a la concurrence au niveau de l'agenda aussi. En Belgique, globalement, si on regarde les festivals on voit qu'ils sont organisés entre mai et septembre ou même plutôt fin juin - puisqu'on attend souvent la fin des examens des étudiants - et septembre. Les gens évidemment ne savent pas non plus faire tous les festivals, ils ont aussi une question de gestion du temps, ils ont aussi autre chose dans leur vie.
Est-ce qu'on sent aussi une « gueule de bois » post-covid ? On a fait la fête, on était contents de se retrouver, de ressortir et maintenant y a un peu le contre-coup. Est-ce quelque chose qui apparaît dans vos analyses ?
J.H. : Moi je n'adhère pas trop à ça. J'ai l'impression que les gens sont conscients de ce qu'il se passe. Quand ils vont dans un gros festival, ils se rendent compte que c'est un investissement au niveau du budget mais aussi en termes de temps : il faut aller jusque-là, il faut se garer, il faut marcher jusqu'au lieu du festival, il faut faire des files un peu pour tout et puis après ça, il faut rester debout. Et tout ça pour parfois aller voir un artiste qui chante très peu ou bien, on se rend compte qu'il n'y a rien qui se passe, qu'il fait son job et puis qu'il part directement. Je crois que beaucoup de gens peuvent être déçus et vont se tourner vers des structures plus petites.
C'est peut-être un sentiment qui pourrait ramener les gens vers des festivals comme le vôtre ?
A.M. : C'est vrai que dans des festivals comme le nôtre, le public peut rencontrer les artistes à la sortie de scène. C'est un truc qu'on a voulu essayer mettre en avant cette proximité entre le public et l'artiste mais aussi permettre aux artistes de se rencontrer. C'était ce qu'on voulait mettre en place, oui, le problème, c'est que le public doit suivre.
Un aspect qu'on n'a pas encore évoqué et que vous avez relevé toutes les deux quand on a préparé cette émission, c'est la météo. Naïvement, moi, je pensais que ce facteur existait déjà il y a 15 ans et qu'alors, on parlait moins de difficultés pour les festivals. Pourtant, la météo serait un critère de réussite ?
A.M. : Je pense que ça dépend du style de musique, honnêtement. Nous, c'était plutôt du punk rock métal. Et là, la pluie ce n'est pas grave.
J.H. : Ce qu'on observe, mais ça dépend du public comme le disait Audrey et donc de la programmation, mais c'est qu'effectivement les gens vont attendre beaucoup plus longtemps qu'avant pour acheter leur ticket. Ce qui est un souci en termes de liquidité pour les festivals. Si on annonce du mauvais temps, il y a pas mal d'organisations qui nous disent qu'ils perdent 50% au niveau de la billetterie et 30% sur place.
Maintenant il y a des festivals qui essaient de trouver des alternatives. Par exemple, la Nuit des Chœurs à Villiers-la-Ville où, vu leur public, la météo va être assez importante, ils innovent cette année et ils offrent la possibilité, si on paie 15 euros en plus, d'avoir une assurance météo. S'il pleut, on a la garantie qu'on aura un ticket gratuit l'année suivante.