La Présidente du CPAS de Dinant, Delphine Claes, réfléchit à l'avenir des CPAS dans le monde "post-corona", avec deux revendications fortes: l’individualisation et l'automatisation des droits sociaux.
Historienne de formation, Delphine Claes travaille au Centre culturel de Dinant comme animatrice jeune public. Après les élections communales d'octobre 2018, elle devient présidente (ECOLO) du CPAS de Dinant. C'est à ce titre qu'elle intervient dans notre série de cartes blanches sur le monde après le coronavirus.
Les intertitres sont de la rédaction.
Carte blanche à Delphine Claes: Quel monde voulons-nous pour demain?
En Wallonie, en 2020, plus d'une personne sur quatre vit dans une situation de risque de pauvreté ou d'exclusion sociale. Et ça, avant la crise du covid-19.
Les CPAS, institutionnalisés premier outil de lutte contre la pauvreté, connaissent une situation délicate. Le nombre de bénéficiaires du Revenu d'Insertion Sociale a globalement augmenté de 50% ces dix dernières années. Or, l'augmentation des budgets ne suit pas la même augmentation, ni l'augmentation du personnel. Et ça, avant la crise du covid-19.
Dès les premières mesures imposées par le Conseil National de Sécurité, les CPAS se sont, pour la plupart, montrés à la hauteur des enjeux. En très peu de temps, ils ont à la fois réorganisé totalement leurs services et investi massivement dans le télétravail afin de protéger tant leurs travailleurs que leur public. La question de l'accessibilité des services qui en a découlé a mené ces institutions à prendre des initiatives (numéro vert, appel systématique aux personnes âgées isolées, toute-boîte informatif...) pour s'assurer de ne laisser personne sur le carreau. En cela, les autorités locales se sont très souvent placées en précurseur par rapport aux autres niveaux de pouvoir. Le niveau local reste le niveau le plus proche du citoyen, celui qui s'adapte aux besoins de son terrain, est à l'écoute de sa population. Mais pour pouvoir le faire sereinement, il doit être soutenu par les pouvoirs supérieurs, par des mesures souples qui permettent aux acteurs locaux d'adapter les réponses aux réalités de leur commune.
Alors, quel monde voulons-nous pour demain? Souhaitons-nous un monde où les personnes précarisées sont montrées du doigt et isolées de la société? Désirons-nous une société où le travail social se résume à remplir des formulaires et traquer le pauvre qui aurait tenté de frauder pour une somme insignifiante (alors que 172 milliards d'euros se sont envolés vers les paradis fiscaux en 2019) ? Nous pouvons décider de prendre notre avenir à deux mains et exiger des réformes qui permettent enfin à tous de vivre selon la dignité humaine (article 23 de la constitution).
Moins de formulaires, plus d'humain
Si ce confinement a bien rappelé une chose aux travailleurs sociaux, c'est que ce boulot, ils l'exercent au contact des personnes. On peut garantir un service minimum par mail et téléphone mais la base du travail social c'est l'interaction directe entre un travailleur social et les personnes avec lesquelles il travaille. Or, il sont amenés à passer de plus en plus de temps à remplir dossiers administratifs, rapports d'activités ou appels à subsides. De plus en plus, l'assistant social se voit contraint de prendre une place de contrôleur pour vérifier chaque détail du récit de son interlocuteur. Au dessus de sa tête plane la menace de l'inspection qui ferait perdre une partie des subventions durement gagnées.
Ce dont je rêve, c'est d'un travail social affranchi de ces heures à remplir des formulaires, un travail social où ce qui est important c'est le temps qu'on a passé avec la personne en difficulté pour analyser finement les problèmes qu'elle rencontre et pouvoir l'accompagner dans son cheminement individuel. Deux réformes sont absolument nécessaires pour atteindre ce rêve.
La première, c'est l'individualisation des droits. Chaque personne bénéficie d'une aide, qu'elle soit cohabitante ou non – et nous arrêtons de perdre notre temps à essayer de détecter la présence d'une éventuelle compagne ou d'un compagnon, à contraindre des couples à vivre séparément pour ne pas perdre de revenus, à garantir à chacun son indépendance par rapport à son ou sa conjoint(e).
La deuxième, c'est l'automatisation au maximum des droits sociaux (dans le respect bien sûr de la vie privée). Cette proposition permet de lutter contre le non-recours et d'alléger considérablement le travail administratif des travailleurs sociaux.
Première priorité: se loger
Ils ont à juste titre cristallisé une partie des préoccupations au début des mesures de distanciation physique. Quand on s'exclamait «Restez chez vous», certains n'en avaient pas, eux, de «chez eux». De nombreuses mesures ont été prises pour pouvoir héberger ces personnes sans domicile. La question est aujourd'hui: comment faire pour que ces solutions temporaires soient le début d'une réponse structurelle à la question du sans-abrisme. Les réquisitions d'hôtels ou d'internats ont suivi la logique du «housing first» : d'abord un logement, les autres problèmes se réglant via l'accompagnement qui suit. Cela tombe bien, l'éradication du sans-abrisme et l'insertion par le logement constituent «une priorité absolue dans le cadre du plan de lutte contre la pauvreté et de réduction des inégalités» pour le gouvernement wallon. Alors rêvons un peu de ce monde où on ne meurt plus de froid dans la rue...
Afin de vivre dans un monde plus solidaire où chacun pourrait trouver sa place, nous devons changer nos mentalités. Les personnes en situation de précarité ne le sont pas «parce qu'elles le veulent bien». Ce ne sont pas des personnes «qui ne font rien pour s'en sortir». C'est vous. C'est moi. Un accident de parcours. Personne pour nous relever, pour nous soutenir. Ce sont des personnes qui se battent tous les jours pour survivre. Pour que leurs enfants mangent à leur faim. Car oui, aujourd'hui, en Belgique, des gens ont faim. Le CPAS ne devrait donc pas être un lieu où on ne souhaite pas être vu. Ce ne devrait pas être une structure sur laquelle on espère chaque année pouvoir faire des économies. Cela devrait être un lieu d'échange et de partage, de solidarité et de multiculturalité. Dans mon rêve, il y a donc aussi cela. Une valorisation du travail effectué par nos fantastiques travailleurs sociaux, employés administratifs et techniques. Une institution qui s'appuie sur ses ressources locales, créatrice d'emplois, passeuse de savoirs. J'y vois des achats chez des producteurs locaux, des formations au maraîchage, à des métiers d'avenir, du développement personnel et surtout beaucoup de vivre-ensemble.
>>> Pour lire l'ensemble des cartes blanches sur le thème "Quel monde pour demain?": https://www.matele.be/cartes-blanches