Le marché couvert, qui a été l’une des grandes fiertés de Ciney, flirte dangereusement avec le seuil de rentabilité. Pourquoi ? Comment enrayer le phénomène ? On en débat dans « Le Journal sur pause ».
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Le marché couvert de Ciney, véritable institution dans la capitale du Condroz, est en perte de vitesse ces dernières années. Avec moins de 1.500 bêtes présentes les vendredis, il a atteint le seuil de rentabilité.
Pour débattre des causes et des pistes de solution, sur le plateau du « Journal sur pause », trois personnes qui connaissent très bien ce marché :
- Frédérick Botin, échevin à Ciney en charge notamment du marché couvert (MR),
- Anne Pirson, députée fédérale, conseillère communale dans l'opposition à Ciney et membre de l'AG du marché (Les Engagés)
- Benoît Cassart, éleveur, député européen (MR) et ancien secrétaire général de la Fédération du commerce de bétail et de viande et, à ce titre, administrateur du marché couvert

Frédérick Botin, Anne Pirson et Benoît Cassart
Quelle est la situation actuelle du marché couvert ? On parle du seuil fatidique de 1.600 bêtes qui entrent dans ce marché chaque vendredi matin. Est-ce vraiment la limite au seuil de rentabilité ?
Frédérick Botin : Effectivement, suivant une analyse qui a été faite au niveau des services financiers de la ville de Ciney. Il faut savoir que le marché couvert, c'est une relation entre la ville et une ASBL de gestion du marché couvert où sont représentés les marchands, la Fédération, et forcément la Ville de Ciney.
On estime que le seuil de rentabilité par rapport aux dépenses engrangées par la Ville se situe aux alentours de 1.500 ou 1.600 gros bovins par marché et qu'en-deçà de ce chiffre, l'ASBL va se retrouver dans une situation déficitaire.
Forcément, cela nécessite une réaction puisque, faut-il le rappeler, l'objectif de la majorité est de maintenir le marché couvert. On estime que c'est un outil essentiel.
Est-ce que vous confirmez qu'on a atteint ce seuil ?
F.B : Effectivement, quand on prend la moyenne de 2024, on était à 1.600 bêtes. Aujourd'hui, la situation est quand même un peu préoccupante. Compte tenu de la situation de la langue bleue(fièvre catarrhale) et des pertes significatives de naissance dans les troupeaux, on s'attendait à avoir une commercialisation encore un petit peu plus difficile, simplement parce que le nombre global de bovins a baissé.
Depuis ce début d'année, nous sommes à une moyenne de 1.400 têtes de bétail sur les 13 ou 14 marchés qui ont été organisés en 2025. Donc on est passé en-deçà de ce seuil.

Est-ce que les difficultés du marché couvert reflètent les difficultés du secteur de la viande bovine, du blanc bleu en général ?
Benoît Cassart : C'est surtout un problème d'érosion du bétail. Il faut savoir que le troupeau bovin belge entre 1992 et 2022 est passé de 3 millions d'animaux à 2 millions. C'est 1 animal sur 3 qui a disparu. Évidemment, c'est un élément majeur dans l'explication de baisse de fréquentation du marché.
Le deuxième élément majeur qui explique cette diminution, c'est la concentration des opérateurs. Donc les fermes deviennent plus grandes parce que la rentabilité est insuffisante. Les marchands de bestiaux ont des structures plus importantes et les abattoirs ont tellement été soumis à d'innombrables contrôles que les petits ont aussi disparu. Tout cela fait que le commerce se concentre plus et qu'on a moins d'animaux au marché.
Ceci dit, le marché de Ciney reste quand même, je crois encore aujourd'hui, le plus grand marché européen. Et c'est un marché super important, c'est la référence commerciale sur laquelle tout le monde s'aligne après.
Pourtant, certains éleveurs préfèrent aujourd'hui vendre leurs bêtes en dehors de la structure du marché.
B.C. : Ce n'est pas qu'ils préfèrent vendre leurs bêtes en dehors, mais là, on arrive dans le cœur du sujet, à mon avis. C'est qu'aujourd'hui, l'autorité sanitaire, l'Afsca, l'Arsia (traçabilité du bétail) ont des politiques sanitaires qui rendent le coût de la commercialisation trop important.
Donc, vendre en dehors, c'est une façon de contourner l'Afsca et l'Arsia ? C'est ça que vous êtes en train de dire ?
B.C. : Ce n'est pas dire ça, c'est simplement qu'aujourd'hui, le coût de commercialisation, de changer une bête de troupeau, coûte cher en termes de visite vétérinaire, coût administratif, coût d'analyse, traçabilité… Nos dirigeants ne se rendent pas compte du coût de cette évolution. Et compte tenu de ce coût-là, évidemment, les gens ont plus tendance à tenir le bétail jusqu'à la fin dans leur exploitation.
