Les pompiers de la zone Dinaphi mettent trop de temps à se rendre sur les lieux d’un sinistre. Pour améliorer cela, ils se dotent d’un masterplan qui va jusqu’à revoir l’emplacement de certaines casernes.
Les pompiers de la zone Dinaphi peuvent, dans certaines circonstances, mettre jusqu'à 50 minutes pour atteindre les lieux d'une intervention. Ce délai peut avoir de lourdes conséquences quand on est coincé dans une habitation en feu ou dans une voiture accidentée. La zone de secours Dinaphi vient de se doter d'un masterplan pour ramener ce délai sous les 30 minutes d'ici 2030.
Sur le plateau du « Journal sur pause », l'auteur de ce plan, le commandant de la zone, le colonel Philippe de Wergifosse, détaille les choix stratégiques qui vont être opérés d'ici 2030. A ces côtés, Arnaud Allard, bourgmestre de Vresse-sur-Semois et membre du Collège de zone, revient sur les choix budgétaires opérés par les communes.

Philippe de Wergifosse et Arnaud Allard
Avant de parler de l'avenir et du plan qui nous amènera en 2030, on va d'abord évoquer le présent. Quand on lit ce master plan, la première chose qui frappe, ce sont les chiffres actuels. Le délai d'intervention des pompiers peut monter jusqu'à 50 minutes. C'est inquiétant.
Philippe de Wergifosse : La zone Dinaphi comprend 22 communes. Cette zone est très, très vaste, rurale voire forestière. Et donc, les distances sont un facteur déterminant pour intervenir. Par ailleurs, les pompiers sont volontaires à 90 %, et donc sont à domicile, disponibles. Il faut le temps qu'ils retournent de chez eux à la caserne, qu'ils montent dans un véhicule, qu'ils s'équipent et puis qu'ils partent. Mais forcément, les délais sont malheureusement assez longs.
Est-ce qu'il y a lieu de s'inquiéter ? Est-ce que tous les habitants de l'arrondissement de Dinant-Philippeville sont en sécurité ? 50 minutes quand une habitation est en feu, c'est très, très long.
P. de W. : Chaque citoyen a le droit d'avoir une garantie de prise en charge de sécurité, quelle que soit sa localisation. Donc, nous cherchons un moyen d'être équilibré tout en respectant des contraintes, notamment financières.
Les bourgmestres de l'arrondissement reprochent-ils ces temps d'intervention aux pompiers ?
Arnaud Allard : Oui, effectivement, je suis bien placé pour le savoir en venant de Vresse-sur-Semois. Je pense qu'il faut juste clarifier les choses. Là, on parle effectivement du vecteur rouge, donc des pompiers. On veut quand même aussi être rassurant : le vecteur blanc, donc les ambulances, lui, est beaucoup plus rapide. Je pense que ça doit être clarifié.
Maintenant, au niveau de l'incendie, c'est clair qu'on a une zone très étendue et il y a quand même aussi une partie de la population, heureusement, qui accepte quelque part, qu'on n'ait pas la même sécurité que lorsqu'on est en plein centre de Namur. Mais ici, le plan que monsieur de Vergifosse, le commandant, a présenté, veut palier ce manquement parce que 50 minutes, c'est quand même beaucoup trop long.

Alors, on va le décortiquer ce plan. La première chose, c'est que vous envisagez une réorganisation géographique des casernes avec ce qu'on appellera des postes pivots et des postes satellites. Pouvez-vous nous expliquer ce concept-là pour commencer ?
P. de W. : Il y a deux aspects à considérer. Actuellement, pour qu'une pompe puisse sortir pour aller à l'incendie, il faut avoir six pompiers pour partir. Or, le manque de volontaires et leur manque de disponibilité font qu'on a rarement six personnes rapidement disponibles. Et donc, ou bien on ne part pas du tout, ou bien on part avec une pompe incomplète. Le plan va chercher à optimiser ça pour pouvoir partir plus rapidement.
