La fin des allocations après deux ans plonge CPAS et centres de formation dans l'urgence. Manque de moyens, afflux attendu et tensions sociales inquiètent les acteurs de terrain.
Le Gouvernement Fédéral a acté la fin des allocations pour les demandeurs d'emploi après deux ans. Cette mesure entrera en vigueur dès le 1er janvier prochain. Les exclusions se feront par vagues successives, en commençant par les demandeurs d'emploi de longue durée.
Comment les structures locales se préparent-elles à accueillir ces milliers de personnes dans les mois à venir ? Nous décryptons cette situation avec nos invités Sandrine Xhauflaire, conseillère à la fédération des CPAS, et Jean-Yves Chaboteau, coordinateur de l'asbl Le Tremplin, un centre d'insertion socio-professionnelle à Dinant.

Une réforme radicale du chômage : qui est concerné ?
Sandrine Xhauflaire, pouvez-vous nous rappeler qui sont les personnes concernées par cette réforme du chômage ?
Sandrine Xhauflaire : Ce sont des personnes bénéficiaires d'allocations de chômage depuis plus de vingt ans, puis plus de dix ans. De manière décroissante, nous avancerons au fil des vagues jusqu'à ce que toute personne ayant plus de deux ans d'allocations de chômage soit exclue systématiquement. C'est le cœur de la réforme.
Ces personnes sont relativement fragiles avec un niveau de formation faible : 48 % d'entre elles ont au maximum le certificat d'enseignement secondaire supérieur. La répartition est homogène entre hommes et femmes. Le profil est plus âgé que lors des précédentes réformes, ce sont donc des personnes relativement éloignées de l'emploi.

"Ne vous précipitez pas dès maintenant au CPAS"
Où en sommes-nous actuellement dans cette réforme ?
Sandrine Xhauflaire : Les premiers courriers pour informer de l'exclusion du chômage viennent de partir. Ces courriers ne sont ni très clairs ni très pédagogiques. Toutes les personnes potentiellement exclues recevront ces courriers, mais ils ne mentionnent ni la date d'exclusion ni les possibilités d'aide.
Sandrine Xhauflaire ajoute : Nous souhaitons faire passer un message à toutes ces personnes : ne vous précipitez pas dans les CPAS dès la réception du courrier. Cela risquerait d'être la cohue. Ce n'est pas une bonne idée puisque les CPAS ne pourront rien faire pour vous aider tant que votre situation n'aura pas changé. C'est seulement au moment de votre exclusion que vous pourrez vous rendre au CPAS pour être aidés.
Craignez-vous un embouteillage dès le 2 janvier, le lendemain de la première vague d'exclusion ?
Sandrine Xhauflaire : C'est évidemment la grande crainte des CPAS. Dans les petites communes, ce sera moins marqué, mais plus le centre urbain est important, plus cet embouteillage sera conséquent. Nous devons mettre en place toute une série de mesures pour organiser les flux et anticiper la manière d'accueillir les personnes le plus correctement possible.
Aujourd'hui, nous sommes en difficulté pour nous organiser car nous ne savons toujours pas quelle somme chaque CPAS recevra exactement ni à quoi il pourra affecter ces montants.

