Taux de fécondité en berne, budgets serrés : que peuvent faire les communes pour les familles ? Somme-Leuze, Hastière et Havelange ont choisi de s'engager sur 5 ans avec la Ligue des familles.
Dans un contexte plutôt morose avec un taux de fécondité au plus bas, que peuvent faire les communes, aux moyens souvent très limités, pour rendre la vie des familles plus douce ?
Crèche, accueil extrascolaire, cadre de vie mais aussi facilités administratives, les pistes sont nombreuses. Trois communes de notre arrondissement, Hastière, Somme-Leuze et Havelange, ont pris des engagements sur cinq ans auprès de la Ligue des familles pour soutenir les familles avec enfants. Sur le plateau de « Journal sur pause, on accueille, pour parler des politiques communales en faveur des familles : Madeleine Guyot, la directrice de la Ligue des familles, et Jessica Carpentier, l'échevine en charge des affaires familiales à Somme-Leuze.
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Madeleine Guyot et Jessica Carpentier
Quels sont les leviers des communes en matière de politique familiale ? En la matière, on pense plus spontanément à la Région ou la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les communes ont-elles vraiment un rôle à jouer ?
Madeleine Guyot : Oui, effectivement, les communes ont vraiment un rôle à jouer. Quand on scrute un peu les besoins des familles — au niveau de la Ligue des familles, on sonde régulièrement les parents dans le cadre de notre baromètre des parents —, on voit qu'il y a pas mal de choses qui peuvent être mises en place au niveau communal, notamment tout ce qui est aménagement du territoire, plaines de jeux, loisirs et autres. Mais il y a aussi, là où on les attend peut-être le moins, la possibilité pour les communes de favoriser un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale pour les parents, notamment en adaptant les horaires des guichets et des services communaux aux horaires des parents.
Elles ont aussi un rôle très important à jouer dans l'accueil de la petite enfance et l'enseignement primaire et secondaire, où les communes vont pouvoir d'une manière ou d'une autre agir pour diminuer les frais à charge des parents, notamment au niveau de l'école, ou permettre un meilleur accueil de la petite enfance sur leur territoire.
Les communes ont aussi le rôle d'aller frapper aux bonnes portes, aux autres niveaux de pouvoir. On sait notamment que les crèches ont été financées en partie par le plan Cigogne, qui relève d'autres niveaux de pouvoir. Les communes sont une force de proposition.
M. G. : Oui, c'est évident que les communes vont pouvoir s'appuyer sur certaines dispositions financières générées par les autres niveaux de pouvoir. Au niveau de l'accueil de la petite enfance, les communes peuvent candidater pour ouvrir de nouvelles places en crèche, et elles peuvent aussi tout à fait décider de financer des places en crèche sur fonds propres.
Pour terminer de planter le décor, on va voir la situation à Somme-Leuze où un peu plus de 20 % de la population de Somme-Leuze a moins de 18 ans. Vous n'êtes pas une commune touchée par la baisse du taux de fécondité, vous êtes plutôt dans le haut du classement à ce niveau-là ?
Jessica Carpentier : C'est vrai que quand on observe les chiffres des dernières années, on note un nombre constant dans la tranche des moins de 18 ans. Mais si on compare : en 2015, on était à 5 400 habitants, aujourd'hui on est à 6 300. Donc on n'a vraiment pas à se plaindre en matière de natalité sur le territoire communal.
Vous attirez bien des familles avec enfants, la population de Somme-Leuze augmente et les moins de 18 ans augmentent de la même façon ?
J. C. : Oui, de la même manière. Je pense aussi qu'on est très bien situé : on est proche de deux axes routiers, pas très loin de Marche-en-Famenne, qui est vraiment représentatif du milieu socioprofessionnel. Ça attire effectivement les familles qui travaillent, puisque aujourd'hui on a besoin d'être deux à travailler pour subvenir aux besoins de la famille.
