Téléphonie mobile insuffisante, internet trop lent : les zones blanches persistent chez nous. Où en est-on précisément et comment remédier au problème ? On décrypte avec les opérateurs.
La téléphonie mobile et l'internet fixe sont devenus des services essentiels, dont plus personne ne peut se passer. Pourtant, dans notre région, certains territoires restent encore mal desservis, voire parfois totalement déconnectés.
Depuis une dizaine d'années, les pouvoirs publics tentent de remédier à cette situation. Où en est-on exactement, et que reste-t-il à faire ? Pour répondre à ces questions, nous recevons sur le plateau du « Journal sur pause » : Cécile Noël, experte auprès de l'Agence du Numérique de la Région wallonne, spécialisée dans les questions de connectivité ; Grégory Franceus, manager Relations extérieures et Génie civil pour Proximus, en charge plus particulièrement de notre région ; et France Vandermeulen, directrice des affaires publiques chez Orange.

Cécile Noël, Grégory Franceus et France Vandermeulen
Le terme « zones blanches » recouvre en réalité deux réalités différentes : la téléphonie mobile et l'internet fixe. Pouvez-vous préciser ?
Cécile Noël : En internet fixe, on parle de zones blanches fixes pour désigner toutes les zones dont le débit est inférieur à 100 mégabits. Pour le commun des mortels, 100 mégabits, c'est déjà très bien. Mais l'Europe a fixé ce seuil parce que l'objectif de la « Digital decade », de la Décennie numérique était d'atteindre 100 mégabits pour tous les citoyens à l'horizon 2025. L'ambition va ensuite jusqu'au gigabit à l'horizon 2030.
Pour les zones blanches mobiles, ce sont toutes les zones dans lesquelles aucun opérateur n'est présent. Certains citoyens ont parfois l'impression d'être en zone blanche, alors qu'un opérateur est bien présent, mais pas celui auquel ils sont abonnés. Aujourd'hui, on a une grande chance : Orange et Proximus ont mis en commun leurs sites, ce qui a agrandi leur zone de couverture du territoire. Partout où Orange est, Proximus est et inversement. Une zone blanche, c'est donc là où il n'y a vraiment aucun opérateur.
Il faut aussi savoir que les opérateurs ont une obligation de couverture à l'extérieur des bâtiments. Or, les bâtiments doivent être de plus en plus isolés, c'est la législation, et la couverture est calculée à l'extérieur du bâtiment. Il y a donc une petite dualité.
Le Covid, un révélateur des besoins en connectivité
Est-ce que la crise du Covid et le développement du télétravail ont changé la donne et accentué la pression sur les opérateurs ?
C. N. : Avant le Covid, la connectivité était nécessaire, mais tout le monde ne se rendait pas vraiment compte qu'elle était essentielle. Après le Covid, on a pris conscience de son caractère indispensable. Le gouvernement a alors mis en place, aussi bien au niveau fédéral qu'au niveau régional, des appels à projets et a prévu des enveloppes significatives, plus de 50 millions pour la Région wallonne, pour aider les opérateurs à déployer dans des zones peu rentables, car peu peuplées. Notre région, c'est un grand territoire avec peu de population. Il faut trouver l'équilibre. Le fait d'avoir mis en évidence que la connectivité était essentielle a permis de mettre en lumière les besoins et d'enclencher la machine.
Il y a eu un avant et un après Covid pour vous aussi ?
Grégory Franceus : Très clairement, le télétravail a mis en évidence que les gens avaient besoin d'une connectivité suffisante pour le travail, pour faire des visioconférences par exemple, mais également pour les enfants restés à domicile, pour le gaming, pour la télévision et pour l'internet de base. Les besoins se sont décuplés. Et par la suite, c'est devenu une norme. On le voit dans la consommation, que ce soit en mobile ou en internet fixe : les besoins d'une famille ont fortement augmenté.
La connectivité d'un lieu est-elle devenue un critère au moment de s'installer quelque part ?
