Santé

ENTRETIEN | 5 ans après le Covid, sommes-nous mieux préparés pour une nouvelle pandémie?

publié le:10/02/2025 11:00:00 - mis à jour: 28/02/2025 15:41:16

ENTRETIEN | 5 ans après le Covid, sommes-nous mieux préparés pour une nouvelle pandémie?

5 ans après le début du Covid, les hôpitaux seraient-ils mieux préparés si une nouvelle pandémie survenait? On prend le temps de l'analyse avec le Pr Benoît Rondelet, le directeur médical du CHU UCL Namur.

Le 4 février 2020, le premier cas de Covid était officiellement détecté en Belgique. La suite, on la connaît : confinements, déconfinements et autres gestes « barrière ». Et surtout un bilan humain dramatique : la pandémie a fait officiellement 15 millions de morts dans le monde, même si le bilan réel avoisinerait plutôt les 25 millions. En Belgique, il s'élève à un peu moins de 35.000 décès (chiffre arrêté en août 2023). 

 

Même si on garde tous quelque chose en nous de cette période, en avons-nous tiré tous les enseignements ? Sommes-nous mieux préparés si l'histoire devait se répéter ? Le professeur Benoît Rondelet, le directeur médical du CHU UCL Namur, était l'invité du « Journal sur pause ».  

 

On garde tous quelque chose en nous de la pandémie

 

On garde tous une image de cette pandémie. Quelle est la vôtre?

Alors, une seule image, c'est difficile, parce qu'on a forcément des flashs. Moi, je pense que je pourrais en retenir trois. La première, c'est le début de ma carrière de directeur médical. J'ai été nommé directeur médical la veille du déclenchement du plan d'urgence belge.

La deuxième, c'est la solidarité autour de cette pathologie, que ce soit à l'hôpital, que ce soit dans les maisons de repos. Il y a vraiment eu un déclenchement d'une réelle solidarité en Belgique.

Et la troisième, c'est d'un point de vue familial. Ma femme est médecin aux soins intensifs. C'est une période très, très compliquée pour nous, notamment pour les enfants qui ont terriblement souffert de cette période. Et dont un de nos adolescents paye encore aujourd'hui le prix de cette pandémie. 

 

Ce mal-être existe aujourd'hui dans beaucoup de familles. Les jeunes ont effectivement eu beaucoup de mal, peut-être plus que les adultes, à s'en remettre. 

Bien sûr, je pense que la société a changé. Et que la période du Covid-19 a été un starter qui a fait que la société, en particulier les adolescents - ou les ex-adolescents - voient la vie différemment. Ils ont d'autres objectifs que ceux qu'on avait, mais surtout ils ont un équilibre entre la réalisation du soi et le reste, comme le travail ou les études, qui est totalement différent. Ils ont envie de vivre. 

 

Est-ce que le 30 janvier, le jour où l'Organisation mondiale de la santé déclare que le Covid-19 est une « urgence de santé publique de portée internationale », vous avez le sentiment d'être prêts au CHU UCL Namur ? 

Je pense que dans la structure même de l'hôpital, dans la structure de direction, on a des craintes qui sont extrêmement importantes. Par contre, au niveau du terrain, au niveau gouvernemental, là on a moins d'évidence. On pense que c'est une grosse grippe et qu'on sortira facilement de cette période qui sera peut-être agitée, mais qui devrait être traversée avec les moyens qu'on a.

 

Revoir le premier reportage de Matélé consacré au Covid le 5 mars 2020 : les hôpitaux du CHU UCL Namur sont-ils prêts?

 

 

Suivi des maladies, procédures hospitalières, stocks… 

 

Est-ce qu'aujourd'hui, 5 ans après, dans les hôpitaux, vous êtes mieux préparés s'il devait survenir une nouvelle pandémie semblable à celle du Covid-19 ? 

D'abord, je pense que dans le suivi des maladies, dans la façon dont on suit les épidémies, dans la façon dont on peut anticiper les gros problèmes, on a progressé tant au niveau international, qu'au niveau national et régional. 

Il existe, par exemple, à Berlin, un centre international de suivi des épidémies et des pandémies. Il existe également au niveau national une cellule particulière de Sciensano qui s'occupe de suivre les statistiques de ces épidémies. Et au niveau local même, on a installé des cellules au sein des réseaux hospitaliers chargées de suivre l'épidémiologie de ces pathologies. 

Ces cellules font aussi des recommandations qui adaptent les procédures en fonction du niveau d'expression des différents virus et qui jouent sur le côté préventif et hygiène. Ce sont ces cellules qui placent les hôpitaux en différents codes couleurs dans les hôpitaux. Cela implique, par exemple, de mettre le masque pour les visites ou dans certaines consultations ou encore d'isoler des patients. C'est exactement ce qui se passe pour le moment avec la grippe pour laquelle nous sommes en code orange dans les hôpitaux. 

