Elevage

ENTRETIEN | Les Wallons adorent le poulet, moins les poulaillers : comment sortir de ce paradoxe ?

publié le:02/02/2026 10:00:00 - mis à jour: 02/02/2026 14:00:42

Les Wallons adorent manger des œufs et du poulet, pourtant ils en produisent peu et chaque projet d’élevage d'envergure suscite les inquiétudes des riverains. Comment dépasser ce paradoxe ?

Un collectif citoyen s'oppose à la création d'un poulailler destiné à accueillir 38.600 poules pondeuses entre Havrenne et Buissonville. Les Rochefortois ne sont pas les seuls à protester contre ce type d'installation.


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Ce dossier nous a poussés à nous intéresser à l'élevage avicole en Wallonie et à cette contradiction : les Wallons consomment en moyenne 280 œufs par an et mangent 14 kilos de poulet. Pourtant, notre région reste largement à la traîne au niveau production. 

Pour tenter de comprendre, nous accueillons sur le plateau : Philippe Burny, attaché scientifique au Centre wallon de recherches agronomiques et Catherine Colot, chargée de missions aviculture-cuniculture auprès du Collège des producteurs. 

En Wallonie, on adore manger du poulet. Pourtant, la Wallonie ne produit que 18 % des poulets de chair en Belgique, mais 95 % des poulets bio. Comment expliquer ces chiffres ? 

 

Catherine Colot : Oui, donc l'historique de la production avicole en Belgique vient du port d'Anvers au niveau des monogastriques (les porcs et la volaille). C'est seulement au début des années 90 qu'on a vu se développer des poulaillers, notamment dans la région de Hesbaye parce que les agriculteurs cherchaient des fumiers de volaille qui sont très équilibrés en azote, potassium, phosphore pour enrichir leur froment. Et par ailleurs le froment récolté servait à nourrir leurs propres animaux.

 

Quand on voit ces chiffres, on se dit que le secteur a une marge de progression énorme ici en Wallonie. 

 

Philippe Burny : Oui, en tout cas en théorie, mais la question est évidemment la rentabilité de l'exploitation. Il y a beaucoup de concurrence à l'intérieur du pays avec nos amis flamands, en Europe mais aussi avec le monde entier. L'accord du Mercosur prévoit quand même de laisser entrer jusque 180.000 tonnes de volaille sans aucun droit de douane. Cela fait une concurrence très forte à prix très compétitifs. Pensons aussi à l'Ukraine qui, demain, pourrait devenir membre de l'Union européenne. .

C. C. : Oui, il y a des menaces avec le Mercosur, l'Ukraine, mais il faut savoir qu'en Europe, on a une pénurie depuis l'année dernière de poulets et d'œufs, notamment suite aux épisodes de grippe aviaire et qui ont décimé des troupeaux. Il y a également le plan azote au Pays-Bas qui va faire réduire drastiquement les élevages. Pareil en Flandre, en France et en Espagne, ils sont en train de convertir leur parc de bâtiments en cage vers des élevages au sol ou le plein air. Cela diminue les capacités de production. 

 

 

Pourquoi est-ce que les élevages, pas seulement les élevages avicoles, sont de plus en plus gros ? On voit aussi parfois des entreprises, des investisseurs derrière. 

 

P. B. :  Si on veut justement être compétitifs, il n'y a rien à faire, il faut atteindre une taille minimale. Cela nécessite des investissements qui sont considérables et qui sont parfois au-delà des possibilités des familles. Il est nécessaire de trouver des capitaux importants et l'élevage avicole peut justement être pour les éleveurs bovins une forme de diversification.

 

L'élevage avicole wallon, c'est surtout une forme de diversification ? Est-ce qu'il y a beaucoup d'éleveurs qui ne font que du poulet ou que de la poule pondeuse ?

 

C. C. : Il y a peut-être quelques éleveurs qui en ont fait un revenu à titre principal, mais ça reste une diversification qui s'ajoute à une activité déjà existante dans la ferme.  

 

 

Pour vous, ça reste une filière porteuse d'avenir en Région wallonne.

 

C. C. : Oui, tout à fait. Il faut savoir qu'on produit deux fois moins que ce qu'on consomme. On estime donc qu'on a des possibilités de développement mais il faut qu'il soit équilibré. 

