Enseignement

DECRYPTAGE | Les étudiants travaillent plus, avec quelles conséquences sur leurs études?

publié le:08/09/2025 11:33:00 - mis à jour: 09/09/2025 12:05:42

A quelques jours de la rentrée dans l'enseignement supérieur, « Le Journal sur pause » s’intéresse aux jobs étudiant, une pratique de plus en plus répandue et qui ne s’arrête pas avec la reprise des cours.

Les vacances se terminent pour les étudiants du supérieur mais pour bon nombre d'entre eux, cela ne signifie pas pour autant la fin des jobs étudiant. En effet, cette pratique ne s'arrête plus avec l'été. De manière générale, le phénomène est en expansion : les étudiants sont plus nombreux à travailler et ils travaillent plus longtemps. Certains prestent quasi un tiers-temps d'un salarié. 

 

Cette augmentation du travail des étudiants entraîne une série de questions auxquelles nous avons tenté de répondre avec nos invités : deux étudiants en master 2 en sociologie de l'UCL, Iris Wirard et Mathieu Rosania, ils ont tous les deux participé à une grande enquête sur le sujet sous la direction du Pr Fusulier. A leurs côtés, on retrouve Louise de Munck, chargée de communication à Infor Jeunes Namur. 

 

Louise de Munck, Iris Wirard, Mathieu Rosania

 

Qui sont les étudiants jobistes ? 

 

62,9% des étudiants de l'UCL ont eu au moins un job en 2024. Assez logiquement, les étudiants issus d'un milieu socio-économique défavorisé travaillent plus que ceux issus d'un milieu aisé. On constate également plus de jobistes dans certaines filières. Iris Wirard explique : 

 

Nous avons beaucoup d'étudiants jobistes dans le secteur des sciences humaines et sociales. C'est vraiment là où nous retrouvons la grande majorité, avec en moyenne 250 ou 260 heures sur l'année. Ensuite, nous avons le secteur des sciences de la santé, avec une moyenne légèrement inférieure, plus ou moins 220 heures, et enfin le secteur des sciences et techniques, là où nous avons le moins d'étudiants jobistes.

Avez-vous une explication ? Qu'est-ce qui fait qu'en sciences humaines, on « jobe » plus que les étudiants ingénieurs ?

 

Iris Wirard : La première explication serait l'organisation des études. C'est une hypothèse, mais nous avons beaucoup moins de travaux pratiques en sciences humaines et sociales. Nous sommes beaucoup plus libres en dehors des cours. Nous n'avons pas de stages, de travaux pratiques à préparer, de travaux dirigés, comparé à d'autres filières comme les sciences de la santé et surtout les sciences et techniques. Mais je pense qu'il y a aussi un facteur lié à l'origine sociale.

 

Mathieu Rosania : A ce stade, ce n'est qu'une hypothèse mais certaines filières d'études pourraient regrouper des étudiants d'un milieu social plus aisé, donc ils n'auraient pas cette contrainte financière d'exercer un emploi étudiant, en plus du calendrier de travail qui pourrait parfois être plus contraignant. Et puis il y a des filières, comme la médecine, dans laquelle les stages sont rémunérés, ce qui n'est pas le cas d'autres filières.

Quel statut ? 

 

Le travail étudiant existe dans les textes depuis 1978 mais au fil du temps, le statut s'est élargi. Aujourd'hui, on peut, sous certaines conditions, travailler dès 15 ans, explique Louise de Munck : 

 

Au niveau de la législation, on peut travailler à partir de 15 ans, seulement si on a terminé les deux premières années du secondaire, sans obligation de réussir la deuxième secondaire. Mais si on n'a pas terminé les deux années du secondaire, alors on commence à 16 ans.

Depuis janvier 2025, les étudiants ne peuvent pas dépasser 650 heures par an. Est-ce que c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Cela dépend des types d'étudiants. Pour certains, c'est une bonne nouvelle car ils vont pouvoir travailler un peu plus pour se faire de l'argent de poche. Pour d'autres, pour qui cela aide à payer un kot ou leurs fournitures scolaires, cela peut représenter une pression financière. Ce que nous soulignons avec les 650 heures, c'est que ce n'est pas un plafond à absolument atteindre, mais vraiment une possibilité. Il y a cette nuance sociale qu'il faut apporter à cette réforme.

 

Le travail étudiant, c'est également avantageux pour les employeurs. Engager un étudiant plutôt qu'un salarié classique, cela coûte moins cher.

