Juriste et sociologue, Christophe Mincke interroge notre soif de bouger. Notre société juge le repos et l’inactivité comme illégitimes au point parfois, de mettre notre santé et celle de la planète, en péril.
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Le « Journal sur pause » s'arrête sur ce que sont devenus nos rêves post-COVID. Il y a 5 ans, pendant le confinement, nous avions tous imaginé un autre demain, un retour à l'essentiel, prendre soin de soi et des autres et arrêter la course incessante de nos vies. Et puis, la vie a repris son rythme effréné.
Christophe Mincke, juriste et sociologue, Professeur à l'université Saint-Louis à Bruxelles, décrypte pourquoi nous avons tant besoin de bouger, de surcharger nos agendas et celui de nos enfants alors qu'il y a cinq ans, pendant le confinement, nous étions nombreux à avoir rêvé d'un monde où on aurait retenu les leçons de cette pandémie et où on aurait gardé le meilleur du confinement.
POUR ALLER PLUS LOIN : Christophe Mincket et Bertrand Montulet, "La société sans répit, la mobilité comme injonction" (en libre accès)
Est-ce que vous avez expérimenté aussi ce rêve d'un autre demain pendant le confinement et puis constaté qu'aujourd'hui on est revenu comme en 2019 ou à peu près ?
Oui bien sûr. J'ai vécu le confinement comme tout le monde. Tout d'un coup, tout s'arrête, on ne va plus au bureau, les cours se donnent distanciel, etc. On se dit : "Tiens, qu'est-ce qu'il se passe ? Vers quoi on va ? » mais aussi qu'il y a quand même des avantages. J'ai le luxe d'avoir une maison avec un jardin donc j'étais relativement bien installé.
Tout d'un coup, l'agenda est vide. On ne s'y attendait pas donc on n'a pas de stratégie, on n'a pas de plan B, il n'y a pas de réunion Teams à ce moment-là, donc tout s'arrête et on se dit qu'on pourrait en garder quelque chose. Donc oui, effectivement, j'ai vécu ça aussi.
Et vous avez aussi dû constater qu'on n'en a quasiment rien gardé ?
Oui, effectivement. En fait, ce qui est assez frappant, c'est que pour pallier quelque part l'immobilité physique qui nous était imposée, on a mis en place, un peu en catastrophe, toute une série d'outils électroniques qui nous permettaient de faire du distanciel, comme on dit, etc.
Et puis maintenant, on se retrouve avec quoi ? On peut de nouveau bouger et le distanciel est toujours là. Donc on combine les deux et c'est loin de nous avoir soulagés, très clairement.
Mobilité comme injonction : il faut bouger !
Pour bien comprendre la suite, on va parler mobilité dans cet entretien, mais pas d'horaires de train, ou d'infrastructures routières. La mobilité, c'est un concept sociologique.
En fait, la mobilité, c'est quelque chose de beaucoup plus large que simplement les déplacements. C'est la manière dont Bertrand Montulet et moi, on a essayé de réfléchir la question. La mobilité, c'est aussi, par exemple, la mobilité sociale, ou la mobilité professionnelle, ou la mobilité scolaire, la mobilité résidentielle, etc. C'est-à-dire que, par exemple, une mobilité professionnelle, ce n'est pas faire la navette. C'est progresser dans un organisme, dans une boîte, c'est enchaîner des projets. De la même manière que, si on parle de mobilité familiale, ça va être l'enchaînement de projets affectifs. On n'est plus comme au milieu du XXe siècle où on se mariait pour la vie. Aujourd'hui, on sait bien que les choses sont plus mobiles, plus changeantes. C'est ça qu'on a essayé d'étudier.
On prend l'avion, on prend la voiture, on prend le train, etc. On bouge dans tous les sens. Mais ça, c'est intimement lié à d'autres choses que nous faisons : nous changeons d'emploi, nous changeons d'orientation professionnelle. Avec Bertrand Montulet, on s'est dit : « Qu'est-ce qui se passe derrière ça, en fait ? ». La question, c'est : « Qu'est-ce qui nous arrive ? Pourquoi on est pris là-dedans ? ».
