Economie

ENTRETIEN | Jean-Marie Cheffert : « Les déclarations du ministre Desquesnes, c’est la mort économique de la province »

publié le:24/03/2025 10:26:00 - mis à jour: 25/03/2025 18:27:17

Les responsables du BEP, se félicitent de la bonne santé des parcs d’activité économique en 2024 mais s’inquiètent des décisions de la Région qui pourraient durement impacter notre province.

A l'exception de celui de Bièvre, dans notre arrondissement, les parcs d'activité économique sont gérés par l'Intercommunale BEP Expansion économique. Ses responsables, Renaud Degueldre, Directeur général, et Jean-Marie Cheffert, président, sont les invités du « Journal sur pause ». 

 

En province de Namur, près de 20.000 personnes travaillent dans un parc d'activité économique, ces espaces qu'on appelait autrefois « zoning ». Les chiffres de 2024 tant au niveau de l'emploi que des investissements sont particulièrement bons mais de gros nuages pèsent sur leur développement. 


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Les chiffres de 2024 sont excellents : 637 emplois créés dans les parcs contre 252 en 2023 et 86 millions d'euros d'investissements contre 38 l'année précédente. Est-ce que vous pouvez expliquer pourquoi, en 2024, tout le secteur s'est particulièrement bien porté ? 

Jean-Marie Cheffert :  Il faut tout d'abord savoir que 2023 était déjà une très bonne année, et que cela fait plusieurs années consécutives, que l'on enregistre des chiffres très intéressants. Il n'y a pas eu tellement plus d'actes signés. On a signé 29 actes de vente en 2024 contre 26 en 2023. Le nombre d'emplois créés dépend évidemment des entreprises qui s'installent, si ce sont de grandes entreprises, des moyennes ou des plus petites. 

 

Est-ce qu'on a déjà des idées pour 2025, pouvez-vous déjà estimer si ce sera une bonne ou une mauvaise année ? 

J-M C. : Ce sera une bonne année, parce qu'on a déjà signé une dizaine d'actes jusqu'à présent et j'en signe encore trois, lundi. On est à la fin mars, ça augure évidemment des chiffres importants, d'autant plus qu'il y a de nouvelles perspectives qui s'offrent à nous, j'espère que cela va entraîner l'implantation de nombreuses entreprises. 

Le développement des parcs menacé

 

Il y a un revers à la médaille, notamment la difficulté pour le BEP de proposer une puissance électrique suffisante dans les parcs, ça pourrait être un frein à leur développement ?

Renaud Degueldre : A vrai dire, ce n'est pas une difficulté uniquement pour le BEP, en réalité, le problème de la puissance électrique est un problème assez général au niveau de la Wallonie. Il y a des problèmes de puissance, dans le Luxembourg, dans le Brabant, dans le Tournaisis.

Il faut de gros investissements de la part du transporteur électrique, Elia. Mais Elia a une politique d'investissement à cinq ans entre la Flandre et la Wallonie.  C'est pour ça qu'il est important que la Wallonie fasse pression à l'égard d'Elia. Et une fois qu'Elia sera arrivée avec cette puissance électrique, ORES doit la distribuer sur l'ensemble du réseau. 

Ce qui pose problème aujourd'hui au niveau de cette puissance électrique, ce n'est pas uniquement la demande des entreprises, c'est aussi l'énergie liée à l'environnement et notamment tous les problèmes d'énergie renouvelable et les problèmes de mobilité électrique qui entraînent une demande de puissance sur les stations Elia.

 

Est-ce que vous avez un échéancier ? 

R.D. : Effectivement, ORES a tout d'abord un plan d'investissement qui doit être réalisé dans les cinq années à venir. ORES est également en contact avec Elia. Néanmoins, suite aux demandes et aux exigences notamment venant de BEP Expansion économique, nous avons prochainement une réunion "ORES-Elia" pour montrer les difficultés qu'on a dans le Namurois et faire en sorte qu'Elia revoie peut-être sa politique d'investissement pour donner une préoccupation plus précise dans notre province. 

 

Cela signifie qu'on pourrait demain dire à une entreprise, vous ne pouvez pas vous installer là parce qu'on ne peut pas vous garantir une puissance électrique suffisante ? 