Accompagner des parcours fragiles : réalités et espoirs
Du côté des opérateurs de formation, y a-t-il déjà de la demande ? Jean-Yves Chaboteau, pouvez-vous nous rappeler brièvement ce qu'est un CISP ?
Jean-Yves Chaboteau : Un CISP est un centre d'insertion socio-professionnelle. Nous accueillons les personnes éloignées, voire très éloignées de l'emploi, des personnes avec un niveau de formation très faible. Nous développons toutes les compétences et aptitudes pour permettre l'accès à l'emploi par la suite.
En effet, nous avons déjà quelques demandes car beaucoup de personnes sont en panique ou en stress aujourd'hui. Elles ont peur des conséquences et frappent à nos portes. Nous procédons au cas par cas puisque ces personnes doivent remplir certaines conditions. Toutes ne peuvent pas entrer en formation chez nous.
Avec cette réforme, le gouvernement espère qu'une partie de ces personnes exclues se tournera vers des formations et la recherche d'emploi. Est-ce réaliste, sachant que les premiers exclus cherchent parfois depuis plus de 20 ans ?
Jean-Yves Chaboteau : Je suis convaincu qu'une partie de ces personnes pourra retrouver le chemin du travail, mais pas du jour au lendemain. Il faut les accompagner selon leurs compétences et caractéristiques. Dans nos accompagnements, nous devons lever les freins à l'emploi. J'entends par là les problèmes liés aux addictions, apprendre à se lever le matin, parfois des vies font qu'on ne sait se plus lever le matin, les problèmes de logement, les problèmes familiaux, les séparations. Ce sont tous des freins qui empêchent l'accès à l'emploi. Nous accompagnons ces personnes à travers la formation pour faciliter le retour vers l'emploi.
Je pense que nous sommes un acteur indispensable pour l'accès à l'emploi. Les autorités communales comptent sur notre action puisqu'elles nous disent être le bras armé de l'insertion sur le territoire. C'est rassurant de se sentir identifiés comme tels.

Financements : Comment faire plus avec moins ?
Ce qui est moins rassurant, c'est votre budget qui est mis à mal avec cette réforme. Votre financement est-il mis sous tension ?
Jean-Yves Chaboteau : Oui, car nous n'avons pas eu d'indexation et nous avons eu une diminution de 2% de notre financement pour 2025. La réforme va sans doute remanier les cartes pour le mode de subventionnement. Les lignes ne sont pas encore très claires. C'est difficile de faire mieux avec moins.
Le gouvernement a annoncé débloquer 26 millions d'euros en 2025 pour soutenir les CPAS, jusqu'à une enveloppe de 300 millions d'euros d'ici la fin de la législature. Sandrine Xhauflaire, est-ce suffisant ?
Sandrine Xhauflaire : Non, ce n'est absolument pas suffisant pour plusieurs raisons. Les 26 millions dès 2025 permettent aux CPAS d'anticiper. Si nous voulons que les CPAS soient opérationnels dès le 1er janvier, nous ne commençons pas à recruter des travailleurs sociaux supplémentaires le 1er janvier. Il faut qu'ils soient recrutés maintenant et formés pour le 1er janvier.
En 2026, l'enveloppe permettra de couvrir le revenu d'intégration à 100%. Les CPAS ne devront pas financer ce revenu. L'année suivante, ce ne sera plus qu'à 90%, de manière dégressive.

Image : Estimations de la Fédération de CPAS uniquement pour le paiement des RI.
Récemment, le SPW a estimé que les CPAS devraient dépenser près d'un demi-milliard d'euros en 2030 uniquement pour payer le revenu d'intégration sociale. Est-ce soutenable pour les CPAS ?
Sandrine Xhauflaire : Non, tout simplement non. Il y a cette dépense de revenus d'intégration, mais ce n'est pas la seule. Les CPAS vont devoir recruter, nous estimons les besoins à environ 800 équivalents temps plein. Il y a tout le système d'aide sociale complémentaire : une personne qui n'aurait pas droit au revenu d'intégration ou qui y aurait droit mais ne parviendrait pas à boucler les fins de mois peut demander au CPAS d'intervenir pour une facture d'électricité ou autre. Ces dépenses, financées à 100% sur fonds propres du CPAS, vont augmenter de manière colossale. Nous estimons à 367 millions d'euros l'augmentation de cette dépense en aide sociale pour la Wallonie. Les coûts sont vraiment sans fin et les compensations financières ne sont pas à la hauteur.
Jean-Yves Chaboteau, même son de cloche de votre côté : comment faire plus avec moins ?
Jean-Yves Chaboteau : C'est impossible.

