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ENTRETIEN | « Je comprends la lassitude mais la situation n’est pas la faute des Ukrainiens »

publié le:24/02/2025 14:01:00 - mis à jour: 28/02/2025 15:42:21

Trois ans après le début de la guerre en Ukraine, quelle est la situation des réfugiés chez nous ? Et que pensent-ils du rapprochement entre les USA et la Russie ?

Le 24 février 2022, la Russie envahissait l'Ukraine, provoquant l'exil de millions de personnes. Un peu moins de 100.000 d'entre eux ont trouvé refuge, au moins un temps, dans notre pays. Trois ans après, le « Journal sur pause » prend le temps de s'intéresser à leur situation actuelle dans notre région mais aussi au regard qu'ils portent sur le récent rapprochement entre les Etats-Unis de Donald Trump et la Russie de Vladimir Poutine. 

 

Pour nous aider à comprendre, on retrouve sur notre plateau deux invités au profil très différent : 

 

Tatiana Levterova est d'origine ukrainienne mais vit en Belgique depuis 8 ans. Elle réside aujourd'hui à Ciney. Lors de l'arrivée des réfugiés ukrainiens en 2022, elle avait aidé les autorités communales à organiser l'aide, notamment en servant d'interprète. 

 

Florian Bernard est assistant social, il a été engagé en mai 2022 par le CPAS de Beauraing pour coordonner l'aide apportée aux réfugiés ukrainiens présents sur le territoire de la commune. Aujourd'hui, il travaille toujours avec les réfugiés mais vu la baisse de la demande, il s'occupe également d'autres dossiers. 

 

Le rapprochement entre les USA et la Russie

 

Il y a trois ans, la Russie envahissait l'Ukraine. Au-delà de ce triste anniversaire, l'Ukraine refait la une dans le monde entier suite au rapprochement entre les Etats-Unis de Donald Trump et la Russie de Vladimir Poutine. Ce rapprochement vous a surpris ? J'imagine que cela vous inquiète ?

Tatiana Levterova : Bien sûr, déjà, pendant les élections américaines, c'était vraiment une grande question parce qu'on ne savait pas ce qu'on pouvait attendre de Donald Trump. Et maintenant, on comprend bien que la situation est encore plus difficile. Je pense que tous les Ukrainiens sont très déçus. Franchement, on ne sait pas, le futur est encore plus inquiétant qu'avant. 

Et maintenant, on pense que l'Europe doit réagir encore plus fort et prendre des actions plus efficaces. Les États-Unis, c'est un grand pays, ils étaient notre partenaire et maintenant, ils organisent une réunion sans inviter Zelensky (le président de l'Ukraine, ndlr.). Vraiment, on ne comprend pas. 

 

La crainte, c'est de voir les deux grands s'arranger entre eux sans convier les Ukrainiens ? 

T.L. : Oui. On imaginait que Donald Trump allait d'abord voir Zelensky et après… Effectivement, pour prendre les décisions, pour trouver les solutions, il faut négocier avec Poutine, mais pas comme les Etats-Unis le font maintenant. 

 

La communauté ukrainienne qui est ici en Belgique, du côté de Ciney, voit ça avec quel regard ? Est-ce qu'il y a aussi une forme de déception vis-à-vis des pays européens ? 

T.L. : Oui, oui, je peux le confirmer. Au début, il n'y avait pas beaucoup de réactions. Si on va plus loin, en 2014, déjà avec la Crimée (en 2014, les troupes russes annexent la Crimée, ndlr.), il n'y avait pas eu de réaction du monde entier, on peut dire comme ça. Donc, déjà en 2014, on était déçus et encore maintenant, il y a une grande déception, parce qu'on pense que l'Europe peut réagir plus fort et prendre les décisions qui sont plus efficaces. 

 

 

Il y a trois ans, la Russie envahissait l'Ukraine

 

Le 24 février 2022, la Russie envahissait l'Ukraine, quels souvenirs vous gardez-vous de ce jour ? Et plus largement des jours qui ont suivi et de l'arrivée de ces réfugiés dans une ville dans laquelle vous viviez déjà, ici à Ciney ?

