Bénédicte Rochet, historienne à l’Université de Namur et spécialiste de l’histoire des actualités filmées, propose une conférence intitulée « L’usage contemporain des films d’époque ».
Depuis la naissance du cinéma puis de la télévision, le film et le documentaire historiques ont la cote auprès du public. Dans la frénésie de commémorations de notre société actuelle, le film historique rencontre un succès plus important encore. En 2014, les médias avaient même fait de la commémoration de la Grande Guerre un de leurs choix rédactionnels prioritaires mettant ainsi en avant leur devoir de mémoire. En cela, ils étaient encouragés par les pouvoirs publics qui ont largement soutenus ces productions.
Cette surabondante production à caractère historique est multiforme. Il existe des réalisations très différentes s’adressant à des publics également très différents : documentaires, fictions, docufictions, créations artistiques, feuilletons radiophoniques… Un point commun, cependant : pour réaliser ces productions, il faut nécessairement recourir aux images d’archives.
Dans sa conférence, Bénédicte Rochet ne juge pas de la véracité historique du contenu de ces productions, ni de leurs qualités artistiques mais s’interroge sur la manière dont les images d’archives ont été utilisées pour les produire.
Comment accède-t-on à ces images ?
Les techniques de numérisation des images sont très récentes et elles ont permis d’accéder à toute une série de fonds d’archives qui étaient jusque-là inaccessibles tant pour les chercheurs que pour les médias. Cela permet de proposer au public de l’inédit, du jamais vu, même en matière d’histoire.
Quel est le rôle de l’historien dans les documentaires historiques ?
Dans les documentaires historiques, l’historien est en général interviewé devant sa bibliothèque. Il apparaît quelques minutes à l’écran. Malgré sa courte apparition, il incarne une sorte de garant pour tout le documentaire. En réalité, l’historien n’a aucune prise sur l’ensemble de la production à laquelle il participe.
Les méthodes du réalisateur d’un documentaire historique sont très différentes de celles de l’historien. L’historien recherche la rigueur scientifique, là où le réalisateur a pour ambition la vulgarisation scientifique. Le documentaire doit raconter une histoire, il est le plus souvent envisagé selon un mode narratif. De plus, le réalisateur doit respecter un cahier des charges imposé par un producteur en matière notamment de budget ou d’audimat attendu.
D’où viennent les images ? Qui les a filmées et pourquoi ?
Bénédicte Rochet base son analyse sur un extrait de « 14-18 L’Histoire belge » qui montre, le 22 novembre 1918, l’entrée triomphale du Roi Albert dans Bruxelles. Les images utilisées viennent en réalité de trois sources différentes : la Croix Rouge américaine, le service cinématographique de l’armée belge et une source non-identifiée.
Il faut prendre conscience que les images n’offrent pas la réalité brute mais qu’elles sont le résultat d’un dispositif médiatique. La représentation que nous pouvons avoir des événements est biaisée d’abord pour des raisons techniques. Au début du XXème siècle, les caméras sont très lourdes, on ne peut filmer qu’en les posant sur des trépieds. D’autre part, elles ne permettent pas de filmer à l’intérieur. Pour cette raison, le réalisateur actuel qui veut évoquer le discours du Roi annonçant la mise en place du suffrage universel ce 22 novembre 1918 doit recourir à un subterfuge.
Une autre forme de distorsion de la réalité brute provient du fait que ces images sont des commandes. La Croix Rouge poursuit un objectif, elle veut créer un mouvement de sympathie aux Etats-Unis envers la Belgique pour lever des fonds.
Le Roi Albert aussi contrôlait son image. Lorsqu’il entre dans Bruxelles, il fait la première partie du parcours dans une voiture. Il n’est cependant filmé qu’à partir du moment où il est monté à cheval. Pour lui, il est important d’incarner le mythe du roi chevalier.
Pour Bénédicte Rochet, il est primordial de bien connaître la source des images pour les utiliser correctement et éviter les usages abusifs.
Pourquoi sonoriser ou coloriser les archives ?
A partir de la fin des années 90, nous avons vu apparaître sur nos écrans des images d’archives colorisées. Bénédicte Rochet identifie trois causes à ce nouveau phénomène. D’abord, des images tournées en couleurs de la Seconde Guerre mondiale ont été retrouvées. Ensuite, des fictions hyperréalistes, comme « Il faut sauver le soldat Ryan », ont été produites. Enfin, les techniques de numérisation ont facilité cette colorisation.
Ces techniques de colorisation nous éloignent très fort des images d’archives réelles. La colorisation n’est pas une restauration mais une transformation de l’archive. Elle entraîne aussi comme dérive que la qualité des documentaires ne se juge plus sur leur contenu mais sur les prouesses technologiques qui ont permis sa réalisation.
Mais Bénédicte Rochet doit bien le reconnaître, la colorisation et les grosses productions historiques ont quand même un mérite : celui d’avoir remis l’histoire en prime time sur des grandes chaînes nationales.