Enseignement

ENTRETIEN | Interdire les smartphones à l’école, bonne idée ou occasion manquée ?

publié le:01/09/2025 10:47:00 - mis à jour: 02/09/2025 14:29:59

Les smartphones sont désormais interdits dans les écoles. La mesure, si elle réjouit certains, ne convainc pas tout le monde. Elle pourrait déconnecter l’école des réalités de notre société numérique.

Depuis la rentrée, les smartphones, tablettes et autres montres connectées sont désormais proscrits dans les écoles, de la maternelle au secondaire et dans tous les réseaux. Seuls les usages pédagogiques restent autorisés. 

 

La Fédération Wallonie-Bruxelles motive sa décision par deux raisons principales : améliorer les apprentissages et le climat scolaire.

 

Sur le plateau du « Journal sur pause », on prend le temps de s'interroger : est-ce une bonne idée ou une occasion manquée de faire de la sensibilisation ? Interdire, est-ce la bonne façon de s'y prendre face à des ados qui, à partir de la 2ème secondaire sont 99% à posséder un smartphone personne ou au contraire, cela revient-il à nier l'évolution de notre société de plus en plus numérique ?

 

Nos invités : 

  • Valérie Collin, Directrice de l'INDSC de Beauraing
  • Sébastien Grau, chargé de mission au CSEM, le Conseil Supérieur de l'Éducation aux Médias. 

 

Avant de commencer, essayons de comprendre exactement les contours de cette interdiction. On parle d'usages récréatifs, d'usages pédagogiques. Qu'est-ce qui est interdit ? Qu'est-ce qui est permis ? 

 

Sébastien Grau : Ce qui est interdit, c'est d'aller par exemple sur Facebook pendant le temps scolaire, d'aller sur les réseaux sociaux. Et ce qui est permis par contre, c'est quand l'enseignant dit : "Voilà, prenez vos smartphones parce qu'il faut aller consulter tel document ou bien parce qu'il y a une recherche à faire, vous pouvez prendre votre smartphone". Là, l'usage du smartphone est permis.

 

Dans beaucoup d'écoles, on avait déjà encadré l'usage du smartphone. Chez vous, à l'École des Sœurs à Beauraing, c'était déjà interdit pour tout le monde.

 

Valérie Collin : Voilà, c'est toujours inscrit comme cela dans nos règlements d'ordre intérieur. Le smartphone est interdit au sein des espaces libres de l'école, mais peut être utilisé avec les enseignants pour une raison pédagogique.

 

Le décret ne précise pas quelles sont les sanctions. Ce sont les écoles qui sont libres d'organiser cette interdiction comme elles le veulent.

 

Valérie Collin : Ils ont légiféré pour l'utilisation mais pas pour la sanction. De notre côté au sein de l'INDSC, nous confisquons le GSM et nous prévenons les parents que l'enfant l'utilisait à titre récréatif en dehors des moments prévus par l'école avec les enseignants. Le smartphone confisqué reste au sein de l'école.

 


A LIRE AUSSI : Rentrée sans smartphones dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles


Vous êtes plutôt favorable à cette mesure. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

 

Valérie Collin : Oui, tout à fait. Le fait que ce soit légiféré, ça nous tranquillise énormément. Nous sommes pour, pourquoi ? Parce que sinon les élèves l'utilisaient pendant les temps de récréation pour aller sur les réseaux et non à des fins pédagogiques et ça ne permettait pas de créer du lien entre les élèves. C'est vraiment très important de pouvoir les éduquer aussi à pouvoir échanger avec eux autrement que par le smartphone.

 

Est-ce qu'il n'y a pas une forme d'hypocrisie des adultes ? Il faut bien reconnaître que nous aussi, on est quand même assez accros à nos smartphones.

 

Sébastien Grau : Oui, il y a déjà cet aspect-là, mais il y a aussi un peu cette hypocrisie de se dire : on a une école qui est un peu déconnectée de la réalité. C'est-à-dire que la réalité fait que tout le monde utilise son smartphone tout le temps, qu'on a des élèves qui, à partir de la deuxième secondaire, ont tous un GSM. On dépasse 99% d'élèves qui ont un smartphone et l'école va nier en bloc une partie de l'usage qui est fait de ce smartphone, un usage qui est l'usage principal, l'usage récréatif.

 

Et c'est sur cet usage-là qu'il faut faire une éducation. Et l'école a la mission d'éduquer. Éduquer, c'est donc éduquer à la réalité, faire des élèves des citoyens. Pour ce faire, il faut qu'elle éduque aux objets et aux outils présents comme le smartphone dont l'usage principal est l'usage récréatif. Donc cet usage récréatif doit rester présent dans les classes et on doit en parler. Je ne dis pas qu'il faut utiliser son smartphone tout le temps. Je veux juste apporter la nuance qu'en ne permettant pas l'usage récréatif, cet usage récréatif n'existe plus dans la classe et qu'on n'en parle même plus au moment d'éduquer à cet outil. Et ça, c'est problématique.

