Environnement

DECRYPTAGE | En Wallonie, la filière laine se tisse

publié le:22/10/2026 15:23:00 - mis à jour: 27/10/2026 12:08:33

Malgré la concurrence internationale et la délocalisation de l’industrie textile, la filière laine se développe en Wallonie, grâce au travail d'acteurs convaincus du potentiel de cette ressource naturelle.

Avec l'arrivée de l'automne et le retour du froid, vous avez peut-être ressorti votre pull ou votre écharpe en laine. Mais bien souvent, la laine que nous portons ne vient pas de Belgique. Pourtant, la Wallonie ne manque pas de moutons. Depuis quelques années, une filière se reconstruit pour valoriser la laine locale.

Sur le plateau du Journal sur pause, on s'intéresse à cette petite filière avec deux personnes qui la connaissent bien : Pauline Gillet, cheffe de projet produits biosourcés chez Valbiom, et Nicolas Marchal, chargé de mission filière ovins-caprins au Collège des producteurs.

Pauline Gillet et Nicolas Marchal.

La laine vient évidemment des moutons. En Wallonie, l'élevage de moutons est-il très développé ?

Nicolas Marchal : Les élevages de moutons, il n'y en a pas beaucoup. En Wallonie, il y a un mouton pour dix vaches, soit environ 100 000 brebis et moutons. Mais ça se développe. On installe plus de 25 jeunes éleveurs par an, avec au moins 2 500 à 3 000 brebis qui viennent s'ajouter au troupeau chaque année. Mais aujourd'hui, cela reste une filière de niche par rapport aux grandes filières, comme les grandes cultures ou les bovins.

Quelles sont les races qu'on retrouve le plus souvent en Wallonie ?

N. M. : 91 % des moutons élevés en Wallonie sont destinés à l'élevage allaitant, donc à la production de viande. Seulement 9 % sont destinés à la production de lait. Les principales races que l'on retrouve sont françaises, parce que les éleveurs évoluent dans un contexte pédoclimatique assez similaire à celui de certaines régions françaises et que, par facilité linguistique, ils regardent ce qui se passe en France. On trouve ainsi de l'Île-de-France, du Charollais, du mouton vendéen et du rouge de l'Ouest. Voilà les principales races. Elles sont plus ou moins mérinisées et ont donc des qualités de laine plus ou moins recherchées.

Vous dites « mériniser », parce que la race de mouton la plus connue pour sa laine est le Mérinos. En Belgique, est-ce qu'on trouve ce type de race ?

N. M. : C'est très anecdotique. Il s'agit de quelques dizaines, voire de quelques centaines de moutons tout au plus.

300 tonnes de laine par an

Pauline Gillet, vous avez étudié chez Valbiom le cheptel ovin en Wallonie. Quels sont les résultats ?

P. G. : Oui. Il existait des informations sur le nombre de moutons et les raisons de leur élevage. Ce qu'on ne connaissait pas, c'était les races présentes et leurs proportions. Nous avons donc envoyé une enquête à tous les éleveurs en 2023 et reçu 880 réponses, ce qui est quand même énorme, surtout dans le secteur de l'élevage, je pense. L'objectif était d'obtenir une description des troupeaux et de savoir ce que les éleveurs faisaient de leur laine.

Quelle quantité de laine est produite en Wallonie chaque année ?

P. G. : On estime qu'un mouton produit entre 2,5 et 3 kg de laine par an. Nous, nous arrondissons le total à 300 tonnes. C'est très compliqué à évaluer, car certains moutons produisent moins de laine. C'est un chiffre approximatif, qui n'est pas gigantesque : c'est même assez faible. Comme le disait Nicolas, nous avons un petit cheptel en Belgique. Mais c'est suffisant pour réinventer une filière, ou repartir d'une filière existante et essayer de la reconstruire.

Ce n'est pas beaucoup par rapport aux pays voisins ?

P. G. : Non, ce n'est pas beaucoup par rapport à la France ou aux Pays-Bas. Mais nous avons surtout une structure de troupeaux assez complexe, avec beaucoup de très petits troupeaux. De nombreux éleveurs sont amateurs et possèdent quelques moutons ou quelques dizaines de moutons. Cela rend les choses compliquées. Il est difficile de collecter la laine de très petits troupeaux, mais aussi d'obtenir une certaine uniformité.