 

On suit donc les maladies de manière plus précise qu'avant. Est-ce qu'aujourd'hui, si une maladie type Covid-19 arrivait, l'hôpital, les procédures au sein de vos hôpitaux seraient mieux rodées ? 

A la sortie de la crise Covid, tous les hôpitaux ont capitalisé sur les procédures qu'ils avaient mises en place pour adapter leurs plans d'urgence en y ajoutant un plan pandémie. Et souvent, ce qui a été fait, c'est de ne pas se limiter à la prise en charge au niveau de l'hôpital, mais de travailler au niveau régional. On travaille en inter-hospitalier pour essayer d'avoir des plans communs pour une province. Par exemple, à Namur, c'est le cas. 

 

Il y a aussi une meilleure gestion des stocks dans les hôpitaux. On se souvient du début de la pandémie avec cette histoire de masques qu'on avait détruits parce que les dates de péremption étaient passées. Aujourd'hui, ça n'arriverait plus ? Vous avez de quoi tenir trois mois ? 

Plus que trois mois. On a deux types de stocks. On a un stock qu'on appelle le stock courant qui nous permet de vivre trois mois en autarcie. Et puis on a dans un hangar de quoi tenir trois mois en plus. Donc on pourrait tenir six mois complets au niveau du CHU.

 

Le comportement des patients

 

Est-ce que le comportement des gens, notre comportement à nous, patient ou patient potentiel, a aussi évolué ? Est-ce que vous le voyez avec la grippe qu'on se comporte mieux face aux maladies ? 

Pour moi, c'est évident. La crise Covid a permis à la population de changer ces comportements en termes de risque de dissémination des virus. On met le masque aujourd'hui sans problème s'il est recommandé. Parfois, on prend même les devants en se masquant pour protéger l'autre. On ne serre plus nécessairement la main. On checke plutôt que de s'embrasser. Clairement, le comportement a changé. En fait, on a le comportement que les asiatiques avaient adopté après les épidémies de SRAS au début des années 2000. Je pense qu'on considère aujourd'hui qu'on est un des éléments responsables de ces pandémies. 

 

L'autre côté de la médaille, c'est aussi qu'est née chez une partie de la population une méfiance du monde hospitalier, en particulier de la vaccination. C'est quelque chose qui est resté aussi ?  

C'est quelque chose qui est resté de la période Covid. Et de nouveau, la période Covid a servi d'accélérateur pour quelque chose qui était en train de s'installer. Je ne pense pas que ce soit particulier à la médecine. Ça a été très criant à ce moment-là. Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Moi, mon analyse, c'est que le monde actuel ne peut plus entendre que « on ne sait pas » ou ne peut plus entendre qu'on ne peut pas réagir, qu'il faut du temps. Pourquoi autant de régimes, pour moi illibéraux, arrivent à s'installer aux États-Unis, en Hongrie ? C'est parce qu'ils amènent des réponses parfois non construites, très faciles, à des problèmes auxquels dans nos démocraties ou nos systèmes, on n'arrive pas à répondre rapidement. 

La différence entre un politique et un scientifique, c'est que le scientifique a chevillé au corps son honnêteté intellectuelle.

Pr Benoît Rondelet

 directeur médical du CHU UCL Namur

 

Lors de la crise du Covid, la science n'avait pas de réponse toute prête. C'est ça qui a posé problème à votre avis ? 

La différence entre un politique et un scientifique, c'est que le scientifique a chevillé au corps son honnêteté intellectuelle. 

 

C'est dur, ça, comme phrase…

 Oui, mais quand je vois comment on parle aux États-Unis, comment on parle en Europe, comment les milieux d'extrême droite montent en puissance, je constate que l'honnêteté est quelque chose qui est de plus en plus difficile à défendre, et dire « je ne sais pas » ou dire « il faut du temps », dire « on va l'étudier », c'est quelque chose qui est de plus en plus inaudible pour la majorité des gens. 

 

Et cette méfiance-là, vous la sentez dans votre pratique médicale quotidienne ? 

Oui, c'est extrêmement vrai sur la vaccination, et c'est d'autant plus vrai quand vous avez une lame de fond de fake news organisée qui empêche la bonne diffusion de l'information. Moi, je continue à penser que quand vous voulez lutter contre de la désinformation, il faut aller sur le terrain, il faut parler, il faut convaincre, ça prend énormément de temps, mais il faut avouer aujourd'hui que la distance entre le monde scientifique et le terrain ou entre le monde politique et le terrain est plutôt grande. 

 

Pénurie de soignants : 15% des lits sont fermés

 

Ce qui va peut-être moins bien qu'en 2020, c'est le fait que vous avez moins de personnel dans les hôpitaux. On parle de pénurie d'infirmiers. Vous vous allez même plus loin. Il y a une pénurie de soignants au sens large. 

