Agriculture

DECRYPTAGE | Le paradoxe agricole : soutenu dans leurs combats, freinés dans leurs projets

publié le:30/03/2026 13:59:00 - mis à jour: 12/05/2026 10:07:31

DECRYPTAGE | Le paradoxe agricole : soutenu dans leurs combats, freinés dans leurs projets

Entre soutien quasi inconditionnel aux mouvements de lutte et opposition à de nombreux projets d’élevage, les agriculteurs se trouvent au cœur d’une contradiction. Décryptage.

Un paradoxe est au programme de cette édition du « Journal sur pause », celui auquel sont confrontés bon nombre d'agriculteurs. D'un côté, ils disposent d'un très large soutien populaire lors de leurs grands combats notamment contre le Mercosur. D'un autre, leurs projets font régulièrement face à l'opposition des riverains. Ce double standard est largement alimenté par une image tronquée et idéalisée du monde agricole contemporain. 

 

Pour mieux comprendre, on accueille sur le plateau : Marc Mormont, Professeur honoraire de sociologie ULiège, spécialisé dans les questions rurales et environnementales et Clément Glesner, journaliste à la RTBF. 

 

Clément Glesner et Marc Mormont

L'agriculture bénéficie d'un fort capital sympathie, notamment dans la lutte contre le Mercosur. On se souvient, il y a quelques semaines, du blocage de la E411 et de la N4, qui a duré tout le week-end. Et pourtant, on a peu entendu de critiques de la part du grand public. C'est quelque chose que vous avez constaté aussi ?

Clément Glesner : C'est quelque chose qui a été constaté et même documenté. On pouvait se rendre sur les routes, là où il y avait des bouchons ; les gens baissaient leurs fenêtres et on se rendait compte qu'unanimement, les citoyens étaient derrière leurs agriculteurs. Ils avaient franchement envie de les soutenir. C'est ce qu'on a très clairement constaté.

Le sentiment que j'ai, c'est que les personnes se rendent compte de l'importance de l'agriculture : d'une part, l'agriculture nourricière, mais également celle qui sculpte nos paysages et qui permet de faire vivre la ruralité.

Vous avez une autre explication ?

Marc Mormont :  Je crois qu'il y a une dimension anthropologique à ça : l'agriculture, c'est ce qui nous nourrit. Tout le monde mange et tout le monde accorde une certaine importance — pratique, mais aussi symbolique — à ce qu'on mange. Je pense aussi qu'on a tous dans nos ancêtres des agriculteurs. Il y a donc une image du monde agricole et du monde rural qui est plutôt positive, et qui l'est historiquement dans le roman et au cinéma. Tout le monde a vu Pagnol, tout le monde a une espèce d'image du monde rural qui est positive. Est-ce que ça correspond à la réalité ? C'est une autre question.

Dans ces grandes manifestations contre le Mercosur, contre la politique agricole européenne, est-ce qu'il y a aussi une symbolique de David contre Goliath, le petit agriculteur avec son tracteur face à des considérations internationales ?

M.M. : Certainement. Les agriculteurs apparaissent peut-être plus que d'autres catégories de population comme les victimes d'une mondialisation un peu sauvage. Spontanément, on est plutôt de leur côté. Ils représentent des opposants sympathiques à la mondialisation. C'est plus difficile, par exemple, pour des ouvriers de l'automobile, de dire qu'ils sont contre la mondialisation alors qu'ils sont eux-mêmes dans la mondialisation. 

Il y a donc cette dimension politique : dans nos populations, chez une majorité de gens, il y a une réticence envers certaines formes de libéralisation déchaînée.

Est-ce que les agriculteurs ont conscience de ça ? Vous les avez rencontrés lors des manifestations. Est-ce qu'ils sentent la population derrière eux ?

C. G. : Je pense qu'ils le sentent, et c'est d'ailleurs un des moteurs de leurs actions. On ne peut pas bloquer durant autant de jours le croisement E411/E42 sans avoir le soutien populaire derrière soi. C'est un levier important pour peser dans les discussions politiques. 

Ce qui est particulier avec le monde agricole, c'est que leur poids électoral est assez faible — les agriculteurs ne représentent pas beaucoup de la population —, mais ils pèsent très fort dans le débat public. 