Toutes les laines sont différentes ? Existe-t-il différentes qualités de laine selon les races ?

P. G. : Grâce à l'étude, nous avons recensé une trentaine de races en Belgique, qui ont toutes des qualités de laine différentes. Certaines laines sont plus ou moins mérinisées : la génétique du Mérinos y est encore plus ou moins présente. Il s'agit plutôt de races à viande. On trouve aussi des laines de toutes les couleurs, foncées ou plus claires, qui n'ont pas les mêmes débouchés. Par exemple, on n'utilise pas de laine foncée dans certains produits de literie, parce que le blanc est associé à la pureté et à la fraîcheur. On n'utilisera donc pas de laine noire dans des matelas ou des couettes. Cela signifie que toutes les laines n'auront pas les mêmes débouchés. Mais elles peuvent toutes être utilisées et sont toutes fantastiques. Elles n'auront simplement pas le même usage, selon qu'elles sont plus ou moins fines, douces ou longues.

Une filière historique, aujourd'hui marginale

On l'a compris, la situation en Belgique est assez particulière. Pourtant, une filière s'y est développée.

Pauline Gillet : La filière a toujours existé. Depuis le Moyen Âge, on transforme de la laine en Belgique. Jusqu'aux années 1950-1960, il existait de grands bassins lainiers dans la région de Gand, dans celle de Mouscron et dans celle de Verviers. Ces bassins transformaient essentiellement de la laine importée et étaient extrêmement connus dans le monde. Mais avec l'arrivée du nylon et du polyester, ces industries ont décliné jusqu'aux années 1980-1990. Il reste quelques grands acteurs en Belgique qui comptent sur la scène européenne, comme Traitex, le dernier grand lavoir de cette partie de l'Europe. L'entreprise traite jusqu'à 5 000 tonnes de laine par an, provenant de Belgique et des pays limitrophes. Son existence permet de reconstruire une filière, car le lavage reste une étape clé dans la transformation de la laine.

C'est un atout pour la filière, mais la laine des moutons de chez nous est-elle toujours exploitée ?

P. G. : Chez Valbiom, notre objectif est de relancer une filière industrielle, parce que nous pensons que l'industrie permet aussi de développer l'artisanat. La présence de grandes entreprises de transformation permet aux artisans de se structurer et de trouver leur place. Nous avons donc travaillé avec les principaux acteurs belges qui transforment la laine, notamment dans les secteurs de l'isolation, du feutre et du maraîchage [à confirmer : le mot « maraîchage » est-il bien celui prononcé ?]. Il existe aussi en Belgique des acteurs qui fabriquent des matelas et des couettes, ainsi que des entreprises qui travaillent le fil. Il reste quelques microfilatures. Tout cela existe encore. Ce qui manque, c'est l'articulation et l'organisation entre les acteurs pour réussir à valoriser toute la laine. C'est bien l'objectif.

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De 1,15 € à 0 € le kilo de laine

Nicolas Marchal, les éleveurs exploitent-ils toujours la laine de leurs moutons, ou de moins en moins ?

N. M. : Il y a une dizaine d'années — ce qui n'est pas très long à l'échelle d'une carrière —, on vendait la laine à l'exportation entre 1,10 € et 1,15 € le kilo brut. À cette époque-là, les éleveurs y faisaient attention, même s'ils ne savaient pas où finissait la laine. Elle pouvait se retrouver sur le marché local comme sur le marché international. Petit à petit, le prix s'est dégradé, puis s'est effondré pendant la crise du Covid. En 2020, on est arrivé à un prix proche de zéro. Le problème, c'est qu'on est entré dans un cercle vicieux. Quand la laine vaut moins, on y fait moins attention. Elle est donc de moins bonne qualité ; les industriels en veulent moins ou la paient moins cher, et on y fait encore moins attention, jusqu'à arriver à zéro.

