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Du Parc des Roches à la Porte d’Auteuil, retrouvez l’interview complète de Justine Henin

publié le:07/06/2023 14:45:00 - mis à jour: 07/06/2023 19:31:03

Il y a tout juste 20 ans, Justine Henin remportait pour la première fois Roland-Garros. Aujourd’hui, elle revient longuement sur le parcours qui l’a emmenée au sommet du tennis mondial.

Le 7 juin 2003, toute la Belgique retient son souffle : pour la première fois, une Belge va remporter une levée du Grand Chelem. Sur la terre battue de Roland-Garros, s'affrontent en effet Justine Henin et Kim Clijsters. Si les drapeaux noir-jaune-rouge sont de sortie partout, à Rochefort, on a clairement choisi son camp : on soutient l'enfant du pays, la « petite Juju ».

 

La suite est connue : 68 petites minutes de jeu et un score sans appel 6-0, 6-4, la Rochefortoise remporte Roland-Garros. Vingt ans plus tard, elle a accepté de revenir sur le fabuleux parcours qui l'a emmenée de Rochefort au sommet du tennis mondial.

 

Tout commence à Han-sur-Lesse dans la commune de Rochefort. C'est là vous allez taper dans vos premières balles. C'est bien ça ?

 

Non, c'était vraiment au club de tennis de Rochefort, au parc des Roches. J'ai commencé à faire beaucoup de sport avec mes frères. Ils étaient mes « dieux », je voulais les suivre dans toutes leurs activités. Ils faisaient du tennis, du foot. Ils étaient très impliqués dans la vie sportive rochefortoise.

Et donc, le parc des Roches et le club de tennis de Rochefort sont devenus des endroits où je passais, dès l'âge de cinq-six ans, tous mes étés, toutes mes vacances. C'est encore une époque où on sortait dans la rue, on allait jouer avec les copains et là, en l'occurrence, on avait beaucoup de chance parce que les infrastructures sportives étaient à 100 mètres de la maison.

 

Et quand vous tapez dans vos premières balles, qu'est-ce que vous vous dites ? Quelle est la sensation ?

 

On ne réfléchit pas comme ça quand on est petit, il y a la notion de plaisir. Très vite, c'est vrai qu'il y a un rêve qui va naître. Quand je vais voir Roland-Garros à la télévision, où je vais voir Steffi Graff à l'âge de six ans, très vite, je me dis, moi, c'est là que j'ai envie d'être, à Roland-Garros, j'ai envie de faire comme elle. Beaucoup de choses vont être conditionnées autour de ça. Mais quand je suis sur le terrain, je ne me dis pas c'est mon sport mais plutôt, j'aime ça.

Avec le recul, à 40 ans, je pense que tous les sports de balle auraient pu me convenir. Ça a été le tennis parce qu'à un moment donné, il y a des inspirations qui arrivent et c'est vrai qu'un sport individuel, je crois que c'était aussi assez fait pour moi. Donc j'ai adoré les sports d'équipe, mais le fait de pouvoir vraiment être responsable et que le résultat ne dépende que de moi, c'est quelque chose qui me plaisait beaucoup.

 

On vous remarque rapidement que vous avez du talent. Est-ce que, de votre côté, vous remarquez aussi que vous êtes peut-être plus forte que les autres ?

 

J'ai commencé à jouer et à gagner des tournois. À ce moment-là, je pense que je ne me pose absolument aucune question par rapport à un éventuel talent. Ça, c'est les gens autour qui commencent à parler. Mais oui, bien sûr, puisque je commence à avoir des entraînements fédéraux. Des gens approchent mes parents. À l'âge de neuf ans, Nick Bollettieri, grand coach américain, me remarque en Belgique et m'invite au sein de son académie aux États-Unis. D'abord pour aller faire un camp et puis potentiellement pour m'inviter à y rester à l'année. À ce moment-là, j'ai neuf ans, je ne me voyais pas trop quitter Rochefort et certainement pas sans ma famille.

