Environnement

Frelon asiatique, pesticides… : le déclin des abeilles nous menace tous

publié le:14/04/2025 00:00:00 - mis à jour: 15/04/2025 12:12:12

Frelon asiatique, pesticides… : le déclin des abeilles nous menace tous

La surmortalité des abeilles à la sortie de l’hiver depuis plusieurs années inquiète. Leur déclin met en péril toute la biodiversité, en particulier la production de fruits et légumes.

Temps de lecture : 10 minutes

 

Le retour du printemps rend les abeilles à nouveau visibles dans nos jardins. Pourtant, on est loin des images d'Epinal. La situation de cet insecte comme de tous les pollinisateurs est assez alarmante. Varroa, frelon asiatique mais aussi pesticides et diminution des ressources alimentaires, les facteurs du déclin sont malheureusement très nombreux. Avec quelles conséquences sur le reste de la chaîne alimentaire et peut-on faire quelque chose à l'échelle du citoyen pour enrayer ce phénomène ? C'est le thème du « Journal sur pause ». 

 

Autour de la table, on retrouve : Martin Dermine, apiculteur et directeur de PAN Europe, une ONG qui milite pour la réduction de l'utilisation des pesticides en Europe ; Vincent Laloux, apiculteur à Ciergnon (Houyet) où il participe à la lutte contre le frelon asiatique et Louis Hautier, chercheur au Centre wallon de Recherches agronomiques à Gembloux (CRA-W).

 

Vincent Laloux, Martin Dermine et Louis Hautier

 

Le déclin des abeilles, on en parle beaucoup. Est-ce qu'on peut le chiffrer ? On évoque 20 à 30% de taux de mortalité. Ça veut dire quoi exactement ? 

 

Louis Hautier : On réalise au CRA-W une enquête, en collaboration avec le secteur apicole pour observer ce déclin. L'année passée, on a eu le taux le plus élevé depuis 5 ans. On est à 22% de déclin, cela représente quand même 2 ruches sur 10 alors que la mortalité estimée normale se trouve autour de 10%. 

C'est normal qu'on perde des ruches au cours de l'hiver ? 

 

L.H. : Ça peut arriver, oui. Ça peut être lié à différents facteurs. On a évidemment des facteurs liés à la pratique apicole pour l'abeille mellifère. Mais après, il y a d'autres facteurs de stress qui vont arriver. L'exposition aux pesticides, le varroa qui est un parasite, etc. On reste, cependant, dans des taux élevés de mortalité qu'on peut considérer comme anormales. Maintenant, pour les abeilles mellifères, on dispose d'enquêtes. Pour les abeilles sauvages, pas, mais on observe là aussi des déclins de certaines espèces. 

Ces chiffres sont ceux de l'hiver dernier. Vous n'avez pas encore les chiffres de cet hiver-ci. Vincent Laloux, dans quelle situation sont vos ruches à la sortie de cet hiver? Avez-vous aussi constaté des pertes anormales ?

 

Vincent Laloux : Généralement, ça se situe toujours aux alentours de 10 à 15 % de perte par an. Maintenant, j'ai tendance à dire qu'il faut souvent se remettre en question en tant qu'apiculteur, avant de commencer à décrier telle ou telle action extérieure. Ça commence déjà par une analyse de ses ruches. Il faut se poser les bonnes questions, qu'est-ce que j'ai fait ou qu'est-ce que je n'ai pas fait. Mais voilà, le premier parasite, c'est le varroa. 

 

Les raisons du déclin

 

On va faire le tour des menaces qui pèsent sur les abeilles. Vous l'avez déjà cité, la première, c'est le varroa. C'est un acarien, c'est ça ? 

 

L.H. : Oui, un acarien, un parasite qui va se nourrir des corps gras de l'abeille et qui va affaiblir l'abeille, mais qui peut aussi transmettre des virus. On va avoir, par exemple, des abeilles avec des ailes déformées qui vont apparaître. Cela peut vraiment affaiblir et provoquer l'effondrement d'une colonie, d'autant plus si cette colonie est stressée, que ça soit par un manque de ressources ou une exposition aux pesticides.

 

En préparant cette émission, vous me disiez que le varroa posait surtout problème chez les apiculteurs débutants. Est-ce qu'il y a aussi une part de responsabilité chez l'apiculteur dans ce contexte-là ?

