Carte blanche

Le cri du cœur de Carine Dechaux: bon nombre d'artistes vont tomber et abandonner le combat

publié le:18/05/2020 12:15:00 - mis à jour: 18/05/2020 18:56:08

La Directrice du Centre culturel de Rochefort, Carine Dechaux, livre un texte très personnel où elle exprime ses peurs mais aussi sa colère. Elle revient notamment sur l'avenir très incertain de la culture.

Historienne de l'art, Carine Dechaux dirige le Centre culturel des Roches à Rochefort depuis 16 ans. 

Ce texte a été écrit le 21 mars. 

Les intertitres sont de la rédaction.

Carte blanche à Carine Dechaux: Quel monde voulons-nous pour demain?

A tous les petits qui se reconnaîtront

Aujourd'hui, j'ai peur.

Aujourd'hui, je suis triste.

Je suis consternée.

Je suis en colère.

Aujourd'hui, je rêve

Peur pour mes proches, mes très proches, mes moins proches mais chers à mon cœur, à mes souvenirs familiaux. Mon homme, nos enfants, leur famille, ma petite-fille, mes frères et sœurs, leurs enfants, leurs petits-enfants… Eparpillés, pour certains, de l'autre côté des mers. Ou de l'autre côté de frontières fermées. Ou à 10 kilomètres, à 50, à 100 kilomètres. Peu importe, aujourd'hui, j'ai peur.

Je sais que je partage cette peur avec des millions, des milliards d'êtres humains, de par le monde.

Je sais aussi que certains, des milliers, n'ont pas eu le temps d'avoir peur. Certains ne savent pas encore qu'ils doivent avoir peur. Parce qu'ils n'ont pas l'information, parce que là où ils vivent, ce n'est pas comme ici, 24h sur 24. Mais ils sauront vite, et trop tard.

Certains le savent, mais ils font comme s'ils n'avaient pas peur. Mais ils font peur aux autres.

Et certains ont peur, mais ils n'ont pas le choix. Ce sont tous ceux-là qu'on déclare aujourd'hui nos héros. Les héros, souvent, c'est en temps de guerre qu'ils sont reconnus. Certains nous disent en guerre. D'autres n'en veulent pas, de cet état de guerre.

Je ne sais pas, dans quel temps nous sommes. Mais ce temps que nous vivons me fait peur. Nous fait peur. Nous met en colère, nous rend triste.

Tristesse

Triste parce que des dizaines de milliers de gens ne peuvent pas dire au revoir aux leurs qui partent. Pour quelque raison que ce soit, d'ailleurs. Maladie, accident, « simple » fin de vie… Comment vivront-ils ces deuils bafoués, refusés, rentrés. Combien de chagrins, combien de larmes, de par le monde, inonderont leurs tombes.

Triste parce que soudain, on oublie les autres tragédies du monde. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui n'ont plus de terre, qui ont déjà tout perdu avant d'avoir rien reçu de la vie. Ces hommes, ces femmes, qui n'ont plus de toit, et qui pourtant, vivent près de nous. Arrivent chez nous. Espèrent en nous. Ces hommes, ces femmes, ces peuples qui bientôt souffriront et n'auront pas le bénéfice de nos soins, ni l'excellence de notre médecine… Qui lancent des bouteilles à la mer. Mais nous sommes trop absorbés dans nos propres souffrances pour encore les ouvrir. Et pourtant, quels besoins immenses s'expriment là-bas.

