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ENTRETIEN | Une prison à Sugny : "Ce serait presqu'un bannissement"

publié le:27/01/2025 12:15:00 - mis à jour: 28/02/2025 15:40:49

La prison à Sugny rejoindra-t-elle le palmarès des grands travaux inutiles ? C'est l'avis des syndicats qui parlent de gaspillage. On prend le temps de l'analyse avec deux experts.

« Le Journal » sur pause s'intéresse au projet de construction d'une nouvelle prison à Sugny (Vresse-sur-Semois). Les syndicats n'y croient pas et considèrent que ce serait gaspiller de l'argent public. Selon eux, il sera très difficile de remplir le cadre du personnel dans une prison aussi éloignée des grands axes de communication. 


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Alors, une prison à Sugny, est-ce une fausse bonne idée?  Et plus largement, comment lutter contre la surpopulation carcérale ? Céline Sérusiaux en parle avec ses deux invités : Jean-Paul Dock-Gadisseur , ancien directeur de la prison de Dinant et Lucie Decock, avocate et membre de l'Observatoire international des prisons.

 

A quoi ressemblera la prison de Sugny ? Quelle est la différence entre la prison de Dinant (qui est une maison d'arrêt) et celle de Sugny (qui serait une maison de peine) ?

Jean-Paul Dock-Gadisseur : La maison d'arrêt Dinant date de 1853, et elle était construite, en tout cas au départ, pour accueillir les personnes inculpées et placées sous mandat d'arrêt par le juge d'instruction de l'arrondissement, ou parfois d'autres arrondissements. On y trouve essentiellement des personnes en attente de jugement, qui n'ont pas encore encouru une condamnation. Par contre, la prison de Sugny est destinée à accueillir des condamnés, donc des personnes qui sont fixées sur leur sort, la sanction est prononcée, elle est définitive et il s'agit de l'exécuter.

 

 

 

Pour Sugny, on parle aussi d'une prison de moyenne et de basse sécurité. Qu'est-ce que cela signifie exactement ?

 

Lucie de Cock : Ça veut dire que les régimes sont différents dans la façon dont ils s'exécutent. Il y a des détenus qui vont avoir plus ou moins de liberté, qui vont avoir accès à plus ou moins d'activités. Chaque régime est différent en fonction de l'organisation de l'établissement.

C'est presque du bannissement, on met en difficulté les détenus d'abord, le personnel et tous les partenaires de la justice. 

Jean-Paul Dock-Gadisseur

ancien directeur de la prison de Dinant

 

Les syndicats, entendus en commission de la Chambre sont contre ce projet, disant que la prison serait trop loin à Sugny, dans la commune de Vresse-sur-Semois.

 

Jean-Paul Dock-Gadisseur : C'est presque du bannissement dans la mesure où on met en difficulté les détenus d'abord, le personnel et tous les partenaires de la justice, ensuite. On met en difficulté la police qui doit faire des déplacements beaucoup plus importants, les magistrats, tous les enquêteurs. Tous les services qui tournent autour de la prison sont mis en difficulté par l'éloignement. C'est un problème d'aménagement du territoire et de conception de l'espace. Mais par essence, la prison, c'est un service public, c'est un service qu'on rend à la société. Alors, on peut critiquer la manière dont il est rendu mais je pense que la prison doit être accessible facilement à tout le monde, à tous les acteurs, les familles, les partenaires, les services sociaux, etc. Cette localisation n'est pas du tout favorable à ce genre de choses.

On ne construit plus, malheureusement, des prisons proches des centres urbains mais c'est là leur place selon moi. D'autant plus qu'on accentue assez fort l'interaction entre la société et l'intérieur de la prison. Je prends l'exemple de la prison de Namur, c'est la situation idéale. Elle est proche de la gare des bus TEC, de la gare SNCB. Elle est facilement accessible par la police, par les magistrats, par les services sociaux. Tous ceux qui tournent autour de la prison ont un accès facile à la prison.

 

Lucie de Cock : Je crois qu'une prison à Sugny, c'est vraiment un non-sens. La prison, il faut le savoir, un des objectifs qu'elle a et qui est inscrit dans la loi, c'est le fait de réinsérer les personnes. C'est l'objectif qui doit être poursuivi par la peine. C'est déjà compliqué au sein d'une prison classique près d'un centre urbain, parce qu'on va extraire un détenu de la société dans laquelle on lui dit précisément qu'il est censé se réinsérer. Mais ici, on va rendre les choses encore plus difficiles. On éloigne davantage le détenu de tous les services dont il a besoin pour pouvoir préparer son projet de réinsertion. Il aura donc difficilement accès à des assistants sociaux, à des psychologues, à une recherche d'emploi, à la famille. Donc toute ces choses ne seront quasiment plus accessibles. Et donc ça devient d'autant plus compliqué de préparer sa réinsertion. La peine qui a déjà parfois beaucoup de mal à trouver du sens, en perd encore ici davantage et rend les choses extrêmement compliquées.

 

 

Alors je vais peut-être me faire l'avocate du diable, mais c'est une région où il n'y a pas beaucoup d'offres d'emplois. Peut-être est-ce là l'occasion d'en créer ?

 

Jean-Paul Dock-Gadisseur : Les syndicats ont parlé du recrutement du personnel qui est un aspect fondamental. Si on n'a pas de personnel, on ne sait pas ouvrir la prison, évidemment.

 

On le répète et on dit depuis nombreuses années à l'Observatoire International des Prisons, le fait de construire des nouvelles prisons, ça ne règle absolument pas le problème de la surpopulation carcérale.