 

Martin Dermine : Oui, en fait, ce n'est pas forcément une différence entre débutants et plus expérimentés. C'est vraiment la rigueur de l'apiculteur dans le traitement. 

Le varroa est un parasite qui n'est pas adapté à notre abeille. A la base, il n'y avait pas de varroa sur l'abeille mellifère. Il vient d'une autre espèce d'abeille asiatique. Il a débarqué dans les années 80 en Europe et il faut le traiter. 

Ce qu'on voit, c'est qu'il y a toute une série d'apiculteurs qui veulent avoir des ruches plus « pour faire quelque chose de bien pour la nature ». Ils mettent une ruche au fond du jardin et puis ils ne traitent pas ou ils ne traitent pas au bon moment. On peut avoir des effondrements de colonies liés au varroa et ça génère effectivement beaucoup de déception chez les apiculteurs. 

Mais, globalement, je pense que le niveau de connaissance des apiculteurs au niveau des traitements, c'est quand même amélioré avec le temps. Mais on observe effectivement parmi certains apiculteurs, plus naturalistes, un manque de suivi. 

Une autre menace pour les abeilles, peut-être la première dans l'imaginaire collectif, ce sont les produits phytosanitaires, les pesticides. Est-ce réellement la menace en haut de la liste ou c'est plutôt l'image qu'on en a ? 

 

L.H. : C'est une menace qui est bien réelle lorsqu'on fait des campagnes de monitoring. D'ailleurs, l'abeille peut être sentinelle de l'environnement. En 2018, on avait fait des campagnes d'échantillonnages au niveau du pollen. Dans les pollens les plus contaminés, on pouvait retrouver jusqu'à 34 résidus de pesticides. La majorité des échantillons présentait au moins un résidu de pesticides. Les pesticides circulent et exposent les abeilles. 

Ce qui est complexe, c'est de connaître ce que va donner ce cocktail chez les abeilles. C'est la même chose chez l'homme. Il y a une inconnue de cet effet cocktail. Mais c'est réel : il y a une exposition des abeilles aux pesticides. 

On a beaucoup parlé des néonicotinoïdes. On en parle peut-être moins parce qu'il y en a trois qui ont été interdits par l'Union européenne, mais ça reste un combat pour votre ONG, notamment ? 

 

M.D. : Oui, les néonicotinoïdes sont extrêmement toxiques pour l'abeille et ont un effet de mortalité aigu. Mais les abeilles qui évoluent dans des environnements fortement contaminés - en Belgique je pense en particulier à l'Hesbaye - sont exposés en permanence à plusieurs molécules, en même temps. 

On observe aussi d'après la littérature scientifique, que c'est finalement l'abeille mellifère qui est probablement la moins sensible aux pesticides. Les abeilles sauvages, les abeilles solitaires, les bourdons sont plus sensibles que l'abeille mellifère à toute une série de pesticides.

 

On mesure peut-être moins facilement les effets sur ces espèces-là que sur les espèces domestiques ? 

 

M.D. : Oui, il y a clairement un manque de financement du monitoring sur le long terme de l'état de notre entomofaune, de notre population d'insectes. Dans certains pays, il y a un financement sur le long terme. En Belgique, malheureusement, on n'a pas ces données qui remontent à 10-20 ans pour connaître l'évolution des populations, mais on sait que certaines populations d'abeilles sauvages sont en fort déclin. D'autres espèces, un peu plus généralistes, on les voit légèrement augmenter. Mais globalement, surtout dans des zones où la biodiversité est appauvrie, où il y a plus de pesticides utilisés, en zone d'agriculture intensive, on a une faible présence des pollinisateurs sauvages. 

 

Anne-Catherine Dalcq, la ministre wallonne de l'Agriculture, vient de lancer les états généraux pour la protection des cultures, avec la volonté de réduire l'usage des pesticides. Mais elle a aussi dit, dans Le Soir, qu'ils restent des outils intéressants. Ça fait bondir la cellule Environnement de la Société scientifique de médecine générale. Est-ce que ça vous a fait bondir aussi ? Est-ce que ça vous inquiète quand la ministre de l'Agriculture dit que les pesticides restent des outils intéressants ? 

 

M.D. : Oui, pour nous, déjà, il y a un problème de conflit d'intérêt quand un ministre doit décider ou faire part de ses opinions sur des substances qu'elle utilise elle-même. 