 

Louise de Munck: En termes de contrat, c'est avantageux des deux côtés : pour l'employeur, car il y a des cotisations sociales réduites, et pour les étudiants, qui gardent leurs allocations familiales s'ils ont moins de 25 ans, et il y a des taxes assez réduites. 

Que financent-ils avec l'argent gagné ? 

 

Il y a deux grandes tendances sur l'usage qui est fait de l'argent gagné. D'une part, ce qu'on pourrait appeler l'argent de poche (loisirs, voyages, etc.). D'autre part, pour 40% des étudiants, l'argent gagné sert aussi à payer les courses alimentaires. Mathieu Rosania développe les résultats obtenus pour l'UCL : 

 

Nous observons effectivement un usage du revenu perçu par le job étudiant assez différent. Nous avons quand même une majorité à l'UCLouvain qui alloue l'argent au loisir et au voyage. Si nous observons un peu plus finement ces résultats, nous voyons toujours un effet de l'origine sociale.

Les étudiants les plus précaires pourraient également allouer le revenu à des activités sociales, mais moins que leurs homologues issus de milieux aisés. Ils allouent leur revenu davantage au paiement du droit d'inscription, de leurs études au quotidien, de leur logement et aussi de leurs repas.

Iris Wirard poursuit :

 

Pour l'instant, le minerval est encore à 835 euros par an. Mais apparemment le gouvernement entend augmenter le minerval, donc nous pouvons nous demander jusqu'où les étudiants pourront encore financer leurs études, notamment ceux qui financent par eux-mêmes le minerval, sans compter effectivement le logement, les charges et le coût de la vie quotidienne.

 

Des effets positifs… 

 

Travailler pendant ses études a des effets positifs. Cela permet l'acquisition de compétences, d'une certaine forme d'autonomie, de capacités d'adaptation voire de facilités d'insertion professionnelle… Pour Louise de Munck, écrire pour la première fois son CV est très important : 

 

Pour un jeune, faire son CV pour la première fois, c'est vraiment une étape en soi. Nous avons des permanences ouvertes tous les jours de la semaine, et nous aidons les jeunes à faire leur CV, à écrire leurs lettres de motivation. C'est déjà une étape en soi qui est épanouissante : même s'il n'a pas encore d'expérience, il peut voir qu'il a des compétences présentes qu'on peut mettre en valeur.

La première étape, c'est de se mettre en valeur pour le jeune, de comprendre le monde du travail et comment se vendre. Donc juste l'étape du CV, c'est déjà quelque chose d'épanouissant.

… et des effets négatifs 

 

Pourtant, le travail étudiant n'a pas que des effets positifs en particulier pour ceux qui prestent beaucoup d'heures. On considère généralement qu'une année à l'université équivaut à un travail salarié à temps plein. Certains y ajoutent donc jusqu'à 650 heures de travail par an. Les conséquences sur la réussite ont été mesurées dans l'étude de l'UCL, explique Iris Wirard : 

Oui, nous l'avons relevé de deux manières différentes. Le nombre de réinscriptions à un programme annuel de cours : les étudiants qui jobbent intensivement, donc plus de 500 heures par an, ont tendance à plus se réinscrire comparativement aux jeunes qui travaillent moins de 500 heures et aux non-jobistes.

Au niveau des crédits acquis aussi, ils réussissent moins bien. En moyenne, c'est 42 crédits acquis sur une année comparativement aux non-jobistes et à ceux qui travaillent moins de 500 heures par an, qui acquièrent en moyenne 47 crédits par an.

Quand on a un job étudiant, on prend ce temps-là sur son temps d'étude ou sur son temps de sommeil, son temps de loisir ? 

 

Iris Wirard : Généralement, ils vont prendre ce temps-là sur le temps d'étude, donc ils vont moins étudier que les étudiants qui travaillent moins de 500 heures et ceux qui ne travaillent pas du tout. Au niveau du sommeil, c'est plus ou moins équivalent. Et au niveau des activités sociales, récréatives, universitaires, nous n'avons pas de grosses différences significatives non plus, au niveau de la population globale.

 

Cela veut dire que le job étudiant mange clairement du temps d'étude et pas du temps de loisir.

 

Iris Wirard : Clairement, ce sont les études qui en pâtissent. Quand un jeune travaille intensivement - nous avons choisi arbitrairement plus de 500 heures - il va prendre sur le temps d'étude. Donc nous pouvons nous demander : un jeune qui va travailler 600 heures, peut-être même jusqu'à 650 heures, à quel point ce sera négatif ?

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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