 

Ce qui est marquant dans les études, c'est que les élèves, les jeunes de manière générale, ne sont pas tellement contestataires par rapport aux règles qu'on leur impose en matière de GSM.

 

Sébastien Grau : Pas du tout. À partir du moment où elles sont concertées. C'est-à-dire à partir du moment où il y a un dialogue entre eux et l'adulte. Ils sont tout à fait prêts à accepter le fait qu'ils sont trop sur les écrans, qu'ils sont trop sur le smartphone, qu'ils perdent leur temps sur le smartphone. Ou en tout cas qu'ils ont une sensation de perte de temps, de ne plus savoir combien de temps ils ont passé sur leur smartphone. Ça, les études le montrent et c'est la majorité des jeunes du secondaire qui l'expriment.

 

Maintenant, je trouve que le terme "interdiction" pose problème, parce que l'interdiction et l'éducation ne font pas toujours bon ménage. Par contre, s'il y avait un dialogue, que l'interdiction était concertée, que les règles et les sanctions étaient concertées avec les élèves, l'école aurait tout à y gagner.

Le premier argument de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour interdire ce smartphone, c'est favoriser de meilleures capacités de concentration, de qualité d'écoute et d'acquisition des connaissances. Est-ce qu'on peut dire aujourd'hui que le smartphone peut empêcher les jeunes d'apprendre convenablement, de se concentrer ?

 

Sébastien Grau : Aucune étude ne prouve une corrélation directe entre, d'une part, l'utilisation du smartphone ou l'utilisation des écrans et un problème au niveau du développement cognitif. Donc, il n'y a pas d'étude qui est parvenue à prouver cette corrélation-là. Maintenant, comme tout, un usage excessif et problématique peut engendrer des difficultés d'ordre cognitif mais également d'ordre relationnel. Donc, bien sûr qu'un excès n'est pas bon.

 

On parle beaucoup de smartphones ici, mais le numérique de manière générale n'est pas exclu de votre école. Vous faites appel au numérique, il y a ce qu'on appelle des "Chromebook", des tablettes, des instruments comme ceux-là dans les écoles. Cela ne vous pose pas problème?

 

Valérie Collin : Nous, on n'a pas fait le choix des "Chromebook" parce qu'on ne voulait pas imposer ce coût aux parents. Donc, on a des chariots avec des iPad, il y en a cinq au total dans l'établissement scolaire. On éduque, parce que c'est important, on doit éduquer nos jeunes au numérique. On doit aussi les rendre critiques par rapport à ce qu'ils voient sur les réseaux, etc. Donc, ça, c'est un accompagnement qui est fait avec les enseignants. Il faut penser qu'un jeune de 12 ans qui se retrouve seul face à tout ce qu'il peut accéder sur son smartphone, n'est pas encore capable de pouvoir tout filtrer. Et donc, là, c'est le rôle de l'école.

 

C'est très important de pouvoir le faire. C'est pour ça qu'il faut que cette législation permette de dire : quand il y a un encadrement avec un adulte, on peut utiliser le numérique, on le fait de façon saine, réflexive mais quand tu es seul, non. Parce que, qu'est-ce que tu vas faire ? Tu vas essayer de filmer un copain ? Et après, on rencontre le problème du harcèlement et tout ce qui va avec.

 

C'est le deuxième argument, l'amélioration du climat scolaire. C'est comme ça que la Fédération Wallonie-Bruxelles le spécifie. Est-ce que vous aviez constaté dans votre école le fait que les smartphones envenimaient la situation ?

 

Valérie Collin : Oui. Parce que les jeunes se créent des groupes avec des pseudos, et alors ils harcèlent les autres sous couvert d'anonymat, ils se sentent forts. Et si on laisse l'utilisation du GSM pendant la journée, le problème de harcèlement s'amplifie. Et là, l'adulte n'a pas une vue sur ce qui se passe. Tandis que quand on n'a pas le GSM pendant les temps libres, les éducateurs sont présents, les enseignants sont présents, et là, on peut voir quand un élève se fait embêter par un autre.

 

Ce qu'il faut, c'est accompagner aussi les jeunes pendant le midi, pendant les temps libres, créer des activités, pour qu'ils puissent créer du lien entre eux. Ce n'est pas juste interdire le GSM pour l'interdire, il faut faire autre chose à la place pour créer du lien.

 

Je vais me faire l'avocat du diable mais est-ce que les GSM ne sont pas aussi une façon de créer du lien, peut-être d'une façon différente que celle qui était la nôtre quand on avait notre âge ?