37 communes wallonnes s'engagent
L'objet de cet entretien, ce sont les engagements pris par les communes auprès de la Ligue des familles. Elles sont désormais 37 communes wallonnes à avoir pris toute une série d'engagements sur 5 ans, soit sur la durée de la mandature communale. Pourquoi avez-vous sollicité les communes pour ce type d'engagement à moyen terme ?
M. G. : En fait, on avait envie de challenger les communes, car on savait qu'il y en avait déjà qui avaient mis en place des services adaptés aux parents. Mais l'idée, c'est de rappeler que le niveau communal est un niveau où on peut agir pour améliorer le quotidien des parents. D'ailleurs le projet a bien pris : 37 communes, ça peut paraître peu au regard du nombre total de communes, sauf qu'on compte des communes avec des populations très importantes, ce qui fait qu'on couvre plus ou moins un quart des familles wallonnes et bruxelloises, soit environ 210 000 familles — on trouve que c'est un résultat assez intéressant. L'idée était aussi de laisser le temps aux communes, en regard des prochaines élections de 2030, soit de confirmer qu'elles sont déjà actives, soit de vouloir aller plus loin, avec 5 ans pour mettre en place des mesures qui ne seraient pas encore en place sur leur territoire.
Vous avez donc listé toute une série d'engagements et les communes cochaient ce qu'elles faisaient déjà et ce qu'elles comptaient faire sur 5 ans. Ce sont des engagements de quel type ?
M. G. : Les engagements varient, et la pondération varie aussi en fonction de l'ambition de la mesure. La mesure qui génère le plus d'aménagements ou le plus grand engagement financier de la commune obtient le plus de points. La mesure la plus valorisée, c'est le financement de places en crèche sur fonds propres. On descend ensuite jusqu'aux dispositions plus administratives, comme pouvoir changer gratuitement son nom de famille à la commune. Ça peut être aussi la mise en place d'une nouvelle plaine de jeux garantissant un accès à tous les âges, de 0 à 12 ans, pour les garçons comme pour les filles, ou des espaces de sport pour les ados. Ça va aussi parfois jusqu'à la création d'un congé de conciliation pour le personnel communal.
Donc ça touche à différents niveaux : aménagement du territoire, accueil concret, gratuité de certains frais auxquels sont confrontés les parents — je pense notamment à Somme-Leuze à la question de la soupe quotidienne, qui est vraiment essentielle pour les enfants. On a constitué cette liste à partir de notre baromètre des parents, qui répertorie toute une série de besoins.
Il y a donc de toutes petites choses et de gros investissements. Du côté de Somme-Leuze, à quoi vous êtes-vous engagés sur 5 ans ?
J. C. : On s'est d'abord considérés comme de bons élèves, parce que quand on a fait le relevé des mesures, on s'est rendu compte qu'on cochait pas mal de cases, dont des importantes avec une pondération assez conséquente. Pour ce qui existait déjà, notre souhait, c'est de le maintenir — certaines petites mesures nous semblent tellement acquises qu'on n'en mesure parfois plus l'importance. La soupe gratuite peut paraître banale, mais on réalise, en la retrouvant dans le tableau des mesures, que d'autres communes ne la proposent pas.
On a la gratuité de l'accueil du matin, du midi, du soir — dès 7 h du matin jusqu'à 18 h, on assure un accueil gratuit, ce qui facilite quand même la vie des familles. Il y a toute une série d'autres choses, dont la dernière en date : la création de 14 nouvelles places en crèche sur le territoire communal. On n'a pas pris en charge les places en tant que telles sur fonds propres, mais on a financé l'aménagement et la transformation du lieu. C'est Imaje, notre partenaire et gestionnaire de crèches, qui dispose des places.
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Les crèches, c'est vraiment un enjeu important pour les familles ?
Madeleine Guyot : Oui, tout à fait. De manière générale, plus de 60 % des parents indiquent avoir vraiment des difficultés à trouver une place en crèche quand ils en ont besoin, et on est à 20-22 % de parents qui n'ont pas de place en crèche et qui doivent donc arrêter de travailler ou prendre un temps partiel. C'est vraiment une grande source d'inquiétude pour les parents, ça augmente aussi leur stress et leur charge mentale à l'approche d'une naissance, que ce soit un premier enfant ou non.