Lucie de Cock

avocate et membre de l'Observatoire international des prisons

 

Diminuer le nombre de détenus plutôt qu'augmenter le nombre de places

 

On parle beaucoup de surpopulation carcérale. En Belgique, en mars 2024, il y avait 12.400 détenus pour 11.000 places et le chiffre ne cesse de croître. Est-ce que construire une nouvelle prison, c'est la solution ?

 

Lucie de Cock : Absolument pas. Ce n'est pas la solution. Et je crois même qu'aujourd'hui les chiffres peuvent être actualisés, puisqu'on a atteint le triste niveau du 13.000 détenus aujourd'hui en Belgique. C'est vraiment catastrophique. Nous, on le répète et on dit depuis nombreuses années à l'Observatoire International des Prisons, le fait de construire des nouvelles prisons, ça ne règle absolument pas le problème de la surpopulation carcérale. C'est quelque chose qui est déjà étudié, qui est connu par les criminologues au niveau scientifique, et on ne nous écoute pas. Alors c'est un peu contre-intuitif. On pourrait se dire : « Tiens, il n'y a trop de détenus et pas assez de place. Pourquoi est-ce qu'on ne construirait pas de nouvelles prisons ? ». C'est ce qu'on fait depuis des années et on voit que ça ne règle pas du tout problème. Aussitôt qu'on construit une nouvelle prison, les places se remplissent. Donc il faudrait plutôt poser le problème à l'envers, et se demander ce qui fait qu'on a tellement de personnes incarcérées aujourd'hui ? Pourquoi est-ce qu'ils atterrissent là ? Est-ce qu'on ne pourrait pas trouver d'autres solutions que la prison aujourd'hui ?


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Il ne s'agit donc pas d'augmenter le nombre de places, mais plutôt de diminuer le nombre de personnes qui se retrouvent derrière les barreaux. Mais avec quelles solutions ?

 

Lucie de Cock : Les solutions sont multiples. Le nouveau code pénal fait un premier pas dans la bonne direction en disant que la peine de prison doit vraiment être la dernière peine à laquelle on va penser quand on est face à un comportement infractionnel. On pourrait aussi considérer que pour tous les faits de moindre gravité, on ne recourrait pas à la peine de prison mais on pourrait par exemple les renvoyer devant un juge civil ou faire de la médiation ou essayer de régler les problèmes autrement. Par exemple, si des personnes qui sont dans de l'addiction aux produits stupéfiants ou qui souffrent d'une maladie mentale, se retrouvent aujourd'hui en prison, c'est extrêmement alarmant. Il faudrait plutôt aborder ces personnes sous l'angle d'une problématique de santé publique plutôt que d'un problème qui relève du système pénal. Il faudrait se tourner vers des solutions alternatives de l'ordre du soin, du suivi et de la médecine plutôt que de recourir systématiquement au pénal, à la punition et donc à la prison.

 

Jean-Paul Dock-Gadisseur : Les statistiques de criminalité montrent qu'il n'y a pas de croissance. C'est même parfois une diminution dans certains domaines par rapport aux 40 dernières années. Par contre, la population est plus que doublée. J'ai commencé ma carrière en 79 et il y avait 5.800, 6.000 détenus en criant fort. On est plus du double. On condamne plus, on libère moins. En cas d'échec de la mesure alternative qui est autre que l'emprisonnement, on a un emprisonnement subsidiaire. Mais on sait que ça coûte beaucoup moins cher de gérer des gens à l'extérieur en les encadrant, en les suivant, en leur imposant certaines contraintes, des conditions à respecter etc. que ce que ça ne coûte en prison.

 

 

Alors si vous nous dites que ça coûte moins cher, et que c'est plus efficace. Pourquoi ne le fait-on pas? Où est le blocage ?

 

Jean-Paul Dock-Gadisseur : Il y a un certain fantasme dans la société. C'est très confortable pour les biens pensants de se dire, moi je suis bien, je suis correct puisque je suis dehors. Ceux qui se comportent mal, ils sont en prison. C'est un certain confort et on a connu des élections en 2024 où certains partis n'ont pas hésité à beaucoup utiliser le sécuritaire pour dire aux gens : « Les gens qui mendient, qui agressent dans la rue, leur place est en prison. » Il y a même un président de parti qui a dit qu'on doit retourner à l'internement des vagabonds. Donc on est dans cet esprit-là. C'est une posture idéologique qui insécurise la société au bout du compte. Parce qu'on sait que le fait d'être détenu va augmenter la récidive par rapport à d'autres mesures d'accompagnement à l'extérieur. Et donc quand il n'y aura pas moyen de préparer un plan de reclassement, on va devoir les mettre dehors un jour ou l'autre. Rares sont ceux qui ne sont pas libérés un jour. Dans quel état d'esprit, avec quels moyens d'existence, avec quel projet de vie va-t-on les mettre dehors ? C'est de nouveau les mettre en difficulté, eux, mais aussi la société. 

 

L'Observatoire International des Prisons, lui aussi, met l'Etat belge face à ses responsabilités. C'est une volonté politique qui doit résoudre ce problème de surpopulation ?

 

Lucie de Cock : On alerte déjà depuis de nombreuses années les politiques par rapport à ce problème de surpopulation carcérale. La Belgique a été de nombreuses fois condamnée pour les conditions de détention et pour ce problème de surpopulation. Alors on nous dit toujours qu'il y a de l'impunité dans le chef des détenus et que c'est ça qui permet que la récidive existe. Mais l'impunité aujourd'hui existe aussi dans le chef de l'Etat belge qui ne respecte pas les condamnations dont elle fait l'objet. C'est vraiment un choix politique, c'est un manque de courage politique, de dire à la population: non, la criminalité n'augmente pas proportionnellement au chiffre d'incarcérations. L'incarcération n'est pas efficace, c'est une peine qui ne marche pas donc il faut réfléchir autrement aujourd'hui cette urgence.

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

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