C. G. : Le monde agricole, c'est environ 15.000 unités de travail ici en Wallonie. Ce n'est pas grand-chose, c'est une niche. Mais comme M. Mormont l'évoquait, la sympathie autour des agriculteurs en fait un levier important pour les politiques.

Prenons la foire de Libramont, les politiques de toutes les couleurs s'y rendent, c'est un passage obligé. C'est important d'un point de vue politique de montrer qu'on s'intéresse et qu'on soutient le monde agricole.

M. M. : Oui. Je pense que politiquement, ils ont toujours très bien joué sur leur image pour obtenir un poids politique important. Mais ce qui serait intéressant de distinguer, c'est qu'il n'y a pas une agriculture, il n'y a pas un agriculteur : il y a différentes formes d'agriculture et différentes trajectoires agricoles. Ce qui est un peu dommage dans cette image unanimiste de l'agriculture, c'est qu'elle cache les divergences et les différences qui existent dans le monde agricole. Entre quelqu'un qui exploite 500 hectares de céréales et l'éleveur qui élève des Blancs-Bleus belges, il y a un monde de différence. Je ne sais pas si cette image unique est finalement favorable aux agriculteurs.

Une image d'Epinal

Et même de manière globale, cette image n'est-elle pas un peu tronquée ? Vous parliez tout à l'heure d'ancêtres agriculteurs. Est-ce qu'on n'a pas gardé de l'agriculture une image un peu ancestrale — la fourche, le chapeau de paille —, une image biaisée ou anachronique ?

M. M. : Bien sûr. Mais de beaucoup de métiers, on pourrait dire la même chose : on a une image souvent ancrée davantage dans le passé que dans le présent. De nouveau, c'est quelque chose qui crée une image unitaire de l'agriculture, alors qu'elle ne l'est pas. Et je pense que ça bénéficie plutôt à certains groupes d'agriculteurs qu'à d'autres.

Et à l'industrie agroalimentaire aussi ? Cette image est largement soutenue par la publicité, laquelle veut peut-être faire croire que les œufs qu'on mange ont été ramassés dans un petit panier en osier. 

M. M. : Ça cache aussi les véritables problèmes de l'agriculture d'aujourd'hui, qui sont ceux de la mondialisation — laquelle est très ambiguë pour les agriculteurs eux-mêmes.

Une petite anecdote pour bien comprendre, quand la Chine rouvre son marché à l'importation du porc, les marchands de porcs flamands disent « grande victoire, on peut de nouveau vendre nos oreilles de porcs ». Donc il y a une partie de nos agriculteurs qui est complètement dans la mondialisation et une partie qui en est victime. 

Cette partie des agriculteurs qui profite de la mondialisation se cache-t-elle derrière cette image d'Épinal ? 

M.M. : Je le crains. Je crains que ça ne favorise une défense de la totalité du monde agricole alors que ça ne favorise que certains agriculteurs. 

Est-ce que les médias n'ont pas aussi une part de responsabilité ? Est-ce qu'on ne va pas chercher le petit agriculteur, le maraîcher bio etc. pour illustrer cette thématique ? 

Clément Glesner : Lorsqu'on travaille pour un média généraliste, l'important, c'est de pouvoir rendre le message clair et donc de pouvoir trouver des exemples. Ces exemples sont toujours des cas individuels qui doivent avoir une dimension universelle mais c'est compliqué dans un reportage de deux minutes trente de rendre compte de la diversité agricole. 

Ce sont des éléments auxquels on réfléchit lorsqu'on se rend sur le terrain et selon le choix qu'on fait, ce n'est pas le même sujet. 

Marc Mormont : Quand ils pensent agriculture, les gens ont dans la tête la ferme traditionnelle – polycultures, élevage – mais il ne faut pas dire que les gens qui font ça aujourd'hui sont des gens arriérés. Il ne faut pas décrire une certaine forme d'agriculture traditionnelle comme étant du passé. 


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Opposition aux projets agricoles "industriels"

Ce soutien très fort est à même en parallèle avec l'opposition, très fréquente, des riverains lorsqu'il y a des projets agricoles, et même lorsqu'ils sont portés par des jeunes agriculteurs. On se souvient il y a quelques semaines, à Rochefort, d'une manifestation au conseil communal contre un projet de poulailler de 40.000 poules. Comment se fait-il que d'un côté, on soutient les agriculteurs, et d'un autre, quand ils investissent, quand ils se diversifient, là, on est beaucoup plus réticents ? Pourquoi ce double regard ? 