Oui, il y a des gens qui, forcément, me repèrent. Tout ça commence à devenir plus intensif avec de plus en plus d'entraînements. Mais il y a quand même le cocon familial qui est très fort et très protecteur, à ce moment-là.


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En 1997, vous gagnez à l'âge de 15 ans, Roland-Garros Junior. Vous vous dites que c'est le début d'un rêve ?

 

Je me suis jamais imaginé y être arrivée. Bien sûr que j'avais des objectifs quand j'ai gagné Roland-Garros Junior. Le tournoi Junior n'était pas en objectif en soi mais par contre, je savais que pour gagner Roland-Garros chez les grandes, il fallait faire ses preuves avant et se construire, avoir de l'expérience. On n'est pas sur le central de Roland-Garros du jour au lendemain. Il y a des étapes à respecter.

Roland-Garros Junior, c'est une surprise en fait, même si on jouait pour ça. Quand je vais à Paris cette année-là, il y a cette envie d'aller le plus loin possible. Il y a cette envie de franchir chaque étape, de gagner match après match. Mais ce n'était pas spécialement attendu à ce moment-là. Je n'étais pas encore une des joueuses juniors qui étaient attendues à ce rendez-vous de la compétition.

Petit à petit, l'histoire se crée. Je suis menée, je sauve des balles de match en demi-finale contre Nathalie Dechy, qui va devenir une grande amie après sur le circuit. Et puis je gagne en finale et là, j'ai des examens quelques jours plus tard et c'est un retour à la vie normale, mais en découvrant qu'il y a une notoriété qui s'installe petit à petit.

Mais on garde vraiment la tête sur les épaules. À la sortie, on ne se dit pas « Ça y est, on a réalisé quelque chose ». Je n'étais encore nulle part et j'ai eu la chance grâce à mon éducation, de garder la tête froide et de faire les choses avec beaucoup de simplicité. Et comme Carlos Rodriguez (son entraîneur, NDLR) était aussi comme ça, il a renforcé aussi ce côté-là chez moi. 

 

Quand vous arrivez sur le circuit professionnel, vous obtenez directement des résultats. Ça doit aider mentalement aussi, de se dire que la transition se fait en douceur mais de manière réussie.

 

Obtenir des résultats assez vite sur le circuit professionnel, il y a un côté forcément rassurant. Parce que quand les résultats sont là d'une manière ou d'une autre, ça vous donne une idée que vous êtes dans le bon. Mais il n'y a pas que les résultats.

Il y a des objectifs à long terme. Vous pouvez gagner beaucoup chez les juniors, mais en même temps ne pas vous développer pour les années à venir. Et ça, c'est quelque chose qui a toujours été beaucoup dans ma tête. Indépendamment des résultats, c'était important pour nous d'avoir le style de jeu qu'il fallait pour arriver à m'imposer vraiment au plus haut niveau.

Mais oui, ça va vite. En même temps, on ne se pose pas la question parce qu'on travaille pour ça tous les jours. Pour gagner, on se prépare, on s'entraîne, on a ça en tête. C'était là que je voulais être et donc on n'a jamais eu la sensation d'être dépassé par ce qui nous arrivait.

 

Avez-vous eu peur quand la machine médiatique s'est emballée ?

 

Il faut gérer en fait. Mais à nouveau, je crois que ça fait partie du choix de vie que j'ai fait. Moi, je voulais être une professionnelle du tennis, alors pas pour vivre la médiatisation mais elle fait partie du jeu.

Il y a une forme d'ambivalence, de paradoxe pour quelqu'un de timide comme moi. Moi, j'aime jouer dans des stades pleins, pas dans des stades vides. Je crois qu'en même temps, on recherche aussi cette adrénaline et cette mise en danger quelque part, parfois même comme une forme de thérapie : oser y aller, oser s'affirmer. Mais c'est vrai que tout l'aspect médiatique avait un côté plaisant en moi.

Mais il y a aussi un côté où on sent qu'il n'y a plus véritablement d'intimité. Cette frontière-là n'est pas facile et en même temps, ça fait partie du jeu. Avec les années, vraiment, on apprend beaucoup, on fait des erreurs et évidemment, j'ai pu en commettre aussi en termes de communication.