T.L. : C'était très difficile pour moi, parce que mes parents et mon frère étaient à Kiev, la capitale de l'Ukraine. Franchement, mes parents ont vécu beaucoup de choses, et donc pour moi, c'était vraiment difficile. C'est pour ça que j'ai pris la décision de faire quelque chose pour les réfugiés et que je me suis beaucoup engagée.

C'était vraiment difficile. On n'y croyait pas, j'ai encore parlé avec mon frère à 22 heures et le lendemain à 4 heures, la Russie commençait la guerre. Donc franchement, personnellement, pour moi, c'était très dur. Les jours qui ont suivi, je ne mangeais pas, je ne dormais pas, je restais avec mon téléphone, je regardais les nouvelles. Quand on regarde à la télé les histoires difficiles, c'est une chose, mais moi, je connais les gens personnellement et j'ai entendu leurs histoires et je peux vous dire que c'était horrible.

 

 

Dans un premier temps, quand les réfugiés ukrainiens arrivent ici, l'aide est essentiellement du fait des citoyens avant d'être celle des pouvoirs publics. Ça vous a surpris, cette mobilisation autour des réfugiés ? 

T.L. : Ça dépend où. A Ciney, je trouve que c'était bien organisé, et en général, je trouve que le peuple belge a été très accueillant par rapport aux Ukrainiens.  Vraiment on remercie les Belges, l'Europe en général pour cette aide, parce que c'était nécessaire. Quand tu pars de chez toi, tu laisses ta maison, tu prends ton enfant et une petite valise ou un petit sac, et tu ne sais pas où tu pars. 

Je trouve que c'est comme ça, que les choses doivent se passer parce qu'on est tous humains, donc on doit aider les gens qui connaissent des difficultés, parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver demain. 

 

 

Florian Bernard, vous, vous arrivez-vous dans un second temps, vous êtes engagé par le CPAS de Beauraing pour travailler exclusivement à l'accueil des réfugiés ukrainiens. Comment ça s'est passé ? 

F.B. : Oui, donc j'ai engagé en mai, lorsqu'on s'est vraiment rendu compte qu'il y avait une vraie crise migratoire avec beaucoup d'arrivées en mars et en avril, où tous mes collègues - et je pense que c'était pareil dans toutes les communes - ont été énormément débordés. Donc en m'engageant, ils ont pu retourner à leurs occupations et moi, je me suis occupé exclusivement des réfugiés, je me suis spécialisé dans cet accueil. 

Au début, ça a été énormément de recherche de logements pour ces personnes, parce que les citoyens, eux, commençaient un peu à avoir des difficultés à accueillir. Il faut du temps pour mettre en place des cours de français, pour que les deux familles puissent communiquer ensemble. 

 

L'aide dans les familles, ça fonctionne bien un temps mais ce n'était pas quelque chose qui pouvait s'établir dans la durée.

F.B. : Non, absolument pas. Après, actuellement, il y en a toujours deux, trois familles où tout se passe bien, parce qu'il y a des dispositions qui sont mises en place, à savoir chacun a un peu son petit logement, mais de manière générale, ce n'est pas possible. Il s'agit quand même deux cultures différentes, avec des manières de vivre différentes et des croyances différentes. Non, ça ne pouvait pas s'établir dans le temps. 


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L'aide vers l'Ukraine a évolué

 

Au début, les Belges ont envoyé en Ukraine une aide considérable. Aujourd'hui, cette aide est beaucoup moins importante mais plus ciblée sur les besoins réels comme des médicaments. On constate aussi peut-être une forme de lassitude…

T.L. : Je pense que maintenant tout le monde est un peu fatigué, en Ukraine aussi, en Europe. Mais on doit comprendre aussi que ce n'est pas la faute de l'Ukraine et des familles ukrainiennes qui ont tout perdu. Je connais beaucoup de familles ukrainiennes et je sais que parfois les situations sont vraiment terribles parce qu'elles ont perdu tout, plus de maison, plus rien. Donc oui, je comprends la fatigue, mais en même temps, on doit comprendre que c'est la guerre, que ce n'est pas la faute de ces gens. 