 

 

Autre avantage, alors qu'on mange de moins en moins de viande, la consommation d'œufs et de poulets, elle, se maintient. 

 

P. B. : La volaille depuis toujours, c'est un aliment de base. C'est très important aussi de noter que c'est la viande qui est normalement le meilleur marché, donc qui est très compétitive par rapport aux autres viandes. La demande, c'est sûr et certain, est là. On consomme du poulet dans le monde entier. Donc il y a vraiment des débouchés très importants. Mais encore, faut-il être relativement compétitif sur le plan économique. 

 

 

Il y a quelques jours, un projet de poulailler entre Havrenne et Buissonville (Rochefort) suscitait l'inquiétude des riverains. Est-ce que cette opposition vous étonne ? Est-ce que généralement ce genre de projets suscite des inquiétudes ?

 

Catherine Colot : C'est très variable mais de plus en plus, on a des mobilisations fortes des riverains. Parfois, ça se passe très bien. On peut comprendre les questionnements des riverains. Il faut les rassurer. Pour introduire son permis, c'est très lourd pour un agriculteur, ça ne se passe pas facilement. Il y a beaucoup de contrôles. Rien n'est fait au hasard.

 

Il y a un chiffre clé dans ce genre de projets : 40.000. C'est un peu le seuil qu'on ne dépasse pas en général quand on veut construire un poulailler. Qu'est-ce que ça induit une fois qu'on dépasse 40.000 animaux ?

C. C. : Au-delà de 40.000, en zone agricole en tout cas, on doit faire une étude d'incidences. Donc on doit aller beaucoup plus loin pour étudier les impacts du projet et cela coûte 40.000 euros minimum.  Le cheminement est encore plus difficile. Ce qui fait qu'il y a pas mal de projets qui essaient de se limiter à la classe 2. Mais maintenant, il y a des bâtiments quand même au-delà de 100.000. 

 

Les inquiétudes des riverains

La première inquiétude des riverains, c'est l'eau. À la fois, est-ce qu'il peut y avoir une pollution des eaux et puis est-ce que le poulailler ne va pas pomper toute l'eau disponible ? On sait que dans la région de Rochefort, il y a régulièrement des pénuries. Est-ce que c'est une crainte fondée ?

P. B. : Comme Catherine l'a dit, il y a des études d'incidences, donc normalement il ne devrait pas y avoir de problèmes. Et je crois que les porteurs du projet et la commune doivent communiquer au maximum vis-à-vis des citoyens qui sont inquiets par rapport à ce projet. 

Maintenant, au niveau de Rochefort, c'est vrai qu'il y a parfois des problèmes d'approvisionnement en eau. Et c'est vrai qu'il faut approvisionner les poules ou les poulets en eau. Ça, c'est tout à fait clair. Je crois que la balle est plutôt dans le camp de la commune à ce niveau-là. Il y a des gens qui sont compétents en la matière pour savoir si on a les réserves suffisantes ou non pour pouvoir alimenter les animaux en eau de manière suffisante et alimenter tous les citoyens également de manière satisfaisante.

 

Un autre aspect, c'est que forcément ce genre d'élevage entraîne un certain charroi pour amener les animaux. Est-ce que c'est compatible, un tout petit village et puis x camions sur les petites routes ?

C. C. : Oui, c'est une remarque qu'on entend souvent quand un projet est introduit. En poules pondeuses, je connais moins les chiffres des camions. Mais en poulet de chair, je sais qu'un poulailler de 40.000, ça fait à peu près, par ronde de production - il y en a 7 sur l'année -, 15 camions pour les aliments, plus les bennes pour les fumiers. Et on essaie de trouver les voiries pour éviter les villages. 

Depuis longtemps, il y a des problèmes pour installer des poulaillers. Mais qu'une fois qu'un poulailler, même de grande taille, est installé, les riverains reconnaissent qu'il n'y a pratiquement pas de nuisances. Peut-être quelquefois, il y a des odeurs quand on va épandre le fumier. On essaie aussi d'éloigner le plus possible les bâtiments des premières maisons d'habitation pour justement que l'impact paysager ne soit pas trop important. Puis, certains éleveurs vont essayer d'arborer leur parcours pour cacher un petit peu les bâtiments.