Carlo avait un discours très sympa par rapport à ça : on fait des choix de vie, rien ne sera parfait à 100 %, loin de là. Il y a 80 % des choses qu'on va adorer dans ce qu'on fait et il y a des choses à assumer. Et ça, ça faisait partie de ce qu'il fallait assumer.

Sans les médias évidemment, on n'existe pas dans ce métier-là. Et en fait, je me rends compte à quel point on a pu partager des émotions avec le public et l'énergie aussi que ça a pu me donner. J'ai un regard extrêmement positif là-dessus aujourd'hui.

 

Revenons à la finale contre Kim en 2003. La pression sur vos épaules s'intensifie quand on sait que tout un pays est derrière vous, derrière vous deux ?

 

C'est difficile à gérer sur le moment. Effectivement, il y a beaucoup d'attentes. Ça génère du stress qu'il faut arriver à transformer en quelque chose de positif. Je n'en ai pas toujours été capable. Comme aucun joueur n'est capable de faire ça, tous les jours, toutes les semaines pendant quinze ans.

C'est pour ça qu'on ne se rend pas compte si on parle de Federer, Nadal et Djokovicde ce que signifie cette longévité, de tenir cette pression sur une période aussi longue, c'est ça qui est vraiment quelque chose d'exceptionnel. Le faire comme j'ai pu le faire sur quelques années, c'est déjà très dur. Mais alors le faire sur quinze ans, ça c'est encore vraiment autre chose.

Mais j'aimais ça, me dire qu'il y avait des attentes. Il fallait trouver une manière d'y répondre en même temps, se protéger. Car le souci, ça a été de se mettre dans une bulle.

On n'est pas tous égaux en plus, dans la gestion de carrière, c'est le sommeil, c'est l'alimentation. C'est des écarts qu'on peut se permettre ou non. Là, c'est répondre à toutes sortes de sollicitations. Parfois, il faut se protéger un petit peu plus.

On essaie de ne pas trop penser à tous les gens qui nous regardent dans le stade ou à la télévision. On ne peut pas en fait trop y penser. Il faut essayer d'être dans l'instant présent, dans ce stade. Quand je me suis qualifiée pour jouer ma première finale à Roland-Garros contre Kim en 2003, Carlos a prêté beaucoup d'attention pour que je ne sois pas au courant de tout ce qui se passait en Belgique.

 

Photo : Belga

 

Remporter ce trophée et le soulever sur le court central, cela vous procure quelle sensation ?

 

La sensation de la balle de match, elle est difficile à décrire. Il faut imaginer que c'est une vie, presque, qui se réalise. Parce que mon rêve, petite, c'était de gagner Roland-Garros, c'est ce que j'avais affirmé à maman que je serais ici sur ce court et que moi aussi, un jour, je gagnerais Roland Garros. Elle ne me l'avait pas fait promettre. Mais oui, j'avais osé quelque part, lui dire mon ambition. Et c'est vrai que quand elle est partie, c'est quand même devenu une mission pour moi. Je crois qu'elle avait beaucoup de craintes en partant de se dire "mais tous les efforts que Justine fait, j'ai peur que ce soit pour moi".

Et moi, je suis quelqu'un qui réfléchit, qui pense beaucoup. Et là, je crois que je n'ai pas été dans la pensée justement, j'ai été dans le vécu de cette sensation et aujourd'hui, avec le recul, je peux dire que le message que je lui envoyais c'était "tu vois, j'y suis arrivée, il ne fallait pas t'inquiéter".

Mais sur le moment, c'est très difficile à décrire. J'ai 21 ans, je suis très jeune encore et c'est un rêve de petite fille qui se réalise. Je crois que là, pour le coup, je pense être un tout petit peu dépassée par l'instant. Et puis, après le trophée, les retrouvailles avec mon entourage sont des moments très forts.

 

Entretien : Antoine Peret, Philippe Palamin

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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