 

En Belgique, 91.806 attestations de protection temporaire ont été délivrées pour des réfugiés ukrainiens (chiffres de décembre 2024) depuis le début de la guerre. Il y a encore 66.000 Ukrainiens réfugiés qui vivent en Belgique, 1.762 en province de Namur. Quelle est la situation de ces réfugiés ? De quel accompagnement bénéficient-ils ? 

F.B. : Tous les Ukrainiens ont encore besoin d'un petit accompagnement, ne serait-ce qu'administratif, lorsqu'ils reçoivent des courriers. Il faut leur expliquer vers quel organisme se tourner. 

Actuellement, ils sont principalement dans leur logement. Cela veut dire qu'il n'y a plus de personne belge qui leur explique un peu comment ça se passe. Donc je fais principalement ce rôle-là. 


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Certains ont trouvé du travail ? 

F.B. : Oui, soit du travail, soit ils suivent des formations, notamment à l'IFAPME ou alors ils suivent encore des cours de français. Mais ils sont en train de progresser pour après viser une autonomie, un travail et ne plus dépendre de l'aide de la Belgique. 

 

Aujourd'hui, il y a 32 Ukrainiens à Beauraing, ils ont été plus de 70 à un certain moment. Que sont devenus les autres ? 

F.B. : Il y en a certains qui sont repartis en Ukraine lorsque la situation dans leur ville s'est calmée. D'autres sont partis dans d'autres communes parce que tout simplement ils avaient trouvé du travail ou un logement. Et d'autres sont partis dans d'autres pays, rejoindre par exemple leur famille. 

 

Est-ce les réfugiés ukrainiens aspirent à rentrer ? Ou y a-t-il des réfugiés qui se disent "Finalement, je vais peut-être continuer mon histoire, ma vie ici en Belgique" ?

T.L. : C'est une question difficile, ça dépend de la famille. Par exemple s'il y a la maman avec ses enfants ici et le papa qui est en Ukraine, elle veut évidemment y retourner. Et pour ces familles, c'est vraiment difficile de vivre ici même si tout va bien ici, qu'il n'y a pas de guerre Je connais d'autres familles qui veulent aussi absolument retourner en Ukraine. Elles comptent les jours. 

En même temps, des familles sont ici depuis trois ans et certains sont déjà à l'université. Elles ont déjà commencé à construire leur vie ici. Mais c'est vrai qu'il y en a beaucoup qui veulent rentrer, dès que ça sera possible. La plupart veulent rentrer.

F.B. : Ce n'est pas vraiment mon sentiment. On va dire que c'est du 50-50. Il y en a quelques-uns qui souhaitent vraiment s'installer ici où les enfants vont à l'école. Ça dépend des situations. 

 

 

Une mauvaise paix plutôt que la guerre ? 

 

Qu'est-ce qu'on peut aujourd'hui vous souhaiter ? Évidemment, la paix en Ukraine. Mais est-ce qu'il vaut mieux une « mauvaise paix » plutôt que la guerre ? C'est un dilemme impossible ?  

F.B. : Oui, c'est vraiment une question difficile. Mais pour nous, pour les Ukrainiens, on veut absolument la paix, bien sûr mais à quel prix ? Il y a déjà eu beaucoup de victimes ukrainiennes donc on se dit que la paix comme Donald Trump la voit, c'est non. Je pense que tous les Ukrainiens, la plupart des Ukrainiens, sont d'accord avec moi. Toutes les victimes, on devrait oublier tout ça ? 

 

Si l'Ukraine devait se voir imposer une paix qu'elle n'a pas choisie, ce serait un sacrifice vain ? C'est ça que vous voulez dire ?

F.B. : Oui, bien sûr qu'il faut négocier. Mais je ne pense pas qu'on doit accepter tout ce que Poutine et Donald Trump veulent. 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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