On a parfois l'impression qu'on est les seuls dans l'histoire, à avoir eu envie de bouger. Vous, vous dites, au XIXe siècle aussi, la mobilité était très importante, mais ce n'était pas la même que la nôtre.
C'est ça. On a souvent tendance à se dire, on bouge tellement plus qu'avant. Avant, les gens, ils restaient tout le temps au même endroit. Or, c'est faux. Si on regarde ce qu'on dit à la fin du XIXe siècle : « On prend le train et on fait Paris-Marseille en 10 heures, cette société est frénétique, tout va trop vite ». On a des textes sur les villages, traversés par des vélos, roulant à toute vitesse et effrayant les poulets et les enfants. Au XIXe siècle, ils vivent dans un monde qui est en accélération très forte. Le bateau à vapeur, le chemin de fer, la naissance de l'automobile, juste après la naissance de l'aviation, tout ça révolutionne complètement leur rapport à la mobilité physique.
Par contre, le biais qu'on peut avoir, c'est de se dire qu'avant, les gens étaient immobiles et nous, on est mobile. La clé, c'est sans doute qu'on n'est pas mobile de la même manière ou pas pour les mêmes raisons, ou on n'interprète pas de la même manière ce que c'est être mobile.
Quelle est la différence entre nos mobilités ? Vous mettez la césure dans les années 60, à peu près. Qu'est-ce qui fait la différence entre la mobilité avant les années 60 et la nôtre ?
Pendant très longtemps, la mobilité, ça a été avoir une installation, un ancrage, être quelque part, appartenir à une classe sociale, être dans une entreprise, appartenir à une famille, c'était très important, mais aussi appartenir à un pays, avoir une nationalité, etc. Donc, c'était être ancré. Et puis, viser un autre endroit, aller ailleurs, émigrer, changer d'emploi, s'éduquer, faire une alliance familiale… pour se ré-établir à un autre endroit. Il était important d'appartenir à un lieu.
Or, aujourd'hui, ça a très fortement changé. En fait, on est dans une société qui pense la mobilité comme irrépressible et constante. On bouge tout le temps. On vous dit, oui, il faut être un nomade. Il ne faut pas oublier qu'au début du XXe siècle, par exemple, être un nomade, c'était un problème. On réprimait très, très fort les nomades. On les encadrait extrêmement fort. Aujourd'hui, on vous vend le nomadisme en disant : « En fait, être ici, au bureau, dans le train, tout ça, c'est la même chose ». Nous bougeons tous en permanence. Le monde est allumé en permanence. Les horaires de bureau, par exemple, ne sont plus aussi fixes qu'avant. On peut allumer son ordinateur, à n'importe quelle heure, et avoir tous ses courriers professionnels. Toutes ces expériences-là sont des expériences qui nous convainquent intimement qu'il est impossible d'être immobile. Parce que si moi, je ne bouge pas, le monde bouge autour de moi, et je me retrouve largué. Et ça, c'est vraiment une modification importante du rapport à la mobilité. On ne conçoit plus les choses en disant, j'appartiens à un endroit. Il faut surfer sur la vague, il faut saisir les opportunités, il faut être en mouvement permanent. Il faut tout le temps se dire : « Et si je me reconvertissais ? Je dois encore me former, je ne suis jamais arrivé, en fait ». On est dans des mouvements où on n'arrive jamais nulle part.
Dans votre première conception, celle de la mobilité d'avant les années 60, vous insistez sur la notion de frontière qui est très importante, sur les États-Nations. On a quand même gardé certains réflexes de cette période-là. Les frontières sont plus larges, ce ne sont plus celles de la Belgique, mais celles autour de l'Europe, mais on a quand même gardé ce principe des autres et nous. Les deux modèles coexistent quelque part.
Exactement. On n'est pas du tout en train de dire la mobilité du passé, c'est le passé. Et un jour, le réveil a sonné, on s'est tous réveillés en disant, bon, c'est fini cette histoire-là. Ce n'est pas du tout comme ça que ça se passe. Ce qu'on essaie de faire, c'est de comprendre comment a émergé un nouveau modèle, qui est en concurrence avec le précédent, mais qui n'a pas supprimé le précédent.