 

Parce qu'elle est agricultrice elle-même ? 

 

M.D. : Pour nous, c'est un problème de conflit d'intérêt. Ce qu'il faut, c'est un peu briser ce tabou dans les milieux agricoles. Est-ce que je dois avoir un champ parfaitement propre ? Est-ce que je dois toujours avoir les plus hauts rendements ? Il faut plutôt se poser la question de la rentabilité de l'exploitation agricole. 

En Wallonie, on a des groupements d'agriculteurs qui travaillent ensemble pour réduire les pesticides. Ils ne sont pas bio, ce sont des agriculteurs conventionnels, mais ils arrivent à réduire de 50 à 80% leur utilisation de pesticides en mettant en place des mesures préventives, des rotations des cultures, moins densifier les semis, etc. Et cela, tout en gardant une très bonne rentabilité de leur exploitation, ce qui est in fine le plus important. 

Donc oui, c'est un outil parmi d'autres, mais par rapport au taux d'utilisation qu'on a en Belgique, on est un des pays qui consomme le plus de pesticides en Europe. Il y a une marge énorme pour réduire très fortement l'utilisation. 

Louis Hautier, en tant que scientifique, vous estimez que c'est envisageable, aujourd'hui, de diminuer le taux de pesticides dans les champs pour protéger les abeilles ? 

 

L.H. : Oui, il y a des alternatives qui existent, mais il faut aussi que la chaîne alimentaire se transforme, donc que les acheteurs aussi, par exemple, demandent des variétés qui ne sont pas aussi sensibles aux maladies On pense au secteur de la pomme de terre qui consomme énormément de fongicides. Il y a des variétés qui sont dites robustes, mais ne sont pas forcément choisies par l'industrie de transformation. 

Le consommateur a aussi un rôle quand il achète une pomme dans les grandes surfaces qui est parfaite, sans tâche. Il faut peut-être se poser la question de comment on a pu produire cette pomme. C'est comme ça qu'on arrive dans des systèmes qui sont ultra protégés avec des pesticides. 

 

Un apiculteur de Denée imprime ses pièges à frelons en 3D : 

 

 

Autre menace, le frelon asiatique. C'est une des menaces qui pèse le plus lourdement sur les apiculteurs de notre région actuellement ? Pourtant, il est très récent chez nous…

 

Vincent Laloux : Oui, le premier nid a été détruit, sauf erreur de ma part en 2016, dans le Hainaut. Et chez nous, dans la province, il est là depuis maintenant 2019, et bien installé.

 

A Houyet, il y a un réseau d'apiculteurs et vous avez décidé de lutter tous ensemble ? 

 

V.L. : Oui, sur base d'une initiative collective au niveau des apiculteurs, on a fait un petit recensement et avec l'appui de la commune, on a commencé à créer une première réunion, puis une deuxième, puis une troisième, et on a pu bénéficier chacun de deux pièges, des pièges français, vraiment sélectifs et très efficaces. Maintenant, Hastière s'est lancé aussi dans l'aventure.

On est en pleine expérimentation et on s'enrichit de l'expérience des uns et des autres, parce qu'on entend beaucoup de choses dans la littérature, parfois beaucoup d'absurdités. 

Parce que ça ne sert à rien de lutter tout seul ? 

 

V.L. : Non, ça ne fonctionne pas. Et puis, j'ai la faiblesse de penser que le premier public qu'il faut sensibiliser, c'est le citoyen lambda, qui puisse déjà reconnaître, identifier ce qu'est un frelon asiatique, parce que souvent, par méconnaissance, on commet beaucoup de bêtises.  Et puis après, mettre des petites choses en place de son côté pour pouvoir agir ensemble. Ce sera, je pense, la manière la plus efficace pour pouvoir limiter sa pression.

 

Est-ce qu'on peut encore gagner contre le frelon asiatique et l'éradiquer ?

 

L.H. :  Il ne peut pas être éradiqué, non. C'est impossible. Il est présent dans une grande partie de l'Europe. Donc, on doit vivre avec et trouver la manière de le gérer, de la manière la moins impactante pour l'environnement. 