France Vandermeulen : Quand un habitant décide de s'installer dans une région, il demande généralement à sa commune ou consulte les cartes de l'IBPT (Institut belge des Services postaux et Télécommunications, ndlr.) pour vérifier la couverture. Plus personne ne peut s'en passer. Comme mes collègues le disaient, pendant le Covid, des étudiants n'ont pas pu passer leurs examens à cause d'une coupure d'internet. Ce sont des plaintes que nous avons reçues à l'époque.
État des lieux dans l'arrondissement de Dinant
Il y a eu des progrès depuis quelques années, en téléphonie mobile comme pour le fixe. Peut-on faire un état des lieux pour notre arrondissement ? La couverture mobile est quasi totale, du moins dans les chiffres, mais sur le terrain, on sait bien que c'est parfois très compliqué.
C. N. : Le chiffre de l'IBPT annonce plus de 99 % de la population, pas du territoire, couverte en 5G. On compte toujours à l'extérieur des bâtiments. C'est une belle progression. Mais il faut savoir qu'en 2020, quand l'Europe a dit qu'il fallait lancer la 5G, la Belgique a pris trois ans de retard : on a été très prudents, il a fallu revoir les normes, etc. Les opérateurs ont ensuite rattrapé ce retard, mais comme toujours, ce sont d'abord les grandes villes qui sont couvertes, et les zones rurales ensuite. Ce qui est rentable et puis le reste. Mais l'intention est quand même de le faire et des projets sont en cours pour continuer.
Ce chiffre global donne l'impression que le problème est réglé. Pourtant, dans l'arrondissement de Dinant, il reste des endroits très problématiques.
F. V. : Sur l'arrondissement de Dinant, Orange dispose d'une couverture 4G et 5G sur presque toutes les communes. Nous sommes actuellement en phase de consolidation des réseaux entre Orange et Proximus : nous avons décidé il y a quelques années de combiner nos réseaux, ce qui permet à chacun de profiter des sites de l'autre. C'est une bonne nouvelle pour les citoyens. Cette phase de consolidation est sur le point de se terminer, il reste environ 20 % de l'arrondissement qui n'est pas encore finalisé. Il peut donc y avoir quelques perturbations en ce moment, parce qu'il y a à la fois la consolidation entre les deux opérateurs et un changement de technologie : nous passons d'un équipement Huawei vers un équipement Nokia. Et puis la configuration géographique des Ardennes fait que, dans certaines vallées, des zones peuvent rester plus difficiles à couvrir.
Mais il faut être clair : ces 20 %, c'est 20 % du travail de consolidation qui reste à accomplir. On ne dit pas que 20 % de l'arrondissement va rester sans couverture.
Faut-il accepter que l'on n'atteindra pas une couverture totale ?
G. F. : Les améliorations sont encore en cours. D'ici la fin de l'année, plusieurs sites vont être améliorés avec les équipements Nokia : Vresse, Rochefort, Houyet, Hastière... Les citoyens vont constater ce changement. Sur Vresse, cette semaine, nous avons fait une modification : les citoyens ont d'abord subi une coupure lors du changement technologique, puis la 5G est devenue disponible.
Et pour la couverture en internet fixe, où en est-on ? En fin d'année, il resterait 22.000 foyers en Région wallonne sans connexion suffisante.
C. N. : Ces 22.000 foyers concernent toute la Région wallonne. Depuis 2021, on est passé de 120.000 foyers en zone blanche à 22.000, c'est une belle progression. Pour l'arrondissement de Dinant spécifiquement, sur environ 51.000 foyers, il y en avait 20.000 en zone blanche. 17.000 ont déjà été traités. Il reste donc 6 % de l'arrondissement qui n'est pas encore couvert. Mais attention : la limite fixée à 100 mégabits ne signifie pas que tout ce qui est en dessous est inutilisable. Avec 50 mégabits, on peut très bien télétravailler et regarder la télévision. Il reste cependant des micro-zones très difficiles à atteindre, des endroits un peu isolés pour lesquels le satellite sera peut-être la seule solution.