Quand on parle de frontières, la construction européenne a modifié très fortement la manière dont on peut concevoir, par exemple, le passage entre la Belgique et la France. Autrefois, on avait des douaniers, on changeait de monnaie, les numéros de téléphone changeaient. Évidemment, comme on n'avait pas de téléphone portable, tout était différent, etc. Aujourd'hui, on est dans un espace qui est très uniforme, et on passe quasiment sans s'en apercevoir de la Belgique et la France. C'est juste un exemple, mais on pourrait prendre d'autres types d'exemples.
La frontière entre les sexes, par exemple, a été très fortement remise en cause, notamment par les mouvements féministes qui ont contesté le fait qu'il y avait des métiers de femmes, des comportements de femmes, des habits de femmes, un langage pour les femmes, etc.
Mais on n'est pas arrivé au bout de ce combat...
Non, non, certainement pas. Et on voit bien aussi que toute une série de forces réactionnaires plaident pour le rétablissement des frontières nationales, des frontières entre les sexes, des frontières aussi entre les races, etc.
Cette idée de frontière qui était quelque part intégrée, parfaitement naturelle pour tout le monde, aujourd'hui est très contestée. Elle est un enjeu politique très important. On voit bien comment les conservatismes et les mouvements réactionnaires ont tendance à vouloir reconstruire de la frontière. Vous parliez des frontières européennes. Effectivement, l'Union européenne continue d'être barricadée derrière une série de frontières, et ça tue des gens tous les jours. Donc, effectivement, on ne peut pas dire : « L'ancien monde, c'est l'ancien monde, il est mort, nous sommes dans un nouveau ». Ce qui nous intéresse, c'est la tension entre les deux, justement.
Bouger au point de mettre en péril notre santé et celui de la planète
Parce qu'au-delà des conservatismes, ce nouveau monde, cette nouvelle façon de penser, elle amène aussi toute une série de souffrances. Il suffit de voir les chiffres des burn-out. Cette façon d'être tout le temps en mouvement amène aussi de la souffrance pour les gens qui la vivent.
Oui, il faut surtout éviter de penser les choses en termes de libération. Avant, c'était l'enfer, et aujourd'hui, c'est formidable. Ou l'inverse. Avant, c'était tellement bien, et aujourd'hui, quelle horreur.
On est dans une époque où l'impératif principal, c'est n'avoir de cesse. Il faut tout le temps être actif, il faut tout le temps être sur la brèche. Et ça, on le voit bien quand on regarde nos agendas. Aujourd'hui, il faut apprendre une langue, il faut faire du sport, il faut se dévouer une cause, etc.
Nos enfants, c'est exactement la même chose. Si on regarde les activités des enfants, par rapport aux activités qu'avaient les enfants, par exemple dans les années 60, c'est hallucinant. Pourquoi ? Notamment parce qu'on considère que l'inactivité, c'est quelque chose qui quelque part est illégitime. On ne peut pas s'arrêter. Et, effectivement, ça génère des surcharges. Et aujourd'hui, la surcharge, c'est un état normal, c'est-à-dire qu'il faut être surchargé. Avant, on considérait que la surcharge, c'était une anomalie. Aujourd'hui, quand on vous dit : « qu'est-ce que tu fais ? ». Il faut se prétendre surchargé.
On en revient à ma question de départ. Pendant le confinement, par la force des choses, on a été un peu obligé d'arrêter au moins toutes les activités annexes. Qu'est-ce qui fait qu'à ce moment-là, on s'est senti bien, mais qu'on est reparti dans cette frénésie aussi vite ?
On est pris dans des systèmes de valeurs. Tous. C'est normal. Dans une société, il y a des choses qui sont considérées comme positives et d'autres qui sont considérées comme négatives. Et on voit bien que nous sommes baignés dans des discours qui soupçonnent les gens d'être paresseux, d'être inactifs, d'être des assistés, d'être au crochet des autres, etc. Nous baignons en permanence dans un discours qui nous dit la personne qui est bien, qui est méritante, c'est la personne qui fait mille choses. C'est la personne qui est capable de tout faire à la fois. Évidemment, quand on rentre dans ce jeu-là, on se sent valorisé.