Une des clés pour ce problème-là, c'est qu'on ait des pompiers qui soient de garde sous toit donc en caserne. On gagne le temps qu'ils mettraient à revenir de chez eux à la caserne. Là, on pourrait garantir des pompes complètes avec six pompiers comme la loi le prescrit. Mais en même temps, pour ne pas attendre ce temps-là, dans les postes qu'on va appeler alors "satellites", des pompiers pourraient partir non pas à six, mais à deux ou à quatre.
L'idée, c'est donc de mettre des pompiers professionnels ou volontaires en caserne dans les trois postes pivots (Gedinne, Ciney et Philippeville), et d'autre part d'avoir toujours des volontaires dans les autres postes. C'est ça la philosophie générale du plan ?
P. de W. : On ne change rien, à ce qu'on a maintenant. Les postes qui sont là vont rester, un ou deux qui vont se déplacer un petit peu, mais a priori les postes vont rester en place. Donc on garde le même service mais on va l'améliorer en envoyant des secours de trois postes principaux, effectivement, où des pompiers seront en caserne.
Vous expliquez que depuis les postes satellites, les pompiers ne seront plus obligés de partir à six. Ils pourront déjà partir à deux ou à quatre. J'imagine pourtant que si on doit partir à six, c'est parce que les six personnes ont une mission, une fonction dans l'intervention. Est-ce que partir à deux ou à quatre, ça a du sens ? Est-ce que ces pompiers-là pourront agir ?
P. de W. : Ils pourront déjà arriver vite sur place et faire un premier bilan pour signaler par radio dans notre système quels sont les vrais besoins, quelle est l'ampleur de l'incident. Et adapter les secours pour qu'ils soient plus adéquats, c'est une première chose.
Ensuite, ils pourront déjà prendre en charge certaines personnes ou certaines situations, sans pour autant pouvoir entrer dans l'habitation en feu, mais au moins alimenter une pompe, mettre en action certaines choses dans le respect de la loi. C'est déjà une première action plus rapide que ce qu'on a pour l'instant.
Et derrière, un renfort complet avec une pompe et une échelle pourra suivre et très rapidement intervenir correctement.

Revenons à l'aspect géographique. Vous parlez de réorganiser un peu les casernes. Ce n'est pas une petite réorganisation : elle implique la fermeture de Dinant et de Ciney et la construction de nouvelles casernes à Achêne, Havelange et Morville (Florennes). Est-ce vraiment réaliste ?
P. de W. : Tout ça est réaliste. C'est lié à une vision géographique de la zone pour couvrir l'ensemble dans un délai raisonnable. Qu'on dit 30 minutes, c'est maximum 30 minutes. Et encore, en fait, c'est 22 minutes exactement par rapport au temps de déplacement. C'est ça que le plan prévoit.
Et donc effectivement Dinant va se déplacer vers Morville et Ciney se déplacerait vers Achêne.
Se déplacer, c'est facile à dire mais là on parle de bâtiments. Est-ce que vous avez le financement pour construire ? On parle quand même de construire trois casernes. En plus, celle de Ciney, elle a tout juste 10 ans, elle a été inaugurée en 2015. Est-ce que c'est réaliste d'envisager de construire de nouveaux bâtiments ?
P. de W. : Le plan part du principe que nous devons avoir des pompiers sous toit, 24 heures sur 24, donc y compris la nuit. Or, actuellement, les casernes ne sont pas adaptées pour ça. Nous hébergeons pour l'instant des ambulanciers dans tous les postes. Et ça restera, on ne change pas les vecteurs « ambulances ». Mais il faut rajouter du personnel qui va être hébergé jour et nuit. Aucune caserne - Ciney non plus - n'est adaptée. D'office on doit reconstruire ou agrandir et quitte à agrandir, autant reconstruire un poste adapté aux normes modernes de bien-être au travail par exemple. Et si c'est pour reconstruire, on peut se déplacer.