Le « Tax-on-Pylons » : le mécanisme qui finance les travaux
Attardons-nous sur le mécanisme qui permet de financer ces investissements. Comment fonctionne le Tax-on-Pylons ?
C. N. : Nous en sommes à la version 3, le TOP 3. C'est un accord entre les opérateurs présents sur le territoire de la Région wallonne et la Région elle-même. La Région dit aux opérateurs : vous ne paierez pas de taxes, mais en contrepartie, vous investissez. Les opérateurs s'engagent à investir 15 millions par an. C'est la première enveloppe.
La deuxième : les opérateurs versent 6 millions à la Région, qui les redistribue aux pouvoirs locaux pour leur digitalisation. En résumé, on ne taxe pas, mais en contrepartie, vous devez investir, couvrir les zones mal desservies et contribuer à l'enveloppe pour les pouvoirs locaux.
Ces 15 millions financent des projets que les opérateurs n'avaient pas prévu dans leur plan traditionnel. Ce sont des projets "on top of", c'est-à-dire en plus de ce qu'ils avaient initialement planifié.
C'est donc grâce à ce mécanisme que vous pouvez investir dans des zones peu rentables. Il a déjà porté ses fruits chez nous ?
F. V. : Oui, bien sûr. Nous avons investi dans plusieurs zones rurales de la région grâce à cet accord. Il faut être clair : nous sommes un opérateur privé. Le coût de déploiement d'un réseau au kilomètre est pratiquement le même en ville qu'en zone rurale, voire beaucoup plus élevé en zone rurale en raison de la configuration géographique. Le mètre de fibre ou de câble coûte plus cher, et il y a beaucoup moins de population, moins de densité. Sans le soutien des pouvoirs publics, ce n'est pas possible. Dans le cadre du TOP 3, c'est du gagnant-gagnant.
Qui décide qu'un village sera équipé plus tôt qu'un autre ?
G. F. : Nous étudions d'abord la faisabilité technique : est-il possible de passer par les tranchées ou en aérien ? Quelle est la solution la plus pérenne ? Nous remettons ensuite notre dossier à la Région wallonne, en collaboration avec l'Agence du Numérique, dans le cadre du programme « Last Mile ». Une décision est alors prise pour déterminer si c'est Proximus ou Orange qui réalisera le déploiement.
Comment ce choix se fait-il concrètement ?
C. N. : Dans le cadre du TOP 3, on vérifie simplement que les investissements concernent bien des zones à faible densité de population qui n'auraient pas été couvertes autrement. Dans le cadre du programme « Last Mile », qui est cofinancé par le fédéral et la Région, on retient le projet le plus économiquement intéressant. Si les deux opérateurs soumettent un dossier, on choisit le plus efficient, parce qu'il s'agit d'argent public et qu'il faut l'utiliser à bon escient.
G. F. : Dans le cadre du « Last Mile » 2024 et du fédéral 2023, dix communes de l'arrondissement ont pu être équipées en gigabit, bien au-dessus des 100 mégabits dont nous parlions. Le gigabit, c'est vraiment la Rolls-Royce dont personne n'a encore besoin aujourd'hui. Ces communes sont Bièvres, Gedinne, Hastière, Houyet... Quasiment toutes ont été équipées en gigabit.
Quelle suite après 2026 ?
L'accord Tax-on-Pylons 3 se termine en principe fin décembre 2026. Qu'est-ce qui va se passer ensuite ?
C. N. : Le contrat TOP 3 prévoit une prorogation possible. Le gouvernement va décider avec les opérateurs s'ils souhaitent continuer. Si tout le monde est d'accord, on proroge. Sinon, on discute : est-ce qu'on fait un TOP 4, ou une formule différente, ou on proroge l'accord actuel ? Cela va se décider dans les mois qui viennent.
F. V. : C'est dans l'intérêt des citoyens. Dans le cadre de cet accord, nous, les opérateurs, nous engageons à investir dans les zones rurales, là où c'est tout bénéfice pour les citoyens.