Aujourd'hui, Valbiom et les acteurs industriels essaient de redonner de la valeur à la laine pour relancer un cercle vertueux. Certains éleveurs commencent à y accorder davantage d'importance, d'autres pas. Cela dépend de la situation de l'éleveur et de sa façon de travailler. Il peut plus facilement faire attention à la laine s'il dispose de suffisamment de main-d'œuvre au moment de la tonte, s'il est proche d'un point de collecte et s'il a une capacité de stockage suffisante. Si l'éleveur habite dans une région céréalière, il dispose de paille et utilisera moins la laine comme paillage. Dans les situations où la paille et le transport coûtent cher, certains utilisent la laine comme paillage. Tous ces éléments conduisent les acteurs à faire des choix différents à l'échelle microéconomique. À l'échelle macroéconomique, on constate toutefois que la valorisation de la laine progresse et que de moins en moins d'éleveurs la négligent. Il y a donc du changement, et nous espérons retrouver un jour un prix de 1,10 € ou 1,15 € le kilo, ce qui permettrait de valoriser 100 % de la laine.

Comment expliquer que le prix ait chuté en si peu de temps ?

N. M. : Cela s'explique principalement par les marchés internationaux. De grands lavoirs ont été délocalisés en Chine pour obtenir une laine toujours plus blanche. La main-d'œuvre coûte cher et les usines sont polluantes. On désindustrialise l'Europe de manière générale, pas seulement dans le secteur de la laine. Nous sommes donc dépendants des marchés internationaux. En Europe de l'Ouest, le cheptel belge n'est pas compétitif avec ses 500, 600 ou 700 tonnes de laine. La France en produit 12 500 tonnes par an. Aux Pays-Bas, il y a un million de moutons, qui produisent entre 2 000 et 3 000 tonnes de laine. Que représentons-nous face à la Nouvelle-Zélande ou à l'Australie, qui envoient en Chine des conteneurs, voire des bateaux entiers, de laine très standardisée ? Le cheptel irlandais, roumain ou anglais présente lui aussi des caractéristiques beaucoup plus homogènes. La Chine s'est donc détournée des cheptels hétérogènes comme le nôtre.

Éviter que la laine ne devienne un déchet

Aujourd'hui, pour les éleveurs belges, vendre la laine n'est plus toujours intéressant. Qu'en font-ils, alors ?

N. M. : Cela peut encore être intéressant pour les éleveurs qui participent à une collecte organisée par Valbiom avec Wool Concept et qui prennent soin de leur laine, ou pour ceux qui ont un partenariat avec un artisan. En revanche, pour une grande partie des éleveurs, dès la tonte, la laine part directement à la poubelle [formulation à vérifier avec l'enregistrement]. Elle peut servir de paillage, par exemple au pied des haies. Les éleveurs peuvent aussi la stocker en attendant des jours meilleurs. Mais la laine se dégrade souvent lorsqu'elle est stockée trop longtemps. La stocker quatre ou six mois ne pose pas de problème ; la conserver cinq ans est plus problématique. Chaque éleveur agit différemment. Nous sommes dans une phase de transition : plus les industriels consommeront de laine, plus les éleveurs seront nombreux à leur emboîter le pas.

Quelles actions sont mises en place pour encourager les éleveurs à valoriser leur laine plutôt que d'en faire un déchet ?

P. G. : Depuis 2023, nous avons remis en place des collectes de laine. Cela existait déjà par le passé. L'objectif est de la centraliser et de la classer. C'est important pour obtenir des lots homogènes. Au cours de ces trois dernières années, nous avons collecté entre 35 et 40 tonnes chaque année. Toute cette laine sera transformée en Belgique. L'objectif était de reconstruire une filière wallonne. Aujourd'hui, elle est en train de se structurer. Un projet de coopérative est en discussion. Ce serait une bonne occasion de faire exister la laine sur le marché. Se structurer est aussi intéressant pour permettre aux éleveurs et aux industriels d'échanger.

Vous constatez déjà une évolution ? Voyez-vous une différence en quelques années ?

P. G. : Oui, on parle beaucoup plus de laine, sur la scène internationale et en Europe. L'industrie existe, la laine est présente et abondante, et les possibilités de valorisation sont nombreuses. Ce qui est compliqué aujourd'hui, c'est plutôt la consommation. Les leviers sont difficiles à activer, parce que ces produits sont plus chers que les autres.

