Carte blanche

Se battre pour un système de santé plus juste, plus accessible et plus humain

publié le:05/05/2020 17:28:00 - mis à jour: 06/05/2020 16:32:18

Anne-Sophie Bailly

Anne-Sophie Bailly, infirmière, partage sa vision du monde après le coronavirus: "le plus terrible dans ce confinement serait qu’il ne change rien. [...] Ne pas changer, ça serait mourir un peu"

Infirmière engagée, Anne-Sophie Bailly travaille comme "volante" sur le site de Mont-Godinne du CHU UCL Namur. Elle exerce dans plusieurs services, en fonction des besoins. Ces dernières semaines, elle a presté dans des services où on soigne des patients atteints de coronavirus mais aussi dans d'autres. Elle a créé un groupe Facebook destiné à informer ses collègues, notamment dans le cadre d'un mouvement social interne au CHU mais aussi dans le cadre du mouvement "le blues des blouses blanches"

Les intertitres sont de la rédaction. 

Carte blanche d'Anne-Sophie Bailly: Quel monde voulons-nous pour demain? 

Être obligés de «prendre le temps». Voilà ce qu'est le confinement. En dehors de toutes les raisons évidentes de sécurité et de santé publique, rester chez soi nous laisse face à une immensité de temps libre. On a dû apprendre à s'occuper, à tuer le temps, à ralentir le rythme, à vivre autrement.

Nous sommes dans une société où l'on pense que nous aurons toujours le temps plus tard, et nous courrons après plus de rendement, plus d'efficacité, plus de matériel, pour le futur, pour demain, pour profiter «après», sans trop savoir après quoi exactement.

Etant infirmière, j'ai vite réalisé que ce «plus tard» ne venait parfois jamais. Je le constate malheureusement encore plus durant cette crise. La vie file et on se retrouve projeté précocement face à nos derniers instants avec des bagages remplis de regrets. Et pourtant, je dois avouer que, malgré ça, je suis moi aussi rentrée dans le moule de cette société chronophage.

"Le temps nous est compté, nous devons choisir ce que nous voulons en faire"

Et, subitement, ce moule, ce schéma de vie bien rôdé, a été chamboulé: nous nous retrouvons confrontés à une situation sans précédent, terrifiante, menaçante, qui nous rappelle ces vérités: le temps nous est compté et nous devons choisir ce que nous voulons en faire. Il nous a fallu nous adapter. C'est le propre de la vie: s'adapter. Car maintenant nous sommes contraints de rester en famille. De voir nos enfants évoluer et leur apprendre la vie plutôt que les mathématiques. Nous devons revoir nos achats et aller vers des artisans locaux plutôt que dans des grandes surfaces où les stocks font parfois défaut. Nous devons prendre la peine de cuisiner, de bricoler, de faire par nous-même, de vivre à un autre rythme.

Mais ce qui était au départ une situation provisoire et exceptionnelle est en train de devenir une réflexion profonde sur notre mode de vie. Beaucoup de personnes pensent à adapter leur temps de travail afin de continuer à voir leurs enfants grandir. D'autres voudraient continuer leur ballade quotidienne pour rester connectés à la nature. Des passions ont enfin pu être exercées. Des talents ont immergé. Des proches se sont retrouvés, malgré la distance, parce que nous avons pris conscience que rien n'était acquis et qu'il fallait prendre soin des gens qu'on aime. On a arrêté les relations forcées pour privilégier celles de qualité, vitales à notre équilibre. On est plus vrais que jamais. Nous nous découvrons nouveaux, dans un monde qui n'est donc plus tant à notre image.

Maintenant que nous avons pris conscience de tout ce temps que nous offre la vie, et de la fragilité de celle-ci, nous pouvons, en pleine conscience, choisir ce que nous voulons faire de notre époque.

L'âme d'une écologiste

Pour ma part, j'ai réalisé que ce monde s'en sortira toujours sans nous. Et même certainement mieux. Nous voyons un peu partout la nature reprendre ses droits et la pollution diminuer. C'est réjouissant et en même temps désolant de se dire qu'il nous aura fallu une menace vitale (sous les traits d'une maladie) pour que la terre, qui nous abrite, puisse quant à elle guérir. Je me sentais déjà l'âme d'une écologiste, mais j'ai d'autant plus envie maintenant de préserver notre environnement, de permettre à mes enfants de le découvrir sous son meilleur jour et de pouvoir pleinement en profiter durant leur vie entière. Je pense que la démarche zéro déchet gagnait déjà du terrain avant cette crise sanitaire, et j'espère que ça sera toujours le cas après, pour ne pas perdre les avantages liés au confinement, et que toutes ces petites batailles gagnées pour le climat le restent.