On a perdu sur les quatre dernières années plus de 2.000 places en crèche, et les mesures annoncées au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne sont pas de nature à rassurer les parents. On connaît les financements de la Communauté française et l'enveloppe fermée — après, il y a des choix politiques qui ont été posés, et ces choix ont été préjudiciables au milieu de l'accueil.
Du côté de Somme-Leuze, estimez-vous que le nombre de places en crèche sera suffisant pour répondre à la demande, au moment où la crèche de la Ferme Laboulle ouvrira ? Ou y a-t-il encore des pistes à explorer ?
Jessica Carpentier : On ne ferme aucune porte. On est plutôt satisfaits : on n'était pas très bons en matière de taux de couverture en crèche, et là, avec la transformation du co-accueil en crèche, les 14 nouvelles places à Heure et l'extension à Baillonville, on aura doublé en moins de deux ans — donc je suis assez satisfaite. Mais je n'oublie pas que chaque semaine on a des contacts avec des familles qui cherchent des places d'accueil. La demande est supérieure à l'offre. Sur fonds propres, c'est quasi impossible pour nous, donc on est évidemment attentifs à l'éventualité d'un nouveau plan Cigogne, mais il faut les lieux et que tout se combine. On va se satisfaire de ce qu'on a déjà réussi à mettre en place, qui n'est pas mal du tout sur deux ans, et pour le reste on ne ferme pas de portes.
Concilier vie de famille et vie professionnelle
Une crèche, c'est évidemment un investissement très important. Mais dans les engagements pris par les communes, on trouve aussi de petites choses, comme l'élargissement des horaires d'ouverture des guichets communaux. C'est forcément une question d'organisation ou de personnel, mais les familles ne réclament pas que de gros investissements.
M. G. : Non, effectivement. À côté de la question des coûts auxquels sont confrontés les parents, il y a aussi la question du temps. Tout ce qui permet d'alléger la pression temporelle sur les parents est très apprécié. D'après notre baromètre, les parents sont en apnée de manière générale. Une mesure comme l'adaptation des horaires d'ouverture des guichets — ouvrir après 17 h ou deux samedis matin par mois —, on pourrait presque se demander comment il faut encore le demander, tant ça paraît logique.
Ça peut aller plus loin : certaines communes mettent en place des espaces de jeu pour les enfants afin que les parents puissent facilement faire leurs démarches administratives au guichet. Il y a moyen d'être créatif pour se mettre à la hauteur des besoins des familles.
Est-ce que vous essayez d'y être attentifs à Somme-Leuze ?
J. C. : Un petit coin lecture ou jeu dans le hall de la maison communale, c'est quelque chose qu'on va envisager dans la Ferme Laboulle, quand l'administration déménagera là-bas — parce qu'actuellement les locaux ne s'y prêtent pas, ce n'est pas très grand. C'est un objectif qu'on s'est fixé pour 2030, lors de l'aménagement de la Ferme Laboulle.
Un autre point dans vos engagements, c'est la commune comme employeur modèle qui aide ses employés et ses ouvriers à concilier vie de famille et travail. Est-ce que c'est incitatif pour les entreprises, les autres employeurs de la commune ?
M. G. : Oui, tout à fait, si la commune communique sur ses pratiques. Dans la question de la conciliation vie familiale / vie professionnelle, le temps que les parents ont à disposition est fondamental. Si une commune, en tant qu'employeur, permet à ses agents parents de partir plus tôt pour gérer un imprévu lié à un enfant malade, ou de bénéficier d'aménagements d'horaires pour être présents le mercredi après-midi quand les enfants sont là, ça peut clairement jouer sur l'attractivité de la commune.
On ne risque pas de créer des inégalités entre ceux qui ont des enfants et ceux qui n'en ont pas ?
M. G. : C'est à l'employeur de réfléchir au bien-être général de tous. La question de la conciliation des temps ne concerne pas que les parents, et il y a des entreprises qui mettent en place des mesures compensatoires pour les employés non-parents.