Parlons financement, à présent. Les pompiers comme service public sont financés par les communes, la province et le fédéral. Au niveau des communes, on sait que les communes sont, pour beaucoup d'entre elles, dans de grandes difficultés financières. Avec ce plan, la dotation communale ne va pas augmenter. Est-ce réaliste au vu des ambitions ?
A. A. : Je pense que tous les bourgmestres sont évidemment conscients de l'enjeu. Il a été décidé à l'unanimité de maintenir cette dotation communale. Alors, on pourrait dire maintenir, c'est ne pas augmenter. Mais si, parce qu'on a progressivement la province qui prend de plus en plus de place dans le financement. Et le fait de maintenir la dotation communale inchangée, en fait, on augmente le budget.
Vous dites maintenir mais c'est maintenir sans indexation. Comme le coût de la vie augmente, les ressources des pompiers diminuent, avec une dotation communale inchangée.
A. A. : Pour les communes, ça reste un statu quo alors que ça devrait diminuer. Effectivement, il n'y a pas d'indexation. Maintenant on va bientôt présenter le compte au prochain conseil, je ne vais pas spoiler l'info mais il est très positif. Donc je pense qu'actuellement avec l'augmentation de la dotation provinciale, avec le maintien des dotations communales, en tout cas d'un aspect stratégique, on peut maintenir ce plan.

Il y a aussi la part du fédéral. Le fédéral avait promis de financer les zones de secours à hauteur de 50%. On n'y est toujours pas alors que cette promesse date déjà de plusieurs années. C'est aussi le rôle des communes d'aller rappeler au fédéral ses promesses à ce niveau-là ?
A.A. : Tout à fait. On a la chance d'avoir des députés fédéraux autour de la table, des bourgmestres députés fédéraux. Je pense qu'on a des bons relais aussi à des instances supérieures.
Commandant, vous disiez, en présentant votre plan, et c'est même presque écrit noir sur blanc dedans : « je fais ce que je peux avec ce que j'ai ».
P. de W. : En fait, l'enjeu c'est de garantir une sécurité du citoyen dans un budget qui est limité. Et nous y parvenons, nous respectons la réglementation en vigueur par rapport à l'aide adéquate la plus rapide.
On sait bien que les communes n'ont pas des moyens illimités, au contraire. Donc vraiment, nous cherchons une solution.
Il n'y a pas de revendications financières de votre part ?
P. de W. : Les moyens sont insuffisants, tout le monde le sait, les communes le savent très bien aussi. Ce n'est pas pour autant que les communes peuvent pourvoir davantage. J'en prends acte, ce n'est pas un jugement de valeur donc je fais ce que je peux avec ce dont je dispose, c'est vrai.
Parmi toutes les communes, 21 ont marqué leur accord. Beauraing est la seule à s'y être opposée. Beauraing estime que d'avoir un poste pivot à Gedinne et non à Beauraing, c'est une erreur, Beauraing est plus peuplée, a beaucoup d'écoles secondaires et un site Seveso. Est-ce que vous pouvez rassurer les Beaurinois ?
P. de W. : Beauraing dispose d'un poste actuellement et ce poste restera ouvert. Mais actuellement, il y a un manque de volontaires. Avec le plan, à Beauraing comme ailleurs, ils pourront partir avec moins de six personnes puisqu'une pompe partirait de Gedinne avec six personnes. Donc on renforce en fait l'esprit de la loi en faisant ça et donc les volontaires de Beauraing sortiront plus que maintenant, en pratique. Donc Beauraing sera mieux sécurisé qu'actuellement.
90% des pompiers de la zone Dinaphi sont des pompiers volontaires. C'est quelque part, un héritage qui remonte presque au Moyen Âge où on sonnait les cloches pour que les citoyens se mobilisent en cas d'incendie. Est-ce que c'est encore tenable aujourd'hui quand on voit la spécialisation des pompiers de travailler avec une telle proportion de personnes qui font autre chose le reste du temps ?