Les CPAS anticipent un afflux de demandes dans un contexte difficile
D'ici les prochains mois, le climat risque d'être de plus en plus tendu, que ce soit du côté des travailleurs sociaux, des formateurs des CISP, mais aussi des bénéficiaires qui se retrouveront parfois dans des situations d'anxiété, d'incompréhension, d'agacement. Comment gérer ces risques de tensions, voire de violence ?
Sandrine Xhauflaire : Nous avons une véritable crainte à ce sujet. Il faut que les personnes comprennent que les règles du jeu sont complètement différentes entre le chômage et le CPAS. Au CPAS, pour bénéficier du revenu d'intégration, il y a six conditions : avoir 18 ans, être belge ou étranger dans certaines conditions, résider sur le territoire, n'avoir pas de revenus ou des revenus insuffisants, avoir épuisé ses droits à toutes les autres allocations, et être disposé au travail.
C'est très différent du chômage. Pour vérifier si la personne a des revenus suffisants, nous serons beaucoup plus intrusifs que ne l'est le chômage. Nous vérifierons si vous avez un capital, si votre conjoint travaille. Nous rentrerons vraiment dans votre vie privée, et les gens l'ignorent avant de franchir la porte. Cela peut être perçu comme violent.
Un tiers des exclus se verront potentiellement refuser l'aide du CPAS. Cela va provoquer des réactions de frustration, ce que nous comprenons. Mais si le CPAS refuse ou creuse ainsi, ce n'est pas par envie d'embêter les personnes ou selon la tête du client : il y est contraint par la législation fédérale.
Des mesures seront-elles mises en place pour protéger les travailleurs et apaiser les tensions ?
Sandrine Xhauflaire : Oui, nous essaierons d'informer au maximum les personnes avant même qu'elles arrivent. Des séances d'information seront organisées conjointement entre le Forem et la fédération des CPAS. Nous tournerons sur tous les territoires de Wallonie plusieurs fois par semaine pour que chaque personne exclue puisse recevoir cette information : avec quels documents se présenter au CPAS, quelles sont ses chances d'obtenir de l'aide, etc. L'objectif est de préparer les personnes pour qu'elles arrivent avec les bons documents et évitent les allers-retours.
Certains CPAS, surtout dans les grands centres urbains, engageront des vigiles pour pacifier et fluidifier les files d'attente. Nous fixerons des rendez-vous pour que les personnes n'attendent pas des heures. Certains bureaux sont équipés de vitres en plexiglas installées pour le Covid, et elles sont restées.
Je ne voudrais jamais dire que les personnes sont agressives, ce n'est pas le cas. Mais on peut comprendre que quand son revenu est en jeu, quand sa vie est en jeu, quand on est désemparé, il y ait parfois de la frustration qui s'exprime. Ce sera très compliqué à gérer pour les travailleurs sociaux de tous ces CPAS. Il faut qu'ils se sentent sécurisés dans cette situation difficile à vivre pour eux aussi.

Des mois décisifs pour les acteurs de terrain
Et du côté des centres de formation socio-professionnelle, comment vont se passer ces prochains mois ?
Jean-Yves Chaboteau : Pour l'ensemble des centres, certains vont bien s'en sortir, d'autres beaucoup moins. Pour le mien, j'ai la chance d'avoir un organe d'administration proactif. Des idées émergent pour développer la structure, développer les services et éventuellement accueillir davantage de personnes en formation.
Sera-t-il possible de devoir refuser des personnes souhaitant s'inscrire dans ce genre de formation ?
Jean-Yves Chaboteau : Depuis notre agrément, nous sommes peut-être un des rares centres où nous avons une liste d'attente. Nous dépassons souvent ce qui nous est demandé, alors que dans certaines régions où la densité de population est moins forte, certains centres n'arrivent pas à atteindre leurs objectifs.
Notre mission aujourd'hui n'est pas de remettre à l'emploi, même si c'est notre objectif et notre espoir. C'est avant tout d'approcher les gens de l'emploi, de leur rendre des compétences techniques et du savoir-être, puis de leur redonner confiance et une meilleure estime d'eux-mêmes.