J-M C. : C'est déjà un peu le cas maintenant, notamment dans le nord de la province. Et c'est le cas plus particulièrement à Ciney, dans le parc Condrolys puisque là, on ne sait pas encore passer des actes de vente à des entreprises, parce qu'on ne sait pas leur garantir qu'il y aura une électrification suffisante. L'électrification du parc d'activité, n'est toujours pas réalisée. Tout cela est vraiment plus qu'embêtant.

 

Autre mauvaise nouvelle, si je puis dire, c'est la volonté de la Région wallonne de ne plus permettre d'artificialiser des terres agricoles pour en faire des parcs d'activité économique. Il faut maintenant privilégier les friches industrielles. Le problème, c'est qu'en province de Namur, des friches industrielles, il n'y en a pas des centaines, on arriverait à un blocage là aussi. 

J-M C. : Vous avez tout compris. Il n'y en a pas des centaines en province de Namur. En fait, l'idée de la Wallonie n'est pas une mauvaise idée, dire plutôt que de vous servir en terres agricoles, faites d'abord le nécessaire pour créer vos parcs d'activité sur des friches industrielles, jusque-là, tout va bien. Le problème, c'est qu'il faut en avoir.

Liège et Charleroi, il n'y a pas de problème, il y a un passé industriel qui est là, mais pour les provinces de Luxembourg, Brabant, Namur, ce n'est pas le cas. On a bien identifié quelques endroits d'un hectare, un hectare en demi, etc. mais sur lesquelles on ne sait pas y faire une zone d'activité, tellement le coût de remise en état serait important. Il faudrait alors faire payer les entreprises très cher le mètre carré. Donc ce ne serait pas intéressant. 


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On comprend bien vos difficultés mais dans une région rurale comme la nôtre, on entend aussi souvent les agriculteurs dire que l'accès à la terre est de plus en plus difficile. Intuitivement, on aurait envie de penser que dans ce contexte, soustraire encore des terres agricoles n'est pas une bonne idée. Que répondez-vous à cela ? 

R.D. : Tout d'abord, j'ai une réponse globale. À un moment donné, au niveau de l'aménagement du territoire, il y a très clairement une balance d'intérêts. Il y a d'une part l'intérêt des agriculteurs, je vais y revenir. Mais, il y a aussi l'intérêt du développement de l'emploi pour permettre à des travailleurs de continuer à vivre dans ces régions-ci. Et au travers de la vie dans ces régions, dans ces villages, dans ces villes, c'est aussi le maintien d'un certain nombre de services qui y sont liés qui est en jeu.

Mais nous sommes particulièrement vigilants. Nous essayons d'impacter le moins possible l'agriculture dans nos analyses d'extensions de parcs d'activité. D'ailleurs, on privilégie exclusivement des extensions de parcs d'activité existants. Puis, nous n'oublions pas que, même quand on a acquis les terrains à l'agriculteur - et on essaie d'acquérir les terrains à l'amiable, - les agriculteurs peuvent continuer à l'exploiter, sans coût, tant qu'une entreprise ne vient pas s'installer dans le parc d'activité. On a déjà vécu des cas d'agriculteurs qui, pendant 10 ou 15 ans, ont bénéficié d'une terre gratuite, même si on l'avait acquise, mais pour laquelle il n'y avait pas encore de demande d'entreprise. C'est comme ça qu'on essaie un peu d'équilibrer les choses. 

 

Vous avez le sentiment que la Région wallonne a une vision qui privilégie Charleroi ou Liège ? On avait déjà entendu cela lorsque que le schéma de développement territorial est sorti, des critiques pointaient le fait que les grands bassins historiques, industriels, étaient privilégiés par rapport aux régions rurales comme la nôtre.

J-M C. : Je le crois franchement, maintenant, est-ce que c'est volontaire ou pas, ça c'est autre chose. Mais le constat qui est fait actuellement par le gouvernement wallon pour toute la Wallonie devrait être établi suivant les territoires. Il faudrait des règles différentes suivant les territoires. Aujourd'hui, un décret s'applique à l'ensemble de la Région, mais il y a peut-être moyen de trouver des assouplissements qui seraient valables dans telles et telles circonstances et non dans d'autres. Cela mérite une réflexion au niveau du gouvernement wallon. 

Ce qui se passe actuellement avec les dernières déclarations du ministre Desquesnes, c'est la désertification et la fin économique programmée de la province de Namur.

 

Vous parlez même de mort économique…

J-M C. :  Oui, de mort économique parce que nos parcs sont actuellement à saturation. 