M.M. : Je pense que la sympathie qu'on a pour l'agriculture fonctionne sur une certaine image de l'agriculture. Ces projets ne correspondent pas à cette image d'une agriculture artisanale. Je pense qu'il y a une perception qui n'est pas fausse que l'agriculture est aussi polluante : les PFAS qui se retrouvent dans notre eau, c'est avéré, viennent en partie de l'agriculture. 

 

Début de semaine, une centaine d'élèves ont découvert les coulisses de l'élevage lors d'une visite à la ferme de l'école d'agronomie de Ciney. Il s'agissait d'une initiative de l'asbl Élevéo pour reconnecter les jeunes aux produits locaux. Qu'est-ce que vous pensez de cette opération séduction du secteur de l'élevage ?

M.M. : Je trouve ça très bien, mais c'est effectivement un peu une image d'Épinal. C'est très intéressant de montrer aux enfants d'où vient le yaourt — qu'il ne vient pas de l'étagère du supermarché. Donc c'est très positif, mais ça ne montre pas ce qu'est la réelle production industrielle du yaourt.

On entretient toujours cette fausse image, c'est ce que vous voulez dire ?

M.M. : Je pense que oui.

C.G. : Moi, je trouve que c'est une initiative extraordinaire, parce qu'aujourd'hui, un des points noirs de notre société, c'est de ne plus savoir d'où viennent les choses, quel goût elles ont, quelle odeur elles ont. Remettre les pieds dans une ferme, voir comment fonctionne un tracteur, voir les bêtes — je pense que c'est vraiment important pour se rendre compte des origines des choses. 

Ce qui est surprenant quand même, c'est qu'on a l'impression de faire un safari, comme si les gens de la ville venaient à la campagne voir comment ça fonctionne. Et je dis ça de manière non péjorative, parce que je pense qu'il y a des gens de la campagne qui ne savent pas non plus comment ça fonctionne.

Et je pense que la responsabilité n'est pas spécifiquement sur les personnes qui ne savent pas, parce que le monde agricole reste un monde assez fermé. Il faut faire la démarche. Ce sont souvent des personnes qui travaillent seules ou à deux ou trois. On les croise tous les jours en tracteur dans les champs, mais ce qui se passe à l'intérieur, comment ça fonctionne — ce sont souvent des questions qui restent ouvertes et mystérieuses pour une grande majorité de la population.

Est-ce en ouvrant les fermes, en permettant au grand public de mieux connaître comment ça se passe, que le grand public pourra mieux accepter les projets portés par des agriculteurs ? 

C.G. : Je pense que ça permettrait déjà de savoir d'où viennent les choses, que la carotte pousse dans la terre et que le lait vient de la vache. Ce sont déjà les bases qui pourraient commencer à relocaliser et à avoir une idée concrète de ce qu'on produit chez nous. Après, pour ce qui est des projets plus volumineux, à mon sens, ce sont davantage des questions d'inconvénients : on ne veut pas avoir de charroi, pas d'odeurs, pas les désagréments liés à l'agriculture. Mais ils sont indispensables : l'un ne va pas sans l'autre.

Pour conclure, dans ce paradoxe, y a-t-il aussi un paradoxe de la part des consommateurs ? On veut du poulet bio, local, qui a gambadé en plein air, mais en même temps, on ne veut pas le payer à des prix astronomiques. L'ambivalence est aussi là ?

M.M. : Il y a une énorme ignorance de la part du public — même de la population rurale — du mode de fonctionnement de l'agriculture et de l'alimentation. Ce que je dirais, c'est que si on regarde toutes ces choses avec des images du passé, c'est parce qu'on n'a pas d'image mobilisatrice commune de ce que pourrait être une agriculture et une alimentation modernes, mais de qualité. 

Et je pense que le monde agricole lui-même n'a pas une idée très claire de là où il veut aller. Je rentre du Jura, où j'ai vu comment, grâce à une filière — la filière Comté —, un produit de qualité se vend très bien et rémunère très bien ses agriculteurs, tout en ayant un véritable projet agricole : maintenir des exploitations familiales, interdire des troupeaux de plus de 40 vaches, des normes très contraignantes pour maintenir une agriculture familiale de qualité.

Il y a de la place pour tout le monde, mais que nous manquons de projets axés sur la qualité et sur la santé du consommateur.

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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