G. F. : Si on avait une extension de cet accord jusqu'à fin 2027, on parle de 2.100 habitations supplémentaires qui pourraient être connectées. Si on va au-delà, jusqu'en 2028-2030, on parle de 10.000 habitations. C'est un impact considérable.
Pour être clair avec les citoyens de l'arrondissement qui attendent encore d'être équipés : sans cet accord, vous ne seriez pas en mesure de le faire ?
G. F. : Nous avons des investissements sur fonds propres, mais nous ne pourrions pas tout réaliser. C'est parfois compliqué en raison de la topographie et de la technologie à utiliser. Ici, on parle de la fibre directement dans les habitations des citoyens, ce qui change fortement la donne.
Poteaux, tranchées : comment amener la fibre en zone rurale ?
On vous a vu utiliser des poteaux Ores à Alle-sur-Semois, et ailleurs des tranchées ont été creusées. Comment se passe concrètement l'installation de la fibre en zone rurale ?
F. V. : Cela dépend de la configuration. Si des poteaux existants sont disponibles, on installe les câbles en aérien. Sinon, on creuse des tranchées. Le câble en aérien sur poteaux Ores, c'est la solution la plus économique : cela revient moins cher que de creuser. Les deux opérateurs procèdent de la même façon. Historiquement, nous avions déjà des câbles en aérien pour le coaxial. Pour le gigabit, c'est la même logique : une grande partie de fibre passe en aérien, et le dernier segment utilise les anciens câbles de distribution existants.
C. N. : Sur les poteaux, c'est aussi moins invasif pour les habitants, parce qu'il n'y a pas d'ouverture de tranchée. C'est donc aussi beaucoup plus rapide.
Orange et Proximus : concurrents, mais aussi partenaires
Pour Proximus et Orange, chez nous, la philosophie, c'est d'éviter que les deux opérateurs fassent la même chose au même endroit ?
G. F. : Il y a des discussions en cours, donc nous n'avons pas encore tous les détails. Mais l'objectif est d'éviter ce qui se faisait par le passé, où dans une même tranchée on pouvait trouver une gaine Proximus, une gaine Orange, etc. L'idée, c'est d'avoir un seul déploiement par commune ou par village, et que chacun puisse utiliser l'infrastructure de l'autre.
Les citoyens garderont tout de même le choix de leur opérateur ?
F. V. : Oui, absolument. L'accord signé entre les deux opérateurs, qui fait actuellement l'objet d'une validation par l'autorité de la concurrence, prévoit que les deux opérateurs se partagent leur réseau. Dans certains endroits, c'est le réseau Orange qui est déployé ; dans d'autres, c'est le réseau Proximus. Les deux opérateurs pourront utiliser l'infrastructure de l'autre, ce qui évite une double infrastructure. Mais le choix reste aux citoyens.
Comment atteindre les 100 %?
Pour conclure, sur quelle échéance peut-on rassurer, ou non, les habitants encore en attente ?
C. N. : Pour résorber ces 6 % restants, il faut savoir que les projets de connectivité prennent du temps. Entre la première analyse, la vérification de la faisabilité, les autorisations à obtenir, il s'écoule facilement 18 mois. Si on obtient la prorogation du Tax-on-Pylons, une partie sera réalisée. Une autre partie le sera sur fonds propres des opérateurs, car ils font toujours une partie sur leurs propres ressources, indépendamment des projets subventionnés.
Il y a aussi beaucoup de recherches actuellement sur la 6G, une technologie qui permettra d'avoir du mobile avec le satellite. Peut-être que les dernières personnes non connectées pourront l'être autrement à l'avenir. Le gouvernement souhaite atteindre 100 %, mais on sait que dans la réalité du terrain, ce n'est pas toujours atteignable, même si la volonté y est.
F. V. : Aujourd'hui, le satellite est déjà disponible pour les habitations trop éloignées des réseaux. C'est une solution concrète.