 

Valérie Collin : Oui, mais ça, ils le font au domicile, avec l'accompagnement des parents. C'est important de respecter les deux sphères, la sphère familiale et la sphère école et de pouvoir créer les multiples facettes possibles de la communication. Oui, on peut le faire via le numérique, mais on peut le faire aussi physiquement en parlant l'un en face de l'autre.

 

Sébastien Grau, vous en pensez quoi ? Le smartphone, c'est une espèce de catalyseur du harcèlement scolaire ?

 

Sébastien Grau : Alors on va dire que le smartphone ne réduit pas le problème de harcèlement, bien au contraire, c'est-à-dire qu'il peut même l'amplifier. Néanmoins, l'interdire au sein de l'école, ça va juste faire une chose, c'est qu'en fait, le harcèlement continuera, mais quand l'élève sera au domicile, quand il sera tout seul. Et donc on rejette en quelque sorte toute la responsabilité de l'éducation au smartphone sur le dos des parents, avec toute l'inégalité qu'il peut y avoir en fonction du milieu social des élèves.

 

C'est une façon pour les écoles de se dédouaner, de dire le cyberharcèlement, ce n'est pas dans notre environnement, donc ce n'est pas notre problème ?

 

Sébastien Grau : Je ne pense pas que le décret a été conçu avec cette idée derrière la tête. Néanmoins, la crainte que l'on a, c'est que ça soit le cas. L'école ne doit pas se dédouaner de son rôle éducatif par rapport à l'outil smartphone, parce qu'elle est un lieu où tout le monde se réunit, à la fois les élèves, mais également les parents, les enseignants, c'est une micro-société, une école. Et dans cette micro-société, il est important qu'on puisse éduquer à tous les outils qui sont présents, et le smartphone en fait partie.

 

Là, on prend le problème extrême, le harcèlement, mais quand il n'y a pas de problème, est-ce que le smartphone, ce n'est pas aussi une façon de créer du lien ? Ou, comme le disait Madame Collin, il faut leur réapprendre à créer du lien en face à face ?

 

Sébastien Grau : Je pense qu'on ne peut pas dire que tout le lien social doit se faire virtuellement, et il ne faut pas non plus nier que maintenant la sphère virtuelle est une des sphères relationnelles des jeunes. C'est quelque chose qu'adulte, parfois, on a un peu plus de mal parce qu'on n'est pas né avec un smartphone dans la main, et qu'on n'est pas né avec cette sphère virtuelle qui existait déjà. Tous les jeunes qui sont maintenant jusqu'en rhéto ont connu un monde dans lequel les réseaux sociaux existaient. Et donc, ces réseaux sociaux font partie de leur vie relationnelle. Et nier cet aspect-là, c'est nier en quelque sorte notre société, et le présent, le présent numérique.

 

Vous craignez que l'école ne devienne une espèce de tour d'ivoire ça face à une société ultra-connectée ?

 

Sébastien Grau : On ne le craint pas, on a juste envie de mettre en évidence le fait que l'école ne doit pas le devenir. Je pense que personne n'a envie que ça le soit, mais on a envie de dire attention, là, avec cette interdiction, il y a le risque qu'on évite une partie de ce que font les élèves dans la vie. 

Parfois, on a déjà l'impression que l'école est un peu déconnectée de la réalité, que l'école a du mal à être dans le présent. Une telle mesure l'éloigne encore un peu plus du présent, et donc il faut bien se dire que l'école doit être dans la réalité actuelle des étudiants.

 

Est-ce aussi votre crainte ?  Allez-vous continuer, malgré cette interdiction, à interroger l'usage du smartphone par les jeunes ?

 

Valérie Collin : Oui, c'est important d'éduquer et d'informer nos jeunes sur ce que sont les réseaux, les risques encourus quand on fait une mauvaise utilisation des réseaux. Nous, on travaille beaucoup en collaboration avec la police locale, qui vient faire des informations à nos élèves. Dans le cadre des journées prévention aussi, on travaille beaucoup le relationnel avec les élèves, etc. Donc, nous, on se doit d'éduquer.

 

Le fait que le smartphone soit interdit à l'école n'empêche pas d'en parler, de travailler dessus, c'est ça que vous voulez dire ?

 

Valérie Collin : On en parle. Il y a des travaux qui sont faits dans le cadre des cours de religion également, sur la relation, sur le respect de l'autre, et on parle évidemment des réseaux sociaux avec les jeunes. Donc, on se doit de les éduquer pour que par après, quand ils vont être plus grands, ils puissent utiliser le smartphone à bon escient. Comme je l'ai dit tout à l'heure, un enfant de 12 ans n'a pas encore les bons filtres pour pouvoir l'utiliser convenablement.

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

Revoir Le Journal

CDJ

22H30