Notamment au niveau du piégeage de printemps, j'attire vraiment l'attention sur le fait qu'il faut utiliser des pièges sélectifs, pas des pièges « à noyade », parce que là, on va attraper des fondatrices, des bourdons ou d'autres abeilles et provoquer plus de dégâts que le frelon asiatique lui-même. Il faut avoir des pièges qui capturent les insectes vivants qu'on puisse voir si on a attrapé ou non un frelon à pattes jaunes. Et si c'est un frelon à pattes jaunes, vous le mettez au congélateur et l'histoire est faite.


POUR ALLER PLUS LOIN : ex cathedra, la lutte contre le frelon asiatique (conférence de Vincent Laloux)


Autre problème, c'est le fait qu'il y a de moins en moins de ressources alimentaires dans nos régions pour nourrir les abeilles. Est-ce qu'on peut incriminer le réchauffement climatique ? 

 

Martin Dermine : Non. Même si effectivement, quand il y a des sécheresses, mais on n'en a quand même pas si souvent, on a un problème de ressources, surtout en été. À partir du mois de juillet, les abeilles commencent à produire leurs abeilles d'hiver, et donc elles ont besoin de ressources en pollen suffisantes pour avoir des abeilles bien grasses pour l'hiver, comme on dit dans le monde apicole. 

Par contre, ce qu'il faut, c'est amener un maximum de diversité, de replanter des arbres, des espèces d'arbres mellifères qui produisent aussi beaucoup de pollen pour les abeilles, et tout un chacun peut aussi le faire dans son jardin. C'est bien de donner de la place à la nature, avoir un jardin avec des pissenlits. 

Et au niveau des plantations, les fleurs qu'on retrouve dans les jardineries, quand il y a des tests, on retrouve des dizaines de pesticides. Et donc, c'est toujours mieux de partir des semences, de semer des fleurs, de préférence mellifères, pour donner de l'espace aux abeilles. 

Quelles conséquences sur le reste de la chaîne alimentaire ? 

 

On entend souvent que si on enlève les abeilles, tout le reste de la chaîne alimentaire s'écroule. Est-ce vraiment le cas ? 

 

L.H. : Au niveau de la pollinisation, elles sont essentielles pour la production de fruits de qualité. Si on n'a plus les abeilles, on n'aura plus de pommes, pour notre agriculture, ça posera problème. 

Pour notre biodiversité, pour notre environnement, si on n'a plus cette pollinisation, ça va appauvrir notre milieu et avoir des conséquences en cascade. Protéger l'abeille est important. 

 

Est-ce que les discours un peu catastrophistes sont justifiés ?

 

M.D. : Oui, effectivement, les insectes en général sont un indicateur de la santé de notre environnement. Quand il y a moins d'abeilles, il y a moins d'insectes en général et les oiseaux déclinent également parce qu'ils n'ont pas d'insectes pour se nourrir. C'est toute la biodiversité qui disparaît. 

Comme Louis Hautier le disait, les pollinisateurs nous permettent de produire tout ce qui est fruits et légumes à haute valeur nutritionnelle. 

 

75% de la production mondiale, de nourriture dépendrait des insectes pollinisateurs... 

 

M.D. : En diversité oui, pas en quantité. Ce qu'on produit le plus, ce sont les céréales. Mais en diversité, tout ce qui nous amène des vitamines, des micronutriments, ça, ça vient des pollinisateurs. Pour les céréales, comme le maïs, on n'a pas besoin de pollinisateurs pour les produire, mais ce n'est pas ce qui nous amène la santé. C'est pour cela qu'on a vraiment besoin des insectes pollinisateurs.

 

Est-ce que vous êtes inquiet ? 

 

L.H. : Oui, je suis quand même inquiet parce qu'on voit toujours un déclin des abeilles qui est observé. Il y a de nouveaux facteurs de stress, notamment, l'arrivée du frelon asiatique. Au niveau des pesticides, il y a des molécules qui disparaissent, mais il y en a des nouvelles qui apparaissent sur le marché et qui sont notamment systémiques et persistantes dans l'environnement et qui contaminent également les abeilles. Donc, on reste inquiet par rapport à ça. 

Et au niveau des ressources, il y a des changements de pratique qui se produisent. On met des bandes de fleurs, on essaie d'apporter plus de ressources. Mais ça reste quand même assez compliqué pour les pollinisateurs d'avoir un environnement assez diversifié pour que ces insectes puissent se maintenir en bonne condition. 

 

 

Céline Sérusiaux, Rédactrice en chef
celine.serusiaux@matele.be

 

Revoir Le Journal

CDJ

22H30