Un contexte budgétaire compliqué
On en arrive au nerf de la guerre. Les communes ne sont pas dans des situations financières simples, notamment avec les dernières réformes fédérales. Comment fait-on l'arbitrage ?
Jessica Carpentier : Je peux vous dire que les réunions de budget ne sont pas de tout repos, chacun défend ses compétences, mais on arrive à se concilier autour d'une même idée : on donne une importance à l'enseignement pour faciliter la vie des familles. Comme je l'ai dit, c'est l'accueil gratuit, le potage gratuit, des repas chauds dans chaque implantation scolaire à des tarifs modérés — de 2 € à 2,50 € par enfant.
C'est aussi des investissements dans l'extrascolaire, l'organisation de stages et d'activités : on couvre au moins une semaine d'activités hors congés d'hiver, pour un coût assez conséquent pour la commune, d'environ 80.000 € sur fonds propres. La participation des familles est de 35 € la semaine, pour permettre à toutes les familles, peu importe leur niveau social, d'accéder à cet encadrement essentiel si elles veulent concilier vie de famille et vie professionnelle.
Plus largement, c'est une crainte de la Ligue des familles que les politiques familiales passent au second plan compte tenu de la situation financière parfois compliquée des communes ?
Madeleine Guyot : Oui, c'est une crainte, d'autant plus que les différentes mesures budgétaires prises aux différents niveaux de pouvoir vont mettre une pression supplémentaire sur les communes et aussi sur les parents, puisque les coûts à leur charge augmentent. On sait que dans certaines communes les garderies scolaires ont fortement augmenté. Ici j'entends qu'à Somme-Leuze c'est l'inverse.
Je pense que l'enjeu, pour les communes qui ont mis en place des mesures favorables à la parentalité, ce sera de les maintenir. Quand j'entends qu'à Somme-Leuze il y a la soupe gratuite et les repas à prix modérés à l'école, ce ne sera pas forcément facile à maintenir : la Fédération Wallonie-Bruxelles a décidé de diviser par 3 le budget pour les repas scolaires. Des communes vont devoir trouver des solutions créatives pour maintenir ces mesures, sinon le coût se reporte inévitablement sur les familles.
Avoir des familles avec de jeunes enfants sur son territoire, est-ce important financièrement pour les communes ? Est-ce que ça rapporte, pour le dire clairement — notamment au niveau fiscal ?
J. C. : Je vais déjà dire oui, ne fût-ce que pour l'école : avec quatre implantations scolaires, c'est de l'emploi pour nos enseignants. Il y a donc bien un intérêt à avoir des familles sur notre territoire, c'est certain.
On n'est pas concernés par une désertification à Somme-Leuze, donc nos finances se portent relativement bien, tout en restant vigilants.
De manière générale : garder ou attirer des familles, est-ce aussi un enjeu financier pour les communes, en matière d'impôts ou d'emploi ?
M. G. : Ce qui est évident, c'est que les communes sont assez libres au niveau de l'imposition des taxes. On a déjà mené une étude comparant les tarifs pour les mêmes démarches administratives dans différentes communes — on a été assez étonnés des grandes disparités constatées pour les mêmes actes : mariage, enterrement, carte d'identité. Les communes ont des marges de manœuvre pour en tirer profit, entre guillemets.
Mais j'ai envie de dire que ce n'est pas vraiment notre préoccupation à la Ligue des familles. Notre préoccupation, c'est que les familles puissent s'installer là où elles ont envie d'aller et où elles pourront disposer de ce dont elles ont besoin pour élever leurs enfants. J'imagine quand même que pour une commune, avoir une population jeune et familiale avec différentes tranches d'âge permet d'avoir une commune assez dynamique et attractive.
Et vous vérifierez les engagements pris ?
M. G. : L'idée, c'est effectivement de revenir frapper à la porte des communes qui se sont engagées quelques mois avant les élections communales. Dans l'intervalle, nous allons demander à certains citoyens et citoyennes de venir vérifier quelques mesures qui auront été mises en place.