Carte blanche

Le monde de demain devra être celui de la reconnexion de l’homme à la nature

publié le:25/05/2020 15:22:00 - mis à jour: 25/05/2020 19:29:27

Virginie Hess, chroniqueuse environnement, pense le monde "post-corona". Elle nous rêve reconnectés à notre environnement naturel dans un monde où l'accès à la nature deviendrait un droit fondamental.

Habitante de Lisogne, Virginie Hess cumule les casquettes:  experte en communication, modératrice de débats, chroniqueuse radio, éco-conseillère et naturaliste passionnée. Elle a travaillé dans plusieurs associations environnementales avant de créer son asbl Ecoscénique au sein de laquelle elle propose "L'Ecran des Possibles", des cinés-débats sur la transition écologique. 

Chroniqueuse "nature et environnement" pour la RTBF, elle a également lancé sa chaîne Youtube "Raconteuse de Nature" où elle partage avec le plus grand nombre ses connaissances et sa fascination pour le monde sauvage. 

Les intertitres sont de la rédaction. 

Carte blanche à Virginie Hess: Quel monde voulons-nous pour demain? 

Si nous voulons vivre durablement sur cette planète, nous devons prendre conscience que nous ne sommes pas extérieur au reste du vivant mais que nous en faisons intégralement partie. Nous sommes une espèce parmi les autres, soumises aux mêmes lois naturelles.

Il est troublant de réaliser à quel point nous nous sommes éloignés du monde sauvage. Un monde dont nous ignorons les rouages complexes, les équilibres fragiles, les formidables ingéniosités et que nous cherchons sans cesse à dominer et exploiter, sans limites.

La nature que nous fréquentons la plupart du temps est une nature maîtrisée, voire artificielle. Nous aimons jardiner mais nos pelouses tondues à ras sont dépourvues de vie. Les jardineries débordent d'espèces exotiques ou de variétés hybrides, très résistantes et aux couleurs chatoyantes certes, mais inutiles pour les insectes pollinisateurs… Profondément déconnectés de la nature, nous allons même à l'encontre de ses cycles: nous tondons l'herbe au moment où apparaissent les premières fleurs sauvages mellifères indispensables aux abeilles et nous taillons nos haies et nos arbres durant la période de nidification des oiseaux.

Et pourtant, sans cette nature sauvage, nous ne sommes rien. La biodiversité, c'est-à-dire la diversité des espèces, des milieux naturels et de leurs interactions, est indispensable à la vie sur terre. Elle nous procure de la nourriture, un air de qualité, des sols en bonne santé, des médicaments, des vêtements, du bien-être, etc. Mais cette vision «utilitariste» de la nature ne doit pas être l'unique raison qui nous pousse à la protéger. Outre tous les services qu'elle nous rend, la biodiversité doit être préservée pour ce qu'elle est, pour sa valeur intrinsèque. Parce que le vivant n'a pas de prix.  

Conserver le lien retrouvé avec la nature pendant le confinement

La première étape sera donc celle de la reconnexion. Nous devons créer de nouveaux liens avec l'ensemble des espèces animales et végétales avec lesquelles nous cohabitons. Observer ce monde et s'en inspirer, le respecter et l'accompagner, au lieu de le dominer et de le détruire. Laisser, ça et là, des coins de nature sauvage, où les herbes et fleurs spontanées se développent librement, au grand bonheur des abeilles, papillons et autres insectes essentiels pour les écosystèmes mais également pour nos plantations, vergers et cultures.

Nombreux sont ceux qui, durant ce confinement, ont renoué avec la nature. J'ai reçu beaucoup de témoignages de personnes qui se surprenaient à écouter à nouveau le chant des oiseaux. D'autres se sont affairés au potager, guettant jour après jour l'arrivée des jeunes pousses. Le jardin est devenu, pour ceux qui ont la chance d'en avoir un, le lieu du ressourcement, du retour à l'essentiel, du changement de rythme. Et ce n'est pas surprenant… Le contact avec les arbres, les végétaux, les animaux, nous fait du bien. Nos ancêtres venaient de la forêt, ce lien avec la nature est profondément ancré en nous et il est bénéfique, pour notre corps et notre esprit. Mais nous ne lui accordons que peu d'importance dans nos vies survoltées…

Je souhaite ardemment que toutes les personnes qui, durant ces dernières semaines, ont pris le temps de sortir régulièrement dans les bois, les parcs et les jardins pour se ressourcer, ne perdent pas ce lien retrouvé une fois le confinement terminé.