J'ai peur, je suis triste pour demain. Je ne sais pas vers quoi nous allons, comment nous allons en sortir, demain, dans un mois, trois, quatre mois, dans un an…

Colère

Je suis en colère parce que demain, tous les «petits» vont devoir se battre. Et là, oui, ils seront en guerre: parce qu'ils auront perdu leur boulot, parce que le salaire qu'ils auront reçu, ou qu'ils recevront, les rendra encore plus pauvres qu'aujourd'hui. Tous ceux qui dans le temps d'avant, avaient déjà du mal à nouer les deux bouts; tous ceux qui n'ont pas de maison à eux. Ceux à qui on demande de travailler chez eux. Parce que si ce n'est pas possible, alors ils perdent une partie de leur salaire. Ils seront un million. Peut-être, surement plus…

Alors oui, je suis en colère, parce que moi, je sais comment certains vivent ; je le sais, parce je connais leur salaire. Et je sais que sans leur salaire complet, ils vont crever. Alors oui, je leur dis "faites ce que vous pouvez, chez vous, sur votre lieu de travail. Mais vous n'y pouvez rien. Et je ne vous en voudrai pas. On verra plus tard, on se rattrapera, parce que ce n'est pas le travail qui manque, qui manquera, mais aujourd'hui, nous avons tous des limites. Si les enfants, à la maison, rendent le télétravail à la maison difficile. Si l'ordi ne fonctionne pas bien. Si la compagne doit être protégée absolument. SI, tout simplement, et humainement, on a peur, pour soi, ses enfants, sa famille, ses amis."

J'en prends le risque. Parce que je ne veux pas qu'une fois de plus, une fois encore, ce soit eux qui trinquent.

Et ma colère ressurgit. Assortie d'une sidération totale. Est-ce encore, eux, nous, tous, qui devons faire des dons pour avoir la garantie d'être soignés ? Je suis sûre que tous, eux, nous, serions prêts, sommes prêts à donner, ce que nous pouvons, le fond de nos poches, pour aider tous ceux qui nous soignent. La question n'est pas là.

La question est dans cette indécence tragique de penser déjà à l'économie de demain, et de laisser sans réponse immédiate les appels à l'aide fuser de toutes parts, de tous les pays, des hôpitaux, des médecins, des soignants en tous genres, des garde-malades, des éducateurs… De tous ces héros, dit-on, qui n'auront pour médaille que celle d'avoir été au front, comme à la guerre, qu'ils l'aient choisie ou pas, cette drôle de guerre, et à laquelle ils auront peut-être survécu, si la vie le leur accorde. Ces héros mis à l'honneur tous les soirs, sur nos balcons, nos terrasses. Je suis fière de mon homme qui sort sa clarinette et joue pour les voisins, de l'autre coté de la vallée. Je suis émue de ce que la musique peut engendrer, de par le monde … comme outil de solidarité, de partage, de force unie. De révolte aussi. Parce que je pense aussi aux artistes, ces grands oubliés de l'histoire. Parce qu'ils sont petits, ils coûtent, ce sont des baladins, des amuseurs, des troublions.

Révolte

Et pourtant, combien sont-ils depuis des années, à nous le dire en face que le monde va mal, qu'on va au mur, que cela ne peut plus continuer comme cela. Combien sont-ils à nous mettre du baume au cœur quand cela va mal, quand la morosité règne. Mais passez, mesdames et messieurs les artistes: nous ne voulons pas de votre perspicacité, de votre sensibilité au monde. Nous voulons du pain et des jeux. Il sera temps, alors, bientôt, de les chercher, parce que nombre d'entre eux seront tombés. Ils auront abandonné leur combat. Tiens, encore. Un combat, mais un combat pour … une place au soleil, une société plus juste, plus équitable, un changement profond de nos fonctionnements, de nos règlements, de nos frontières, de nos critères…. Qui les entendra ceux-là, qui gagnent aujourd'hui au cacheton, au black (si si) aux défraiements de merde… Qui fera la démarche de sortir un peu plus de chez lui, lorsqu'il en sera autorisé, pour les soutenir, les accueillir, les acclamer, rire, sourire, pleurer avec eux, le temps d'une chanson, d'un livre, d'une poésie, d'un spectacle?