La délocalisation des étapes de transformation de la laine représente-t-elle un défi pour le secteur en Wallonie ?

P. G. : Oui, probablement. Nous essayons déjà de valoriser ce qui existe. Chez Valbiom, l'objectif général est de valoriser les ressources existantes, puis de reconstruire les maillons qui manquent éventuellement. Aller en France pour filer la laine, ce n'est pas le bout du monde. Si le fil y est bien produit et si les filatures sont adaptées aux laines que nous produisons, c'est déjà bien. Ce n'est pas très loin. Il existe des filatures en Belgique, mais elles sont beaucoup plus petites.

Une concurrence mondiale ?

La concurrence vient aussi de l'international. Les laines d'Australie et de Nouvelle-Zélande sont souvent citées. Peuvent-elles faire du tort aux producteurs locaux ?

P. G. : Les laines d'Australie et de Nouvelle-Zélande sont très standardisées. C'est pour cela qu'on les utilise beaucoup. Cette standardisation est très difficile à atteindre chez nous. Les choses avancent, mais nous n'y sommes pas encore. La grande difficulté, c'est que ces laines sont extrêmement fines et ne grattent pas. Nous avons donc l'habitude d'utiliser du Mérinos dans de nombreux produits, parce que cette laine est très douce et ne gratte pas. On peut en faire des vêtements portés près de la peau. En revanche, elle est beaucoup moins gonflante que la laine que nous produisons. Elle n'a donc pas du tout les mêmes usages pour les couettes ou les matelas. Il faut redonner à chaque laine l'usage qui lui convient. Cela dessert un peu nos laines locales. C'est vrai que la laine importée vient de l'autre bout du monde, mais je pense que le combat porte surtout sur les matières non biosourcées, comme le polyester.

Les pratiques d'élevage des moutons en Australie sont différentes et les normes imposées en Europe ou en Belgique sont plus strictes. Est-ce aussi une difficulté pour la filière wallonne ?

N. M. : Pas forcément. Pour la viande, on retrouvera énormément de différences. Mais, pour la laine, celle-ci est traitée et lavée. En Nouvelle-Zélande, ils utilisent des produits antiparasitaires externes qu'ils pulvérisent sur la laine et qui sont interdits en Europe. C'est vrai. Mais une fois la laine lavée, correctement traitée et transformée, on ne devrait plus retrouver ces produits. Je ne suis donc pas sûr que les différences de normes posent problème aujourd'hui. Nous avons d'autres défis et d'autres problématiques bien plus importants.

Le consommateur, dernier maillon manquant

Pour conclure, le secteur de la laine se développe en Wallonie. Qu'est-ce qui manque encore pour donner cet élan à la filière locale ?

P. G. : Je pense qu'il y a beaucoup de communication et de nombreuses initiatives autour de la laine. Il y a des festivals et beaucoup d'autres choses, et c'est extrêmement important. Il faut prendre conscience de la beauté du produit, du fait qu'il est disponible et qu'on ne le valorise pas suffisamment. C'est une ressource produite chaque année dans les fermes, dont on ne fait rien. On peut faire vivre la filière en consommant ses produits. Cela soutient l'élevage, l'industrie, le développement économique et une dynamique très importante.

Nicolas Marchal, qu'est-ce qui manque encore pour que tous les éleveurs valorisent leur laine ?

N. M. : Je pense que les éleveurs s'y mettront dès qu'il y aura de la demande. Les consommateurs doivent se dire qu'ils votent tous les jours par leurs achats. Si demain, nous abandonnons la fast fashion pour revenir à une consommation raisonnée de vêtements fabriqués ici, de couettes ou de coussins, c'est cette demande, à chaque acte d'achat, qui influence nos paysages. Aujourd'hui, les producteurs ne produisent que ce qui se vend. Nous prendrons donc soin de la laine à partir du moment où elle se vendra, parce qu'elle aura alors une valeur. La laine existe, les industries existent, les produits existent : vendons-les, consommons-les, et la boucle sera bouclée.

Élisa Sidérius, Journaliste
elisa.siderius@matele.be

 
 
 

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