L'école doit faire une place à la nature

Dans le monde de demain, la nature aura sa place à l'école. L'apprentissage en extérieur porte ses fruits, de nombreuses expériences l'ont montré. Apprendre dehors, en forêt, au jardin, augmente les capacités physiques, cognitives et psychiques des enfants (empathie, solidarité, confiance en soi, etc.).

Nous avons tous besoin d'un contact direct avec la nature et avec les éléments pour grandir, comprendre le monde, développer notre intelligence, nous épanouir. Dans un monde où la crise environnementale menace les générations futures, l'école doit être un lieu où on inculque le respect de soi, des autres et de son environnement. Et pas uniquement de manière théorique, mais aussi en vivant des expériences sensibles en milieu naturel. Les enfants ont encore cet attrait pour la nature sauvage. Qu'ils aient grandi en ville ou dans les champs, tous sont fascinés quand on leur montre un triton, une libellule ou une buse…

Notre rapport à la nature s'exprime aussi dans nos habitudes alimentaires. En prenant conscience du chemin qu'a parcouru chaque ingrédient pour arriver dans notre assiette, nous pouvons poser certains choix et prendre davantage soin du vivant «non humain», comme de nous-mêmes. 

Le monde de demain devra être celui de la transition agricole. L'agriculture intensive transforme nos campagnes en désert biologique. Nos sols sont presque morts et les populations d'oiseaux et de petits mammifères des plaines sont en chute libre. Sans parler des insectes… En cause? La disparition des habitats naturels (haies, arbres, prairies fleuries, vergers, mares, etc.), et le recours massif aux pesticides et engrais. 

Il nous faudra donc réconcilier l'agriculture et la nature en soutenant les agriculteurs qui s'engagent dans cette voie durable et qui travaillent en collaboration avec la biodiversité, et non contre elle. Des nouvelles démarches comme l'agriculture de conservation, l'agro foresterie ou la permaculture, qui mettent la protection des sols et des écosystèmes au cœur de leurs pratiques, sont en plein essor. A nous de favoriser leur déploiement en privilégiant les produits issus de ces filières responsables.

Renouer avec les cycles naturels, c'est aussi accepter la saisonnalité des produits et renoncer à manger des tomates en hiver. Et les alternatives ne manquent pas si l'on se tourne vers toutes les variétés anciennes de fruits et légumes issues de nos terroirs ! Elles aussi font partie de cette biodiversité à préserver…

L'accès à la nature, un droit fondamental

Enfin, il faudra que le monde de demain garantisse l'accès de tous à la nature. Il s'agit d'un droit fondamental! La pandémie actuelle a mis en évidence, une fois encore, le manque cruel d'espaces verts dans les villes. Cela engendre un mal être tant physique que psychologique. Certaines personnes vivant en milieu urbanisé n'ont pas les moyens de se déplacer à la campagne pour prendre le grand air et se ressourcer. La ville de demain devra être une ville verte où il fait bon vivre et où chaque habitant pourra accéder facilement à un petit écrin naturel.

En écrivant ces lignes, je réalise à quel point, ce qui est naturel, sauvage, ce qui échappe à notre emprise, n'est plus toléré dans notre environnement... Pire, nous allons jusqu'à considérer la nature sauvage comme l'altérité à l'état pur. Façonnés depuis des siècles par une vision du monde qui consacre l'Homme comme l'espèce dominante et qui oppose la nature à la culture (autrement dit l'humain et ses œuvres), nous ne voyons plus à quel point nous sommes tributaires de cette biodiversité.  Et nous avons oublié que nous sommes aussi cette nature.

Et si nous mettions plutôt à profit notre position «unique» et notre conscience créatrice au profit d'une nouvelle relation aux êtres vivants non humains?  La 7ème extinction des espèces est en marche, il nous reste peu de temps pour réagir…

«C'est dans la Vie sauvage que repose la sauvegarde du monde» - Henry David Thoreau

>>> Pour lire l'ensemble de nos cartes blanches "Quel monde pour demain?": https://www.matele.be/cartes-blanches

La rédaction

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