Ce système de valeur, nous l'avons intégré et il n'est pas forcément négatif. L'époque où on disait aux gens, « Ne prends pas d'initiative, fais juste ce qu'on t'a demandé, et surtout rien d'autre », ce n'était pas forcément une époque épanouissante. Nous sommes nombreux à avoir envie qu'on nous demande notre avis, à avoir envie de participer à des choses.
Donc, l'idée, c'est de se dire, attention, ce système de valeurs, a des côtés négatifs et des côtés positifs. Comment on se prémunit contre les côtés négatifs ? Comment on aide les gens qui souffrent dans ces côtés négatifs ? Et comment est-ce qu'éventuellement, on exclut certains domaines de cette pression-là ? Comment est-ce qu'on relégitime à des moments le droit de ne rien faire ou d'en faire moins, de lever le pied, par exemple ?
On a parlé de santé mentale mais au-delà, il y a aussi la santé de la planète. Cette mobilité à tout va, le plus vite possible et aux quatre coins du monde, a des conséquences sur la planète. Là aussi, on pourrait assez vite arriver à une impasse. On la voit déjà. Comment est-ce qu'on sort de cette mobilité effrénée, de cette injonction ?
On n'en sort pas. Je ne crois pas en tant que sociologue qu'on puisse s'extraire soi-même d'une ornière. La question, c'est comment, collectivement, on gère cette question-là. Je vais prendre un exemple. Les vacances. Donc, effectivement, cette idée de frénésie, c'est important de faire quelque chose. Donc, les vacances, ce n'est pas aller dans son jardin, se mettre sur sa chaise longue, regarder le ciel et les nuages qui passent. C'est faire quelque chose. Et donc, on a un modèle qui est prendre un vol low-cost pour aller n'importe où, loin de préférence, etc. Et ça, ça consomme la planète de manière terrible. Mais il y a d'autres modèles qui sont aussi des modèles actifs. Exemple, on assiste à un essor des vacances à vélo. Les gens font quelque chose, ils partent, ils sont les acteurs de leurs vacances. C'est très conforme à cet idéal que nous avons d'être actifs et d'être quelque part les moteurs de notre existence, mais qui ne fait pas la de mal à la planète.
Une façon de différencier mobilité et vitesse ?
Oui, notre soif de mobilité n'est pas forcément une soif de vitesse, c'est une soif de mouvement constant. Puis la vitesse, c'est très relatif. Quand on fait 900 km/h en avion, on n'a pas de grandes sensations. Quand on fait 40 km/h dans une descente en vélo, on a des sensations. Et donc, la question qu'on doit se poser, c'est comment, au départ de ce que nous sommes, au départ des valeurs que nous partageons, en faire un instrument d'émancipation et de libération.
Je pense que c'est ça qui doit nous guider. En sachant que le péril auquel on est confronté, c'est la question d'épuisement. C'est l'épuisement des ressources de la planète. C'est notre propre épuisement. C'est l'épuisement aussi de nos structures et de nos organisations. Une entreprise ou un service public qui est obligé d'être au maximum de ses capacités en permanence, c'est un service public ou une entreprise qui va s'effondrer dès qu'il va y avoir la moindre anicroche.
Croyez-vous que collectivement, on soit capable de sortir de cette ornière dont vous parliez et d'éviter le mur qu'on nous prédit ?
Alors, je ne suis pas prophète, je ne vais pas vous dire qu'on va régler la question environnementale, mais par contre, je pense que ça, c'est ce qu'on appelle normalement la politique. La politique, ce n'est pas la gestion au quotidien des affaires, c'est avoir une vision de notre avenir collectif.
Moi, je suis sociologue, j'essaye de comprendre le cadre dans lequel nous sommes, mais idéalement, il faudrait que le politique, que nous tous collectivement, puisqu'on est dans une démocratie, on s'empare du problème en se disant : « quel monde veut-on ? ».