Dans cette lignée écologique, le fait de faire vivre les commerces locaux me semble aussi primordial. Nous avons su nous mobiliser pour permettre à nos artisans, nos producteurs locaux, qui sont aussi nos voisins, nos amis, de continuer à vivre de leur métier. Nous avons su faire le juste choix de la qualité, de la proximité, de l'humain. Pourquoi ne pourrions-nous pas continuer cela sur le long terme? Le premier pas, qui est toujours le plus dur, est fait: il sera d'autant plus facile de continuer une fois les règles strictes de confinement levées. Certains pourront avancer le problème du cout plus élevé de cette filière. Mais nous avons également su nous passer du «non vital», limiter nos dépenses et diminuer la surconsommation dont nous étions adeptes. Cela nous permet de consommer moins, mais de consommer mieux. Et d'y gagner financièrement et qualitativement.

L'immatériel a d'ailleurs de plus en plus sa place dans notre quotidien: nous savourons un moment passé ensemble parce que nous avons appris la privation de ce plaisir. Nous souhaitons tous nous revoir, passer du temps en bonne compagnie. Nous sommes tous d'accord pour dire que nous aurions trouvé plus important de pouvoir voir notre famille avant de planifier la réouverture des magasins, preuve que ce qui compte le plus à nos yeux ne s'achète pas, mais demande juste du temps et de l'humain.

Ce confinement a aussi permis de faire ressortir nos plus belles valeurs humaines: la compassion, l'empathie, l'entraide, la générosité, la solidarité et parfois même l'abnégation. Je n'ai jamais vu autant de dessins, de mots réconfortants, de photos au chevet des patients que nous soignons. Les familles, qui ne peuvent pourtant plus venir en visite, sont présentes par ces marques d'attention, mais aussi grâce à la technologie actuelle, qui a enfin trouvé un rôle bénéfique, alors qu'avant les écrans nous éloignaient de nos proches par leur caractère isolant et chronophage.

Se battre pour une égalité de tous face à la santé

En tant que personnel soignant, je n'ai jamais reçu autant de marques de soutien et de remerciements pour le travail que je fais. Il ne me semble pourtant pas différent de ce qu'il était avant. Alors pourquoi cette reconnaissance soudaine ? Je pense que les gens prennent enfin conscience de l'importance de tous ces métiers souvent dévalorisés, parfois critiqués, mais qui sont finalement les piliers de notre société. J'aimerais aussi que ce confinement permette à mes collègues, mais aussi à toutes les personnes contribuant au bon fonctionnement de nos vies actuelles, d'avoir enfin la reconnaissance et la valorisation qu'ils méritent. Nous nous sommes perdus à donner de la valeur matérielle et de l'importance sociale à des personnes dont la fonction ou l'activité n'a amené aucune plus-value à notre monde, ou a été parfois même délétère. Ce fait ne serait en rien dérangeant si ça n'avait pas été fait au détriment d'un peuple aujourd'hui grondant et révolté par tant d'injustices.

Lorsque le personnel soignant sera à nouveau dans les rues (et j'espère vraiment que nous aurons l'audace de le faire, sans prendre l'excuse de notre présence requise au chevet des patients) j'espère que les personnes nous applaudissant seront à nos côtés. J'espère que ce ne sera pas une profession mais bien une société qui demandera des comptes et exigera un système de santé plus juste, plus accessible, plus humain et plus sain. Que nous serons ensemble pour permettre une égalité face à la santé. Pour les démunis, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, pour tous ces gens dont nous sommes solidaires en ces temps difficiles. Nous devons également continuer cette solidarité après le confinement.

J'espère sincèrement que ces temps si particuliers amèneront un changement fondamental. Je pense que le plus terrible dans ce confinement serait qu'il ne change rien. Que nous reprenions bêtement le cours de nos vies sans en tirer de leçons. J'aurai l'impression d'avoir vécu tout ça en vain. Et si nous acceptons d'endurer des épreuves quelles qu'elles soient, c'est toujours parce que nous savons qu'elles apporteront un mieux, et que le calme reviendra. Sans cette promesse de l'avenir nous nous résignons et courbons l'échine. Je suis humaniste, et je sais que l'être humain est capable de tant de belles choses. Nous continuerons à le démontrer. Je l'espère de tout cœur. Au fil des ères et des siècles, nous avons dû nous adapter et évoluer. C'est ça qui nous a permis de survivre. Alors, ne pas changer maintenant, ça serait à mes yeux mourir un peu.

Je ne suis qu'une infirmière. Je ne suis pas politicienne, ni experte en finances ou en sciences sociales, et, si je sais ce que je peux mettre en œuvre de manière concrète à mon petit niveau, je ne suis pas sûre de ce qui est faisable à grande échelle. Et je ne suis personne pour imposer à autrui mon mode de vie et mes idéaux. Mais si chacun est animé par la même volonté de bien faire, et de faire juste, je suis certaine que les solutions apparaitront et que le monde financier et politique n'aura d'autre choix que de se rappeler qu'eux aussi sont humains tout comme nous.

>>> Pour lire toutes nos cartes blanches sur le thème "Quel monde pour demain?" : https://www.matele.be/cartes-blanches

La rédaction

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