Valérie Rosoux, licenciée en philosophie et docteur en sciences politiques, propose une conférence intitulée « 1914-1918. Le pardon et les limites de la réconciliation ».
Originaire de Dinant, Valérie Rosoux est spécialisée dans la mémoire et la résolution des conflits. Elle a notamment travaillé sur les relations franco-allemandes et franco-algériennes ainsi que sur le génocide au Rwanda. Dix ans après son premier mémoire de philosophie sur la réconciliation, elle s'est rendue compte qu'elle était directement concernée par la notion de pardon après une guerre. Elle est la descendante de Nicolas Monin tué sous l'aqueduc de Neffe (Dinant) le 23 août 1914.
Au cœur de la conférence et des recherches de Valérie Rosoux, se trouve une série de questionnements : Comment vivre après une guerre ? Qu'est-ce qu'on fait quand les armes se taisent ? Comment gérer, comment digérer un passé tragique ?
« Les morts sont les invisibles mais ils ne sont pas les absents » Victor Hugo
« L'avenir n'appartient pas aux morts, il appartient à ceux qui font parler les morts, qui expliquent pourquoi ils sont morts » Georges Bernanos
Malheureusement, ce n'est pas facile de dire pourquoi ils sont morts. Quel sens peut-on donner au tragique ?
Une des clés proposées par les représentants officiels après 14-18 et surtout après 40-45 mais aussi par tous les représentants officiels après une guerre inter-Etats ou une guerre civile est la notion de réconciliation. La réconciliation permettrait de sortir de l'impasse, de sortir du tragique. Dès l'origine, l'appel à la réconciliation est la trame de toute la construction européenne. En 1984, elle atteint un point culminant lorsque, alors que ce n'était pas prévu, François Mitterrand et Helmut Kohl se prennent la main à Verdun.
La notion n'est pas uniquement invoquée pour les guerres franco-allemandes. On parle aussi de réconciliation dans les Balkans (où elle est une condition à l'entrée dans l'Union), en Afghanistan, en Libye, au Congo…

Clarification de la notion de réconciliation
Pour beaucoup, y compris chez les responsables politiques, la réconciliation est simplement l'opposé de la guerre.
Il n'y a aucun consensus pour dire ce que c'est la réconciliation et ce qu'elle implique. On parle de confiance, d'empathie…
Selon Valérie Rosoux, il y a trois types de réconciliation :
- Structurelle : la priorité c'est la sécurité, l'interdépendance économique, les intérêts communs (la France et l'Allemagne se découvrent un ennemi commun, l'URSS)
- Psycho-sociologique : transformation de la représentation qu'on a de l'autre (jumelages franco-allemands, arte)
- Spirituelle
On peut considérer que la réconciliation minimale, c'est l'arrêt des hostilités : « Je continue à te haïr mais je ne te tue plus ». La réconciliation maximale vise l'harmonie entre les peuples.
Portée de la réconciliation
Comment démobiliser les esprits ? Que faire avec le passé ? Comment se souvenir et en même temps oublier pour pouvoir avancer ?
Le passé revêt une importance énorme chez les personnes qui ont été impliquées dans un conflit. Tout travail de réconciliation devrait passer par le fait de laisser une place, une énergie pour le présent et le futur. Par exemple, l'Union européenne s'est basée sur une promesse, sur un futur.
Une des questions concrètes qui se pose est celle de la rédaction des manuels scolaires : qui décide qui sont les héros, les traîtres etc. ? Dans les Balkans, pour l'instant, l'histoire racontée aux enfants d'un camp est incompatible avec celle enseignée aux enfants de l'autre camp.
Les Français et les Allemands ont tendance à croire que leur modèle de réconciliation peut s'exporter. Or, selon Valérie Rosoux, pour comprendre comment deux ennemis peuvent se réconcilier, il faut savoir quels types de violences ont existé entre eux et ce qu'ils étaient l'un pour l'autre avant ces violences. Par exemple, les Français et les Allemands se haïssaient mais admiraient la culture de l'autre. D'un autre côté, les Allemands haïssaient et méprisaient les Russes. La réconciliation est, dans ce cas, plus lente et plus compliquée. Pour qu'il ait RE-conciliation, il faut qu'il y ait eu des relations avant les violences.
De plus, toutes les violences ne sont pas équivalentes. Pendant 14-18, Allemands et Français avaient vécu les mêmes horreurs dans des tranchées similaires. Dans le cas d'une guerre civile, l'autre, c'est le traître. Dans le cas d'une guerre coloniale, l'autre, c'est le barbare à civiliser. Dans le cas d'un génocide, l'autre, c'est l'animal à exterminer. Le rapprochement ne peut pas être le même puisque les processus d'altérité n'ont pas été les mêmes.
Les limites de la réconciliation
La réconciliation est-elle toujours possible ?
La réconciliation ne s'impose pas. On ne peut pas dire à quelqu'un : « Réconcilie-toi ! ». Le volontarisme est illusoire en la matière.
Une des survivantes du génocide au Rwanda revient sur la définition de réconciliation :
« Réconciliation, ce mot m'est devenu insupportable, il est même, à mon sens, indécent. Réconcilier c'est remettre d'accord des gens qui étaient fâchés. Dois-je considérer que ce qui s'est passé au Rwanda en 1994 relève de la petite fâcherie ? »
Selon Valérie Rosoux, le pardon n'est pas impossible mais imposer le pardon est impossible.
La réconciliation doit-elle avoir lieu le plus vite possible ?
Pour les responsables politiques qui appellent à la réconciliation, le passé est le passé et il faut aller de l'avant. Or, pour certaines victimes, le passé ne passe pas et est toujours omniprésent.
Devant des drames d'une telle ampleur, l'impatience est mauvaise conseillère. Pour Valérie Rosoux, on ne parle pas en années mais en générations. Il faut aider à la réconciliation mais pas à n'importe quel prix, ni à n'importe quelle vitesse.