P. de W. : Le calcul a été fait : si nous devions n'avoir que des pompiers sous toit dans tous les postes, il faudrait 400 personnes. C'est démesuré par rapport aux moyens dont on dispose. L'équilibre entre les volontaires et les professionnels permet de garantir un service de qualité tout en réduisant les coûts et en comptant sur la bonne volonté, sur l'engagement des volontaires que je remercie ici. Ils sont très dévoués, très engagés, très disponibles en fait mais ils ont des contraintes, familiales ou ailleurs, que je dois aussi prendre en considération.
Il y a une difficulté supplémentaire aujourd'hui à recruter des volontaires. On l'a encore vu il y a quelques semaines, notamment pour la caserne de Alle-sur-Semois. C'est un engagement très important de leur part.
A.A. : Oui, effectivement, et toutes les études vont en ce sens, le volontariat est de plus en plus compliqué à atteindre, à gérer. Ce plan qui est quand même co-construit, tant avec les pompiers qu'avec le politique, c'est vraiment une réponse, qui n'est pas parfaite, mais il n'y a aucune réponse parfaite. Si on avait effectivement des moyens illimités, on pourrait encore changer la voilure. Mais je pense qu'ici, on va surtout répondre à un premier besoin, un besoin de sécurité pour nos citoyens, dont tous les bourgmestres sont les garants.
On va évidemment avoir une attention très particulière pour ces pompiers volontaires dont on a réellement besoin.
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Dernier point, mais ce n'est peut-être pas le moindre. Il y a toujours actuellement un recours au Conseil d'État, avec des pompiers volontaires qui exigent d'être payés lorsqu'ils sont à la maison, mais qu'ils se mettent disponibles. Si le Conseil d'État devait leur donner raison, est-ce que tout s'effondre ? Est-ce que tout ce plan, est-ce que l'organisation même de la zone Dinaphi s'effondre ?
P. de W. : Ça ne change rien au plan. Clairement, il y a une plainte en justice pour l'instant, nous verrons bien comment la justice va traiter ce dossier. Ce n'est pas à moi de me prononcer par rapport à ça. Mais ça ne change rien au fait que des volontaires sont disponibles et doivent pouvoir sortir pour aller aider les gens qui ont besoin d'eux.
Le fait d'avoir un ratio entre des gardes sous toit qui leur garantit un nombre d'heures par mois, où ils seront rémunérés et en échange d'avoir un ratio d'heures où ils sont disponibles à domicile, permettrait, je pense, de répondre à leur demande, d'avoir une sorte de garantie de rémunération. C'est normal qu'on les rémunère pour ce qu'ils font de toute façon. Mais, ce sera un équilibre qui garantit à chacun d'avoir une certaine rémunération même fixe en fait chaque mois, en échange d'un engagement moral, à pouvoir se mettre disponibles quand ils ne sont pas sous toit.
Cette affaire reste quand même dans l'esprit des bourgmestres ? Si le Conseil d'Etat leur donne raison, comment est-ce qu'on finance encore la zone de secours Dinaphi, et même peut-être toutes les zones de secours du pays, parce Dinaphi n'est pas la seule à fonctionner avec une grosse part de volontaires ?
A.A. : Oui, tout à fait, je pense qu'on est effectivement un petit peu attendu au tournant. Maintenant, ne pas ne pas être inquiet, ce serait de la folie. Donc oui, effectivement, on a toujours un petit peu cette épée de Damoclès au-dessus de notre tête, mais pour autant, on se veut avant tout pragmatique, et avancer et se dire: ce qui est fait est fait, mais surtout, voyons allons vers l'avant, et ne créons pas ce précédent. Et là, ici, on apporte une réponse concrète.