Pour moi, c'est une grosse erreur parce qu'aujourd'hui, on sait bien que la rentabilité maximum dans des fermes d'herbages comme celles qu'on a dans les Ardennes se fait au nombre de naissances, c'est là qu'est la rentabilité donc, à mon avis, on fait fausse route. Heureusement, nous avons des ministres qui sont de terrain et qui, je crois, vont changer de cap.

On a quand même le sentiment que le marché couvert ne pourra pas retrouver la superbe d'il y a quelques années, où il y avait 4000 bêtes, tous les vendredis. Est-ce que c'est quelque chose qu'il faut mettre derrière soi pour avancer autrement ?
Anne Pirson : Oui, je pense. On sait que le nombre de bovins en Wallonie diminue et qu'il ne va pas aller en augmentant. Ou si le nombre de bovins augmente, ce sera de façon réduite. Mais ce que j'ai envie de dire, c'est que le marché couvert, ça fait des années qu'il a des difficultés. Il a connu toute une multitude de crises. Il y a eu la crise suite à l'intervention de Gaïa. On a eu toutes les crises sanitaires. Il a toujours fallu se battre pour maintenir ce marché couvert. Aujourd'hui, on est à nouveau dans une crise et j'ai peur que, finalement, on enterre un peu vite le marché couvert, le marché aux bestiaux de Ciney.
Moi, le message que j'ai envie de faire passer aujourd'hui, c'est qu'il y a encore moyen de se battre pour le maintenir, on doit se battre pour le maintenir et ne pas dire trop vite : « On ne saurait plus ».
Comment se battre ? Benoît Cassart, évoquait le fait qu'il y a trop de normes sanitaires, il citait l'Afsca et l'Arsia. C'est là qu'il faut intervenir ? C'est auprès de ces instances-là qu'il faut aller faire pression ?
A.P. : Monsieur Cassart est mieux placé que quiconque, puisque le ministre en charge de l'Afsca, c'est David Clarinval. On l'a déjà sensibilisé sous la précédente législature plusieurs fois à ces problèmes-là. Et les problèmes liés à l'Afsca sont visiblement insolubles.
En même temps, la traçabilité des animaux, c'est important.
A.P. : C'est important. Donc, il y a ce problème-là et j'ai du mal à croire qu'on va diminuer les normes au niveau sanitaire. Par contre, on a aussi une ministre wallonne de l'Agriculture MR (Anne-Catherine Dalcq). Donc, je pense que les interlocuteurs assis autour de la table ont les bons partenaires pour aller chercher des relais à la Région wallonne.
Cette semaine, Christophe Bastin, député Les Engagés, a interrogé la ministre Dalcq sur l'avenir du marché couvert. Et j'étais un peu triste finalement de sa réponse. Elle renvoyait simplement vers le Conseil d'administration et le Conseil communal.

Elle disait en substance, les responsables locaux préfèrent s'occuper eux-mêmes des solutions.
A.P. : Oui, mais ce n'est pas vrai, parce qu'on sait que sans un soutien régional, ça va être compliqué.
F.B. : Je voudrais tout d'abord dire que la volonté, ce n'est pas du tout d'enterrer le marché. C'est vrai pour toute la majorité cinacienne. C'est clairement dans notre programme de mandature. Je vous le dis très sincèrement, on va arriver avec tout le monde à sauver ce marché.
Je pense qu'en gestionnaire clairvoyant, ce n'est pas quand le niveau de flottaison est dépassé, qu'il faut crier ou alerter. Il faut s'y prendre tôt assez et conscientiser tous les acteurs. Je pense que si chacun fait un petit effort, il n'y aura vraiment aucun souci pour pérenniser le marché, peut-être avec évidemment des évolutions ou des modifications.
La Ville de Ciney et l'ASBL peuvent s'en sortir sans l'aide de la Région wallonne ?
F.B. : Alors, je voudrais tout d'abord dire qu'on est en dialogue avec le cabinet de la ministre Dalcq. On a eu déjà plusieurs discussions par rapport à la situation du marché. Simplement, actuellement, on a toute une série de pistes qu'on étudie et qui vont déjà apporter une partie de la solution.
Et après, le cabinet est tout à fait prêt à rentrer à nouveau dans un dialogue pour un soutien public éventuel par rapport à cet outil puisqu'il faut rappeler que le marché couvert de Ciney ne bénéficie pas d'un seul euro de subside. Il est totalement financé par les opérateurs.
Et ça, vous voudriez que ça change ?