Je peux vous dire que dans un hôpital comme celui de Mont-Godinne, on se retrouve avec 15% des lits qui sont fermés. C'est extrêmement important. 

 

Et ce n'était pas le cas en 2020 ? 

Absolument pas. A cette époque, on était capables d'ouvrir des lits supplémentaires. On ouvrait des salles d'opération pour en faire des salles de soins intensifs. On doublait, on triplait parfois les pauses pour que les patients soient pris en charge de façon optimale. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, on est en manque flagrant, non seulement d'infirmiers, mais de médecins aussi et de personnels supports. Aujourd'hui, on est incapable de pouvoir ouvrir tous nos lits. On est incapable de pouvoir travailler autrement qu'en flux tendu dans tous les services de l'hôpital, que ce soit dans les services d'hospitalisation, mais aussi dans les services médicotechniques. On manque par exemple de techniciens en imagerie médicale. 

 

En 2021, le fonds blouses blanches a été pérennisé, le gouvernement met 400 millions par an sur la table pour essayer d'enrayer cette pénurie. Alors où est-ce que ça coince ? 

C'est multimodal de nouveau. D'abord, il y a une crise des vocations. Et ça correspond au changement de mentalité des gens. 

 

Ce n'est pas qu'une question de salaire ? 

Non, ce n'est pas qu'une question de salaire. Et à mon avis, le salaire est de moins en moins le problème. Il l'est, mais ce n'est pas la plus grande partie. La plus grande partie, c'est que c'est un métier qui est contraignant. C'est un métier qui demande du temps. Du temps qu'on n'a plus dans l'hôpital. On n'a plus le temps de s'occuper des gens. 

La deuxième cause, c'est le changement de mentalité. Les gens sont de moins en moins ouverts vers l'autre et de plus en plus individualistes. Et le métier de soignant, c'est un métier qui est pleinement ouvert vers l'autre. Si vous faites un métier de soignant pour gagner de l'argent, il y a peu de chance que vous soyez heureux. Ce changement de mentalité, il est dans le corps soignant comme dans le reste de la population. 

Et puis, il y a une forme de cercle vicieux. Vous êtes de moins en moins dans les services. On vous demande de plus en plus. Donc vous avez de moins en moins de temps. Et les conditions de travail se dégradent. Cela donne de moins en moins envie aux gens de venir travailler dans les hôpitaux. 

 

Un dernier point qui s'est aussi dégradé depuis le Covid, c'est la fragilité financière des institutions hospitalières. Aujourd'hui, ce serait peut-être plus compliqué d'absorber le choc d'une pandémie. 

À coup sûr, puisque comme vous le savez, un tiers des hôpitaux belges aujourd'hui sont dans le rouge, que la note gouvernementale récente ne va pas dans le sens d'un refinancement des hôpitaux. Je prends un chiffre. Le bureau du plan prévoit que la norme de croissance, c'est-à-dire l'augmentation du budget, du SPF santé pour contrecarrer le vieillissement de la santé, devrait correspondre à 3,3 %. Aujourd'hui, le gouvernement le diminue à 2,5 %. Et dans ces 2,5 % on devrait consacrer 0,6 % à revaloriser le personnel. Ce qui veut dire qu'on restera avec 1,9 % pour prendre en charge le vieillissement de la population, alors qu'il est prévu par le bureau du plan à 3,3 %. C'est simple. Ce sont des économies, qu'on veuille ou pas mettre le mot dessus. Les hôpitaux qui sont déjà en difficulté financière devront encore se restructurer à l'avenir. 

 

Est-on mieux préparé? 

 

On en arrive à la question de départ. Aujourd'hui, si une pandémie semblable à celle du Covid se déclarait, est-ce qu'on est mieux, ou moins bien préparé qu'il y a 5 ans ? 

Oui et non. Le Covid-19 n'est en tout cas pas la dernière pandémie. Je pense que tous les scientifiques aujourd'hui en sont certains. La réelle question n'est pas de savoir si une pandémie va se présenter à nos portes mais plutôt quand elle va arriver et si le monde sera plus réactif ou pas. Aujourd'hui, la maladie qui est suivie par nos instituts d'études, c'est la grippe aviaire pour laquelle on a quand même un premier décès humain début de l'année 2025 aux États-Unis. Alors, bien sûr, il s'agissait d'une personne âgée avec beaucoup de comorbidité, mais un virus qui était normalement limité en fait à un animal est quand même passé à l'être humain. 

 

Vous ne répondez pas vraiment à ma question. Est-ce qu'on sera mieux préparé lorsque cette nouvelle pandémie arrivera ? 

Je vais avoir deux mots. Je l'espère et on fera tout pour.

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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