 

Peut-être avons-nous une vision un peu fantasmée de quelques poules dans la cour de la ferme. On ne parle évidemment pas de cela mais on entend souvent des critiques relatives au bien-être animal et notamment la densité ou des animaux enfermés qui voient peu ou pas la lumière du jour. Est-ce que les règlements en vigueur sont suffisants ? 

P. B. : Il y a toujours effectivement des questions qui se posent. Il y a actuellement un appel à projet européen concernant le bien-être animal. L'idée serait de définir de nouvelles méthodes qui permettraient d'améliorer encore le bien-être animal, d'abord de l'appréhender, parce que ce n'est pas facile à mesurer, ensuite essayer de l'améliorer et de voir aussi quels pourraient être les impacts au niveau économique, au niveau environnemental et au niveau sociétal. Donc vous voyez que ces questions se posent, il y a des gens qui y travaillent. Mais ce qui est sûr et certain, c'est que le bien-être animal maintenant, c'est une des conditions de l'octroi des primes dans le secteur agricole. 

 

Même en conventionnel, les animaux ne sont plus enfermés dans des cages ? 

C. C. : En poulet de chair, ça n'a jamais été le cas. On le dit souvent, mais ça n'a jamais été le cas. Et en pondeuses, en Wallonie, depuis 2018, le Code wallon sur le bien-être animal interdit les cages pour les poules pondeuses lors de l'installation. Vers 2027-2028, au terme du permis d'environnement, les éleveurs qui ont encore des cages, mais ils ne sont plus qu'une petite poignée en Wallonie, devront convertir leur mode de logement ou arrêter leur activité. En Wallonie, on a été pionniers par rapport à la cage.

 

"Le consommateur est le dernier juge"

La consommation de poulets de chair, c'est à 95 % du poulet conventionnel. Collectivement,  nous avons de grands discours sur le local, le bien-être animal, etc. mais dans les faits, les consommateurs wallons continuent à acheter du poulet standard.

C. C. : Oui, c'est le grand paradoxe. En Wallonie, on aimerait bien qu'il n'y ait que de la production avec des parcours extérieurs plus extensifs, avec moins de densité d'élevage, des croissances plus longues. Mais on doit bien remarquer qu'effectivement, c'est le prix qui est très important pour le consommateur. Et dans les 95 %, une grande partie de la production est en Flandre. Mais il y a quand même des opportunités pour des agriculteurs en Wallonie de se diversifier dans ce modèle.

 

Le poulet et peut-être encore plus les œufs, ce sont vraiment des produits d'appel, des produits qu'on s'attend à trouver très bon marché. Il y a une guerre des prix très forte ?

P. B. : Oui, puisque ce sont des produits vraiment consommés par tout le monde et de manière très régulière. Donc c'est effectivement un produit d'appel, c'est une bonne raison pour aller se promener dans une grande surface et faire des achats. Ce sont des produits de base, donc ça peut attirer des clients. 

Maintenant, le marché de la volaille, c'est quand même très diversifié. Il y a le poulet standard, on pourrait dire, de base, et puis il y a toute une série de productions, que ce soit en bio, que ce soit en parcours extérieur 100 %, etc., avec des prix qui sont quand même très différenciés. 

 

La balle est plutôt dans le camp des consommateurs? Si on veut faire évoluer l'élevage ou développer un type d'élevage en Wallonie, c'est du côté des consommateurs que les choses peuvent bouger ?

P. B. : On critique souvent les grandes surfaces, mais il faut se rendre compte que le dernier juge, celui qui prend finalement la décision, c'est le consommateur. Maintenant, il y a l'idéal et la réalité... Si vous demandez aux gens, êtes-vous prêts à payer plus pour de la qualité supérieure ou différenciée, les gens vont dire oui. Mais évidemment tout le monde est confronté à son salaire, donc il faut aussi faire des arbitrages. Bien souvent, malheureusement, c'est l'alimentation qui est un petit peu le parent pauvre par rapport à ça. 

Mais il y a une demande très diversifiée et il faut essayer d'y répondre. Et là, au niveau de la région wallonne, si on veut éviter trop de concurrence, trop de pression sur les prix, il faut essayer d'aller vers une qualité un peu spécifique, un peu différenciée, sans pour autant faire exploser le plafond au niveau des prix. Il faut rester raisonnable.

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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