F.B. : Je pense qu'il n'y a pas beaucoup d'outils qui sont au service d'une collectivité à l'échelle de la Région, d'un secteur comme l'élevage, et qui sont simplement financés par les opérateurs et par la Ville de Ciney. Je pense que la ministre a entendu cet appel.
Et surtout, on a financé, à grand coût, des observatoires de prix ? Or Benoît Cassart l'a bien expliqué, quel est le meilleur observatoire des prix que le marché couvert, qui, chaque semaine, pour toutes les catégories de bétail, permait réellement d'avoir une référence idéale.
Vous parliez de pistes pour sauver le marché couvert. Quelles sont-elles ?
F.B. : Il faut simplement qu'il y ait une évolution et accepter certaines choses. Le premier exemple, le marché couvert, je crois qu'il faut s'en rendre compte, est devenu trop grand. Il y a des marchands qui ont l'habitude d'être à tel ou tel endroit, il faudra accepter de revoir la localisation. Il y a un système où on attribue les places au marché tous les 3 ans. On a par exemple décidé de rentrer en concertation avec les marchands pour le faire dès le 1er janvier 2026. Ça permet de réorganiser le marché, de reconcentrer les animaux globalement sur un demi-marché. Ce qui veut dire qu'on diminue les frais de nettoyage, on diminue les frais d'éclairage, on diminue comme ça certaines charges directes.
Madame Pirson, qu'en pensez-vous ?
A.P. : C'est une piste qui nous paraît plausible et qu'on a déjà explorée mais qu'on n'a pas nécessairement encore mis en œuvre. Mais je pense effectivement que c'est une des pistes qui peut permettre de réexploiter la moitié du bâtiment.
Qu'est-ce qu'on peut faire avec un bâtiment comme celui-là ?
A.P. : C'est là toute la difficulté, puisque l'Afsca ne souhaite pas qu'il y ait une activité sur le site du marché couvert, en même temps que le marché du vendredi. Ça veut dire que si une activité devait devenir pérenne, il faudrait faire quand même de gros aménagements. Pour le moment, il faut savoir que sur le parking, quand c'est la foire aux antiquités, on doit déjà créer des couloirs, parce que l'Afsca refuse que les camions des antiquaires croisent les camions des bêtes, même à l'extérieur. Donc, c'est assez compliqué. Mais ça évidemment, c'est une piste.
Par contre, il y a encore une place sur ce plateau. J'aurais voulu avoir un membre de la liste ICI sur le plateau… J'ai peur que Monsieur Botin pédale dans un sens et que les autres membres du Collège pédalent dans l'autre sens.
Vous avez peur que monsieur Botin soit tout seul à soutenir le marché ?
A.P. : On sait qu'il y avait quand même de la part d'une partie de la majorité, un discours du style "On arrête avec ça, ça ne rapporte rien aux Cinaciens, les Cinaciens n'en ont rien à faire." Alors on va quand même rappeler que jusqu'à présent, ça ne coûte encore rien aux Cinaciens. Et pendant des décennies, ça a rapporté énormément. C'était vraiment la poule aux œufs d'or, le marché couvert. Je pense qu'on peut quand même être un peu patient et ne pas se dire "on va vite le vendre, on aura le pactole et on pourra le mettre dans autre chose." Je pense qu'il faut vraiment travailler sérieusement sur les projets de reconversion. Et voilà, je compte vraiment sur Frédérick Botin et sur personne d'autre.
F.B. : Un accord de majorité, c'est aussi définir des points essentiels pour les uns et les autres. Je l'ai toujours expliqué, pour nous, c'était un point essentiel et il a totalement été accepté par le groupe ICI.
Je voudrais ajouter que, quand j'ai dit que tout le monde doit faire des efforts, j'ai cité déjà des efforts qu'on demandera aux marchands de changer certaines habitudes, éventuellement d'accepter une légère revalorisation du prix d'entrée aussi, parce qu'il n'a plus bougé depuis des années.
Mais je voudrais aussi que d'autres intervenants mettent leur pierre à l'édifice. On a cité l'Afsca. On a la volonté de les rencontrer rapidement pour dénoncer ce qu'on estime être des aberrations qui pénalisent le fonctionnement du marché.
A vous entendre, j'ai l'impression que c'est l'Afsca, le nœud du problème.
B.C. : Si on ne ramène pas dans l'élevage du bon sens paysan, que ce soit à niveau des contrôles sur les producteurs, au niveau de la manière dont le commerce se fait, etc. ça ne sert à rien de discuter du marché couvert. On peut le fermer.