 

François Desquesnes, le ministre wallon compétent, a annoncé la semaine dernière dans l'Echo sa volonté de casser ce qu'il appelle le monopole des agences de développement territorial, comme le BEP.  Il veut que ce soit désormais le privé qui soit en charge d'acquérir et d'équiper les parcs d'activité économique. 

J-M C. :  Soyons très clairs, tout le monde va comprendre. Le BEP a un pouvoir d'expropriation comme intercommunale. Donc il peut donc exproprier des terrains à des agriculteurs. Il en paye le prix, il les équipe puis il les revend à un prix très intéressant à des entreprises. Le prix au mètre carré d'un terrain, actuellement, à Ciney, c'est 40 euros le mètre carré. 

Imaginons maintenant le privé doivent acquérir des terres agricoles. Il ne sait pas forcer l'acquisition, puisqu'il n'y a pas de pouvoir d'expropriation. Il va acquérir à un prix très élevé, on peut envisager 100.000 euros l'hectare, donc ça fait 100 euros du mètre carré par rapport à 40. Mais ce n'est pas encore tout, il faut encore l'équiper. 

 

R. D. : À vrai dire, notre préoccupation n'est pas pour notre institution, notre préoccupation est pour les entrepreneurs. Comme l'a dit Jean-Marie, on n'a pas intérêt à opposer le public et le privé. On est tous là pour faire en sorte que la Wallonie s'en sorte, en aidant les entreprises. Un entrepreneur privé peut d'aujourd'hui, s'il le veut, créer un parc d'activité, rien ne l'interdit. Pourquoi ce n'est pas fait ? Pour les raisons de coûts. 

Le rôle de l'initiative publique est particulièrement important dans des endroits plus difficiles, où la rentabilité est sans doute moins forte pour le privé. C'est pour là que le BEP joue son rôle. Effectivement, à ce moment-là, quand il joue son rôle, c'est avec l'aide de la Région wallonne. Cela permet d'avoir des prix qui restent attractifs pour les entreprises. 

Extension du zoning de Biron, où en est-on ? 

 

On termine cet entretien avec un point sur Condrolys, même si on en a déjà parlé, l'extension du zoning de Biron, à Ciney et à Hamois. Où en est-on ? 

R.D. : Les équipements se terminent. On attend l'électrification et théoriquement ça devrait être prévu pour début de 2026. Mais dès à présent, nous avançons. Nous avons des marques d'intérêt des entreprises. Et après une réunion qu'on a eue hier, sous l'égide de Jean-Marie, avec la Ville de Ciney et avec la commune d'Hamois, nous avons identifié les entreprises avec lesquelles nous allons reprendre contact. Nous allons maintenant challenger les dossiers d'entreprise. L'intérêt pour nous, c'est d'avoir des bons dossiers, ce n'est pas d'avoir des déplacements d'entreprise, pour qu'il y ait une création nette d'emplois sur le site. On va faire tout ça cet année-ci pour être prêt pour signer les actes, normalement début 2026, s'il n'y a pas de retard dans les travaux. 

 

Jean-Marie Cheffert, je vais vous demander de reprendre un instant votre casquette de conseiller communal de la majorité, à Ciney. On a entendu, suite à la déclaration de politique générale en début de semaine, une critique de l'opposition par rapport à la politique de l'emploi. Est-ce que dans le cadre de Condrolys, il va y avoir une politique volontariste pour que les emplois reviennent aux Cinaciens, aux Hamoisiens ? Ou c'est quelque chose qui est complètement illusoire ? 

J-M C. :  Je suis ici avec ma casquette de président BEP-Expansion. 

 

C'est pour ça que je vous ai demandé de l'enlever, juste un instant. 

 J-M C. :  Laissez-moi achever. Les communes de la province sont affiliées à l'intercommunale. Donc, il ne m'appartient pas de prendre position quant à des orientations politiques de l'une ou l'autre commune, même si je fais partie effectivement d'un conseil communal. 

J'ai été pour de moins surpris de voir certaines déclarations, je ne vous le cache pas. Je pense que le Collège de Ciney a l'intention de booster vraiment ce dossier en partenariat avec le BEP-Expansion. Nous organisons des rencontres avec les entreprises, Ciney et Hamois. Le zoning est sur les deux communes. La volonté politique, je pense qu'elle est là, mais tout à fait objectivement, je dois dire qu'elle était là sous l'ancienne mandature. Donc, il n'y a pas à faire de critique ni dans un sens, ni dans un autre. 

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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