Bien sûr, économiquement, il faudra se serrer les coudes, faire face, soutenir tous les autres «petits»: les petits commerçants, qui sont en train de tout perdre. Même si ce n'est pas nouveau, même si nous avons préféré les commandes en ligne, les grands magasins, les fabrications au bout du monde, les prix plancher…Même si nous les avions déjà enterrés, pour beaucoup d'entre eux. Il ne faudra pas oublier. Les petites écoles, les petites initiatives, les petits producteurs, les petits. Les petits qui sont grands à un seul titre : ils sont les grands oubliés de systèmes politiques, économiques, qui ont montré leurs failles, plus que jamais aujourd'hui… Au matin, on vantait les qualités du vrai parmigiano… Au matin, on annonçait des milliers de morts, dans la région qui fabrique ce produit mondialement connu.  Au matin, ou hier, je ne sais plus, on ne comptait plus les larmes, les cercueils, les appels désespérés. Hier on parlait de masques détournés, vers des plus riches… Mais bientôt on achètera encore son parmesan et ses pâtes. On fera comme si. OU on laissera tomber ces pays devenus trop pauvres, trop anéantis pour reprendre la course au fric puant.

Et l'argent, les milliards promis, ils seront investis où ?

Rêve

Dites-moi, promettez-moi, laissez-moi rêver que ce sont les petits qui en profiteront. Non, qui en feront le meilleur usage. Enfin, simplement, qu'ils ne seront pas oubliés. Qu'ils recevront plus que 5000€ s'ils en ont perdu 10, 100 fois plus… Pour aussi récompenser ceux qui aujourd'hui, comme ce petit producteur de produits de nettoyage bio,  trouve normal et juste de produire ce fameux gel hydro machin qui fait défaut partout.  Pourquoi ce sont toujours les petits qui doivent inventer, donner, être créatifs, et n'avoir rien en retour?  Comme ces centaines d'hommes et de femmes qui ont sorti leurs machines à coudre et font ce qui est dans leur possible. Comme tous ces gens qui inventent des solutions, qui partagent des idées, pour que les enfants traversent cette période sans trop de bouleversements, pour que les séniors reçoivent de petites gouttes d'amour et de réconfort…

Je n'ai aucune compétence en économie, en politique, je n'ai qu'une petite expérience dans l'univers de la culture. Ce secteur sous-estimé, sous-valorisé, sous-financé. Ce secteur qui rêve, n'est-ce pas, qui n'a pas les pieds sur terre, n'est-ce pas? Ce secteur qui dépense sans rapporter, ces hurluberlus qui pensent que tout est si simple… N'est-ce pas? Oui, c'est ce que j'entends depuis des années. Exactement. Ce secteur, avec toutes les associations, qui pompent le fric, qui ne servent à rien …

Je n'ai que cette expérience, et mon regard sur le monde, qui me fait me battre (tiens, encore?) tous les jours, pour les artistes, pour les valeurs, pour des collègues, pour un monde différent. Pour les enfants, les miens, ceux des autres.

Et c'est grâce à cette expérience, et aussi parce que je suis une douce rêveuse aux pieds pourtant bien ancrés dans ma Terre, que je vois que, bientôt, quelque chose va se lever. Et cette chose, ce sera la masse de tous les petits, qui n'en voudront plus, qui demanderont des comptes, et qui n'attendront plus pour inventer un nouveau monde. Ceux qui, déjà aujourd'hui, disent non à hier, oui à demain. Mais un autre demain. Ensemble, autrement. Ce monde, ce lendemain-là, je le crois fermement, est déjà là, sous l'écorce terrestre, sur les balcons, dans les chaumières, là où le cœur des hommes bat la chamade aujourd'hui. Je le sens venir, depuis des années. Et aujourd'hui, justement c'est le printemps.

>>> Pour lire toutes les cartes blanches sur le thème "Quel monde voulons-nous pour demain?" : https://www.matele.be/cartes-blanches

La rédaction

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