Si la politique en matière d'IBR (rhinotrachéite infectieuse bovine, ndlr.) et leur programme Beef Move passent, vous pouvez fermer le marché. C'est clair. Donc il y a urgence de prendre des décisions adéquates dans ce sens-là. L'idée, c'est évidemment de garantir une sécurité sanitaire parfaite mais pendant 15 ans peut-être, on a lutté contre l'IBR de manière super efficace grâce à la vaccination et sans casser tous les commerces comme ils sont en train de le faire aujourd'hui.
On va avancer sur les pistes de solution… Pendant la campagne électorale, on a aussi entendu l'idée d'exploiter le toit de ce marché pour y mettre des panneaux photovoltaïques. Est-ce toujours une piste que vous défendez ?
A.P. : C'est toujours une piste qu'on a défendue, qu'on a explorée, qui a échoué à un moment donné. Aujourd'hui, on sait que les communautés d'énergie peuvent rentrer en application. Avant, ça ne servait à rien que le marché puisse produire un maximum, puisqu'on ne pouvait pas vendre son énergie et que le marché couvert ne consomme qu'un tout petit peu d'énergie.
F.B. : Effectivement, la piste de la production d'énergie verte est une piste qu'on explore. On ne veut pas le faire tout seul, parce que c'est complexe. D'ailleurs, je n'ai pas encore de bels exemples de communauté d'énergie de taille importante qui ont été mises en place. J'ai encore eu une réunion ce jeudi avec les services du bureau économique. Je pense qu'il faut encore, malheureusement, que les choses évoluent un peu. Le phénomène bloquant, c'est que le marché couvert produirait énormément d'énergie verte, mais doit se servir forcément du réseau officiel pour le répartir aux entreprises. A ce niveau-là, la législation a peu évolué : si vous ne consommez pas une partie importante d'électricité, on vous la rachète à un prix dérisoire qui fait qu'actuellement c'est peu rentable.

On a parlé tout à l'heure de séparer le bâtiment en deux. Là, on évoque l'idée de mettre des panneaux sur le toit. Cela signifie-t-il que la ville de Ciney est prête à investir de l'argent pour sauver ce marché ?
F.B. : Clairement, la Ville de Ciney, toutes les majorités depuis des années, l'ont toujours fait. Donc le problème n'est pas d'investir, le problème est d'avoir un investissement pérenne. Et donc, il faut se rendre compte qu'effectivement, les installations sont grandes, mais soyons positifs, elles ont aussi un potentiel énorme.
Si le bâtiment a effectivement une taille trop importante, il n'en demeure pas moins qu'on est en zone d'activité économique. Donc il est possible, en périphérie, de commencer à éventuellement réduire le périmètre du marché et de réimplanter des entreprises.
Il y a également des pistes qui sont étudiées par des opérateurs qui permettraient de rassembler des petits producteurs.
Et l'avantage c'est que le site est énorme. La coactivité est effectivement difficile, mais on peut un moment décider d'y aller un peu plus fort : une partie réservée à l'activité marché et une partie qui ferait l'objet d'une diversification. On a par exemple une des deux cafétarias qui est vide, pourquoi ne pas y créer un petit marché de producteurs locaux.
Quand on sait que Condrolys, notre nouvelle zone d'activité a déjà quasi plus de demandes que de places disponibles, franchement, la place excédentaire du marché pourrait très bien être convertie en zone d'activité économique.
Dernière question à tous les trois : êtes-vous inquiets pour l'avenir du marché couvert, à court terme ?
F.B. : Non, je suis pragmatique et réaliste.
A.P. : Quand je viens d'entendre les derniers propos de Frédérick, qu'on pourrait commencer à dépecer finalement le bel ensemble de 20 hectares du marché couvert, oui, ça m'inquiète parce que j'ai l'impression que là, c'est le début de la fin.
On a 51 hectares à Condrolys, on n'a pas encore commencé à vendre. Ok, il y a beaucoup de demandes, mais ça prendra des années quand même pour remplir tout l'espace. Donc, si on commence déjà à dépecer le marché couvert, c'est le début de la fin. Et ça veut dire qu'on ne va pas se battre jusqu'au bout pour essayer de le sauver...
F.B. Cela va ramener de l'argent qui peut être réinvesti et perdre quelques ares en périphérie qui sont actuellement des pelouses qu'on doit tendre. À mon sens, c'est de la bonne gestion.
Benoît Cassart, est-ce que vous êtes inquiet ?
B.C. : Je suis inquiet et optimiste à la fois. Grâce au marché, on voit qu'aujourd'hui, les prix du bétail remontent fortement. J'espère que ça va relancer une filière qui était vraiment agonisante, la filière de l'élevage, une filière économique importante pour notre terroir, particulièrement bien adaptée à notre Condroz et nos Ardenes. Et si la filière se porte bien, si le bon sens revient et que les maladies sont gérées de manière intelligente, on peut espérer que ça change et que le marché rebondisse.